‹ Les pères du désertChapitre 6 sur 41 · I.E ItOSl'HORE ET. LE ISII · texte numérisé non relu

I.E ItOSl'HORE ET. LE ISII

qui, dans su beauté étonnante, ressemble h une gigantesque Isola-Bella, surgie des ondes bleuâtres de la mer ; elle porte à cette heure le palais du sultan turc, après avoir porté jadis celui des premiers empereurs chrétiens. Elle trône au milieu d'une foret de jardins, de terrasses, de pavillons, de tours, de coupoles et de minarets; les rayons du soleil inondent d'une éclatante blancheur les pierres brillantes de ses édifices, dont les ornements, empruntés à une architecture toute fantastique, sont mêlés au feuillage épais des platanes vigoureux et aux sombres rameaux des cyprès majestueux, qui couronnent et ombragent ses monuments. Là, elle apparaît semblable à la résidence d'un roi des esprits, ou comme la couronne étincelante que le Bosphore diapré porte sur sa tète, tel que ces serpents enchantés que les contes nous représentent, non comme des êtres dangereux, mais comme des créatures bienfaisantes et les messagères des bonnes fées. Tout le rivage du Bosphore du côté de l'Europe, avec ses échancrures plus ou moins profondes ou unies, sort de la mer en forme de collines, sur lesquelles se balancent, en cascades verdoyantes, une multitude d'arbres, qui défient toute description. Les chênes, les platanes, les noyers, les cyprès, les châtaigniers, les érables plantés sur les versants ombrageux des prairies qui bordent le rivage, plongent leurs rameaux dans ses ondes. Des montagnes stériles rendent çà et là la côte asiatique moins luxuriante. Elle compense ce désavantagé par la possession d'un autre bijou : l'Olympe bithynien, dont le sommet neigeux répand, aux rayons du soleil couchant, l'éclat, d'une rose brillante d'Orient.

Au-dessus du labyrinthe de palais, de maisons et de tours, s'élève, dans Byzance, la gigantesque coupole de l'édifice que Constantin fit construire pour honorer la Sagesse divine, revêtue de notre humanité, — le dôme de Sainte- Sophie, — « ce monument étonnant, dans lequel aujourd'hui encore le dogme chrétien, empreint à chaque pas, apparaît de tout côté,

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et ne saurak pas plus être méconnu que la fervente el grandiose piété des temps antiques et léclatante foi des Pères de l'Eglise (1). » Les richesses y étaient semées à profusion, et elles furent encore augmentées plus tard par l'empereur Justinien, lorsque l'édifice, ébranlé par un tremblement de terre, dut être reconstruit. La tradition rapporte qu'une sainte relique fut alors maçonnée entre chaque dixième et onzième pierre. Les dallés en marbre brillaient comme des glaces. Des colonnes de porphyre, d'albûtre, de ver de anlico et de granit formaient des galeries dans les nefs latérales. Des lampes d'argent, ciselées en forme de nacelles et renfermant la lumière éternelle, étaient suspendues aux voûtes de l'édifice. On voyait s'élever, des dalles en marbre, des arbres en argent, dont les fleurs simulaient des flammes. Au-dessus de l'ambon se trouvait un dais avec une croix en or, pesant cent livres et enchâssée de diamants et de perles. Douze colonnes, couvertes de larmes d'argent, s'élevaient du grillage qui isolait le chœur, et entre ces colonnes étaient placées les statues en argent du Sauveur, de sa sainte Mère, de quatre prophètes et des quatre évangélistes. Il y avait dans le chœur un autel reposant sur des soutiens d'or, et la table se composait d'une masse de pierres précieuses et de perles enchâssées dans l'or. Le siège épiscopal était revêtu d'argent doré, et des lis d'or entouraient le baldaquin, qui était d'argent. Le trésor renfermait des richesses inappréciables : 6,000 candélabres d'or pur; 7 croix d'or, pesant cent livres chacune ; 42,000 voiles de calices, ornés de perles et de joyaux; 24 évangéliaires à garnitures d'or, pesant chacun deux quintaux ; des calices, des encensoirs, des burettes que leur nombre rendait incalculables, et leurs richesses inestimables. Neuf cent cinquante prêtres faisaient le service divin dans cette maison de Dieu.

(I) Lettres orientales, sept. '1843.

Telle était Sainte-Sopliie, l'orgueil des emjDereurs cl des siècles, la joie des fidèles, la réunion des bijoux de lart, le trésor des joyaux de Byzance, — lorsque, le 29 mai 1453, le sultan Mahomet II y entra à cheval et s'arrêta devant l'autel, en s'écriant d une voix foudroyante : « Il n'y a pas d'autre Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète. ))La sagesse divine dut alors céder à l'erreur humaine, et l'agneau divin disparaître devant le Kismeth fataliste de llslamisme. Le signe de la Rédemption, bien que soigneusement effacé partout, resta cependant inaperçu çà et là ; les mosaïques des murs et des coupoles furent crépies à la chaux blanche, et forment ainsi un contraste dur et grossier avec le marbre qui les entoure. Mais une légende s'est transmise jusqu'ici parmi les Chrétiens et les Mahométans, légende qui confirme la croyance que l'Islamisme ne dominera pas toujours en ces lieux. D'après cette légende, un saint prêtre offrait le saint sacrifice, dans 1 Aia Sophia (1), lorsque les Turcs prirent Constantinople. Au moment de la Consécration, l'alarme se répandit dans l'église, et le prêtre conjura Dieu avec ferveur de préserver le saint corps du Seigneur de toute profanation. 0 merveille ! à l instant même la muraille du temple entoura l'hostie et le prêtre, et l'un et l'autre en sortiront sains et saufs au jour qui verra Constantinople reconquise par les Chrétiens.

Constantin se lit construire un tombeau dans l'église des Douze-Apôtres. Cette église était aussi embellie avec une magnificence qui tenait du prodige; elle conservait le chef de Saint-André. Elle était ornée des statues en porphyre des douze Apôtres, aux pieds desquels Constantin voulut être enterré, pour mettre au grand jour sa vénération pour leur sainteté et sa confiance dans leur intercession.

(i) Aia, du grec ayia, sainte. Les Grecs appellent la sainte Vierge Marie ; *l Travayix, la Toule-Sainte.

Les goûls somptueux des empereurs avaient été suivis clans les constructions civiles ; })arloul où les regards se portaient, ce n'étaient que marbre, porphyre et bronze. Les marbres sortaient des carrières de l'île de Proconnèse, sise non loin de là, dans la Propontide, que celle circonstance avait fait appeler aussi Mer de marbre (Marmara) ; l'Egypte et l'Orient fournissaient le porphyre, l'albâtre et le granit; le bois de construction venait des immenses forêts des rives du Bosphore et du mont Taurus en Bithynie. Sous ce rapport aussi, la situation de Byzance était excessivement favorable. Au centre du forum de Constantin, entouré de portiques et des salles de justice, que séparaient des statues de porphyre, il y avait, comme dans le forum de Trajan à Rome, une colonne de porphyre, haute de 87 pieds, ornée de couronnes de lauriers dorés et surmontée de la statue de Constantin. Celte colonne, devenue la proie des flammes, ne présente plus aujourd'hui qu'un tronc calciné, dont les ruines sont à grand'peine maintenues par des barres de fer : on la désigne aux voyageurs sous le nom de Colonne hrûlêe.

Constantin rassembla dans le grand cirque, où avaient lieu, les courses de chars, les plus remarquables trésors artistiques, qui décoraient les temples et les places publiques des villes les plus remarqualiles par leur splendeur. Une des principales merveilles du cirque, étaient les quatre chevaux de bronze, œuvre de Lysippe, qui ornent aujourd'hui le portail de l'église de Saint-Marc à Venise, ei qui embellissaient jadis le port d'Athènes. Rome seule avait du lui livrer soixante de ses plus belles statues; l'Egypte, un de ses plus magnifiques obélisques, immense monolithe en granit rose, mesurant GO pieds de hauteur ; Delphes, le monument de la bataille de Platée : trois serpents entrelacés, dont les tètes supportaient le célèbre trépied de Delphes. En un mot, les richesses, les arts et les splendeurs de l'univers entier étaient devenus tributaires de Byzance, et Constantin, ainsi que ses successeurs après lui,

ne négligonil pns |)lns le hien-(^trc des linliitiuils que la splendeur et l'enihellissement de la ville. Il lit établir des greniers immenses et ordonna de les remplir de blé d'Egypte, qui était ensuite distribué gratuitement au peuple ; d'énormes aqueducs emmenaient l'eau des montagnes de laThrace, et des fontaines nombreuses et construites avec goût, la répandaient sur tous les points de la ville; d innombrables établissements de bains, remarquables par leur luxe somptueux, étaient ouverts à toutes les classes de la société. Bref, le Paganisme et Rome, la Grèce et l'Asie tributaires avaient introduit dans la Byzance chrétienne une espèce d'élément voluptueux, aussi dangereux que nouveau pour le Christianisme. Jusqu'alors, on lui avait à peine concédé le droit d'existence, et tout à coup il se trouvait au milieu de toutes les jouissances de la vie, et assuré de pouvoir en jouir. Quoique «l'étroit chemin qui conduit à la vie éternelle » ne soit pas couvert de tapis de velours, la grande masse trouva incomparablement plus agréable de prendre et suivre la route ainsi tapissée. Il y avait cependant dans cette masse des âmes pieuses, des âmes saintes, des aines grandes, des esprits élevés, qui ne se laissaient pas éblouir par les biens de la terre ni captiver par le bonheur de ce monde, et ceux qui étaient nés dans la pourpre comptaient a'ussi leurs saints et leurs amis de Dieu. En elfet, lorsque le royaume de lumières et le royaume de ténèbres sont déjà aux prises dans l'intérieur de l'homme, la ligne de démarcation qui les sépare est moins sensible à l'extérieur, dans le grand mouvement qui emporte tout en ce monde. Les fils de la vie se croisent et se touchent, et un fil noir peut être tissé avec un fil d'or.

C'est ainsi que s'accomplissait cette prophétie sortie de la bouche d'Isaïe, concernant Jérusalem, l'image de l'Eglise chrétienne : « Voici Ce que dit le Seigneur : Je vais étendre ma main vers les nations, et j'élèverai mon étendard devant les peuples ; et ils vous apporteront vos fils entre leurs bras,

et ils VOUS amèneront vos filles sur leurs épaules. Les rois seront vos nourriciers, et les reines vos nourrices ; ils vous adoreront en baissant le visage contre terre, et ils baiseront la poussière de vos pieds (i). «

Isa'ie prédit encore cette autre bénédiction au royaume fondé par Jésus-Cbrist : « La terre qui était déserte et sans chemin se réjouira, la solitude sera dans l'allégresse, et elle fleurira comme le lis. Elle poussera et elle germera de toutes parts ; elle sera dans une eiïusion de joie et de louanges. La gloire du Liban, la beauté du Carmel et de Saron lui seront données. Des sources d'eaux sortiront de la terre dans le désert, et des torrents dans la solitude. La terre desséchée se changera en étang; dans les cavernes, où les dragons habitaient auparavant, naîtra la verdure du roseau et du jonc. Il y aura là un sentier et une voie qui sera appelée sainte; celui qui est impur n'y passera point; et ce sera pour vous une voie droite, en sorte que les ignorants y marcheront sans s'égarer. Il n'y aura point là de lion; la bête farouche n'y montera point, et ne s y trouvera point ; ceux qui auront été délivrés y marcheront. Ils seront couronnés d'une allégresse éternelle; ils obtiendront la joie et l'allégresse; la douleur et les gémissements s'enfuiront (2j.« Et ces prophéties devaient aussi recevoir leur accomplissement, l'une à Byzance, l'autre dans le désert; l'une sur les rives du Bosphore, l'autre sur les bords du Nil.

On ne saurait s'imaginer un contraste plus frappant que celui que présentent les rives du Bosphore, diaprées, animées et embellies de mille teintes, et les bords du Nil, paisibles, uniformes et monotones. Le Bosphore n'est que mouvement et variation : la mer charme par la variété continuelle de ses couleurs, par le spectacle de ses navires, de ses esquifs, de ses nacelles, de ses tempêtes, de ses attraits; les côtes, tantôt

(I) XUX, 22-23. (2) XXXV, l-IO.

taillées dans le continent, tantôt avancées dans la mer, sont couvertes d'éminences, de forêts, de rochers, de prairies; des torrents de lumière répandent à profusion des teintes si variées que nulle part les flots ne paraissent aussi bleus, les feuillages aussi verdoyants, les îles aussi coquettes, les cîmes neigeuses aussi rosées, les habitations aussi éclatantes de blancheur, la rosée du matin aussi semblable à la nacre de perle ; et ces mille nuances se combinent et se confondent tour à tour. Mais quand on porte les regards sur le Nil, quel silence, quelle tranquillité ! quelle uniformité dans son cours du midi au septentrion, au delà des frontières de la Nubie (l'ancienne Ethiopie), à Açouan (l'ancienne Syène), à Thèbes, h Memphis, au Caire, jusqu'à ce qu'il se jette dans la Méditerranée, en formant le Delta. Toute la contrée comprise entre le 22° et le 31° de latitude ne présente que deux teintes : celle des sables jaunes du désert, et celle des champs couverts de verdure; elle n'a qu'une ligne, la ligne droite. On voit s'étendre au loin, vers l'occident, les montagnes unies de la Lybie, et vers l'orient celles de l'Arabie, légèrement ondulées, mais les unes et les autres dépourvues de cîmes légères et de sommets élevés. Le palmier, cet arbre tranquille, se tient là droit et immobile, couronné de son feuillage, comme une svelte colonne surmontée de son chapiteau ; il ne jette jamais l'alarme dans cette majestueuse tranquillité, dans cette solennelle grandeur de la nature, qui est si bien à l'unisson de cette autre grandeur non moins solennelle des œuvres de l'art antique, — des temples et des pyramides. Nous empiéterions sur un domaine étranger, si nous recherchions ce que l'industriel et l'agronome européens pourraient tirer de ce sol en le cultivant et en le fertilisant. La nature de l'Egypte, — -et l'Egypte n'est autre chose que le large lit du Nil, — avec son aspect solitaire, uniforme, grave, et silencieux, oiïre le môme intérêt et la même grandeur que l'image mystérieuse du sphinx, caché dans ses sables. Ce tableau est inévitablement uniforme, parce que le Nil, dans

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tout son cours h travers la Niibio el l'EgYptc, coule du midi au nord, en suivant presque constamment une ligne droite, nonobstant mille légères sinuosités; ce tableau est uniforme, parce qu'il n'y a point de ruisseaux, et encore moins de rivières qui se jettent dans le fleuve, et parce que les deux chaînes de montagnes qui se trouvent à sa droite et à sa gauche suivent la même direction que lui. Le Nil n'a qu'un seul obstacle à franchir aux frontières de la Nubie et de l'Egypte supérieure, audessus d'Açouan. Là, il doit se frayer une route à travers une muraille élevée de granit qui coupe le désert d'occident en orient. Là existent des carrières abandonnées aujourd'hui., quoiqu'elles fournissent encore, comme au temps de Constantin, de magnifiques blocs de syénite et de granit rose. Le Nil forme en cet endroit ce qu'on appelle les petites cataractes; ce ne sont pas du tout des chutes d'eau, mais des tourbillons qui glissent entre les pointes et les quartiers de rocher, autour des lies dePhilée, d'Eléphantine et deBidscha, si célèbres par les ruines de leurs splendides temples. Açouan est situé sous le 24" de latitude : à partir de ce point, le Nil est constamment calme. Son débordement régulier et annuel ne ressemble en rien à une inondation qui sème la ruine et la destruction dans le pays qu'elle envahit. Dans les premiers jours de juin, le fleuve commence à se gonfler doucement et graduellement, d'une manière plus ou moins sensible, mais jamais soudaine et violente. A mesure qu'il monte, il remplit l€s canaux qui ont été creusés de ses bords jusque dans l'intérieur du pays et qui communiquent avec d'autres canaux plus petits, avec des conduits de moindre importance encore, et même avec de simples rigoles, afin d'arroser le sol et de le rendre fertile sur la plus grande étendue possilDle. Vers le commencement d'octobre le Nil a, en général, atteint son niveau le plus élevé, et son débordement est tel, qu'en certains endroits il forme d immenses lacs; les eaux restent quelque temps dans cet état, puis au moyen d'écluses alternativement ouvertes et fermées, on

les fait écouler avec lenteur et précaution, d'un point vers un autre, suivant que la terre est sufTisamment arrosée et couverte d'un sédiment de limon fertilisant. Les semailles, la croissance, la maturité et la récolte se suivent alors rapidement. Le Nil se renferme de nouveau dans son lit vers la fin de l'hiver , et en avril et mai règne de nouveau une complète aridité. Toute végétation cesserait et toute culture de la terre deviendrait impossible, sans cette ingénieuse et systématique canalisation du Nil et sans les débordements réguliers de ce fleuve. L'Egypte, en effet, est dépourvue de ruisseaux et de rivières ; à peine a-t-elle une source d'eau qui mérite ce nom. Elle ignore ce que c'est que la pluie proprement dite : il pleut à peu près dix fois par an à Alexandrie , trois fois au Caire , une fois en dix aiis dans l'Egypte supérieure. Autrefois, le système d'irrigation était beaucoup plus étendu et plus parfait en Egypte ; ce pays était alors le grenier de l'empire romain et il avait sept millions d'habitants. Aujourd'hui, elle n'en a plus que deux millions etdemi, et doit fournir de blé les deux villes saintes, La Mecque et Médme. Elle avait cependant, dès lors, cet aspect aride, qui l'envahit aussitôt que la culture cesse. Il y avait des déserts dans le voisinage des villaeies et des villes; les plus considérables étaient situés dans la Thébaïde, entre la rive droite du Nil et la mer Rouge. C'est là surtout que devait s'accomplir la seconde prédiction d'Isaïè. Byzance représentait le torrent matériel qui envahit alors et envahit aujourd'hui le christianisme, et qui peut emprunter un éclat extérieur à la finesse, à l'esprit, à la sagacité, à la science, au talent. La Thébaïde était l'expression typique du torrent spirituel du christianisme, pour qui l'état de perfection est le fond de la prospérité.

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LES SOLITAI BKS.

Les solitaires s'efforçaient de vivre selon les trois conseils évangéliques, donnés par Jésus-Christ. Les conseils évangéliques fondent la perfection chrétienne sur lascétisine. La pratique constante de ces conseils constitue le mysticisme, ou l'union des aines avec Dieu. La pénitence ou la souifrance pour l'amour de Dieu, doit précéder le règne de Dieu dans les âmes.

Le monde ne sait pas comprendre les solitaires, si faciles cependant à comprendre, quand on songe que le divm fondateur du christianisme était la perfection même, qu'il nous a appelés à suivre cette perfection, et qu'il a rendu cette imitation possible par les dons de sa miséricorde.

Les solitaires n'étaient pas seulement d'humbles chrétiens qui se retiraient quelque temps dans les forêts et les solitudes, de crainte de ne pouvoir endurer ce long martyre des persécutions, devenues incessantes depuis le milieu du troisième siècle, sous Yalérien et Décius, ou de peur de devenir infidèles à leur foi ; les solitaires n'étaient pas seulement de pieux chrétiens que les dangers et les appâts du monde chassaient pour toujours dans la retraite ; les solitaires n'étaient pas seulement le contre-poids des hommes charnels, pleins d'orgueil et d'égoïsme, qui se montraient avec ostentation quand l'empire était calme, et qu'il n'y avait plus d'édit sanguinaire h craindre; les solitaires marchaient encore dans la direction surnaturelle du christianisme, sans autre motif essentiel de leur choix que cette parole du divin Sauveur : « Soyez parfait, comme mon Père qui est dans les cieux est parfait.» L'homme matériel est porté à désirer les biens et les jouissances de la terre : en y participant, il croit exercer un droit et trouver le

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bonheur. L'homme spirituel, au contraire, l'homme qui vit selon les lois de la grâce, méprise les biens de ce monde. L'homme matériel se sent rivé au monde de mille manières ; mille liens l'y rattachent, et cette union, réciproquement agréée, fait sa joie. L'homme spirituel n'y voit que douleur , parce que l'élan de l'ame vers le ciel est arrêté, lorsque l'homme a fait goûter à son cœur le monde et ses fausses félicités. Il ne dit pas précisément : je sacrifierai tout, je me priverai de tout, et je chasserai jusqu'à l'idée du monde ; mais il n'use pas du monde; il ne peut ainsi s'en priver, parce que le monde lui est complètement indifférent. 11 ne dit pas non plus : désormais, je ne songerai plus qu à Dieu et à la vie éternelle, et pas du tout aux hommes ; mais son ame est tellement pleine de Dieu, de pensées, d'images et d'idées célestes, qu'elle ne rencontre plus de point de contact sur la terre. Il ne dit pas davantage : je souffrirai pour l'amour de Dieu ; mais il aime Dieu, et s'il lui survient quelque peine, elle se confond dans cet amour, et il ne fait pas attention h la peine; car, pour lui, il n'y a qu'une peine, celle de ne pas aimer Dieu. Voilà donc une organisation toute nouvelle de l'amour, mais une organisation que Jésus-Christ lui-même a portée du ciel sur la terre ; il a donné le Saint-Esprit pour foyer à ce nouvel amour, et il a dit, en parlant du feu de ce foyer : « Que veux-je autre chose, si ce n'est qu'il brûle? »

L'homme qui vit selon la grâce, peut aussi mener une vie parfaite au milieu du monde, et participer à son bonheur et à ses joies, pourvu qu'il «en use comme s'il n'en usait point, » c'est-à-dire, qu'il n'y attache pas son cœur. Nous en trouvons la preuve dans l'histoire du jeune homme riche de l'Evangile. Il demanda au Sauveur ce qu'il devait faire pour parvenir à la vie éternelle. Jésus-Christ lui répondit simplement : « Observez les commandements. » Car ils viennent de Dieu et sanctifient la vie, j^arcc qu'ils obligent l'homme à l'accomplissement de ses devoirs les plus sacrés, le protègent

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contre ses plus violentes passions, et soustraient à son empire la femme, la possession et la propriété du prochain. Mais le jeune homme entrevoyait et désirait quelque chose de plus élevé. Le Sauveur lui dit alors : « Voulez-vous être parfait, donnez ce que vous avez aux pauvres et suivez-môi. » C'est ainsi qu il conseilla, sans l'imposer, une perfection plus grande : la pauvreté évangélique. Il rendit également ainsi au mariage sa sainteté et son indissolubilité primitives, et en releva la dignité par le sceau du sacrement. Cependant, le Sauveur exalte plus encore la virginité, qui ne vit que pour le royaume céleste, et, dans sa sainte prudence, il ajoute : « Que celui qui peut l'embrasser, l'embrasse. » Il conseilla donc ainsi , sans l'imposer, une autre perfection plus grande que le mariage : la virginité évangélique. Il donna enfin, un troisième conseil, moins en parole que de fait : celui de l'obéissance absolue, puisque lui, le Fils de Dieu, obéit avec la plus grande humilité, non-seulement à son père céleste, mais, dans sa sainte humanité, à des hommes faibles, qui étaient des créatures, et même des créatures rebelles.

L'Eglise a appris de son Seigneur et Maître à donner les trois conseils qu'on appelle évangéliques, à ceux qui ne peuvent trouver la paix, qu'en affranchissant de la manière la plus complète possible, leur esprit des liens qui l'attachent aux biens passagers de ce monde périssable. Qui peut douter qu'il y ait de telles âmes? Tous, sans exception, nous éprouvons un désir secret, incompréhensible, infini, qui nous reporte vers une vie meilleure. Nous avons tous péché, dans Adam ; c'est pourquoi nous soupirons tous vivement après le retour d'un état plus parfait. Il en est chez qui ce désir est si ardent, si puissant, si absolu, qu'ils souhaitent uniquement de reconquérir cet état et de vivre dans les conditions de leur nature primitive, de leur nature participant de la divinité. Beaucoup de Chrétiens, sans doute, ont éprouvé,- ne fût-ce que pendant quelques courts instants, ce vif désir, ainsi que

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ce ailme indicible et celte joie sans nom qui en sont inséparables. Ce désir s'est évanoui chez eux, parce qu'ils ne l'ont pas alimenté de toutes les forces de leurame, parce qu'ils ne l'ont pas soutenu de toute la puissance de leur esprit ; mais est-ce un motif pour que ce même désir ne puisse rester constant, chez le petit nombre de ceux qui en remplissent leur ame et en occupent leur esprit? Le péché d'Adam a vicié au delà de toute expression, les rapports de la vie humaine; il les a empoisonnés, rompus, pervertis; Dans le principe, l'homme aimait, son Créateur, et en lui la créature ; mais par le péché, l'amour de la résignation fit place au poison de la recherche de soi-même, et l'amour pour la créature étoufla l'amour pour le Créateur. Dans le principe, l'homme possédait en Dieu la plénitude des biens d'un monde extrêmement riche ; mais le péché détruisit cette communauté de biens qui faisait le bonheur de Thomine, et celui-ci, qui connut bientôt Famour de lui-même, voulut aussi posséder un trésor, et il l'estima si haut que plus il posséda, plus il grandit à ses propres yeux. Dans le principe, l'homme reposait en Dieu, avec sa volonté ; il était l'expression de la volonté divine ; mais le péché le mit en rébellion continuelle avec Dieu, et la volonté qui, dans son union avec Dieu, participait à la puissance, à la sagesse, à la force, à l'amour, à la sainteté de Dieu, se détourna de Dieu et tomba dans l'impuissance, dans l'ignorance, dans la faiblesse, dans la^ méchanceté, dans la misère. Les eaux impures du péché se ruèrent sur l'humanité par ces trois fleuves impétueux et dévastateurs : 1 amour de soi-même, l'amour des richesses, l'amour de sa propre volonté ; de là, tous les bouleversements qui agitent la vie des individus et des peuples ; de là, toutes les ruines qui jonchent le domaine moral, spirituel et matériel. Alors, le Sauveur fait homme vint et foula aux pieds la triple tête du serpent : à l'amour de soi-même, il opposa la virginité; à la soif des richesses, la pauvreté volontaire ; à l'amour de la volonté personnelle.

l'obéissance. Jésus-Christ voulant continuer à vivre ici-bas dans son corps mystique, qui est l'Eglise, se servit de ces conseils, dont la pratique ne peut être imposée que par l'Esprit-Saint, pour ajouter à ce corps un membre qui perpétue, ou s'efibrce du moins de perpétuer son humanité glorifiée, un membre qui est pour tous les hommes une exhortation continuelle et vivante à reconquérir leur grandeur primitive, un membre qui soupire de la manière la plus vive et la plus constante vers le retour de l'humanité à son état originel, c'est-à-dire, à la perfection. Le divin Sauveur savait bien, et l'Eglise le sut par lui, que la nature humaine, entraînée par son propre poids vers la terre, tend constamment vers les bas-fonds spacieux et fertiles de la vie, et que les moyens de grâce et de salut n'auraient d'autre résultat, chez le plus grand nombre d'hommes, que de les déterminer à user, au lieu d'abuser, des biens de la terre. Mais il voulut d'autant plus, et l'Eglise après lui, tenir la voie libre vers une hauteur idéale, voie qui devait être fréquentée, parce quelle est un besoin pour quelques âmes, dont la nature est attirée vers l'idéal ; il le voulut, parce qu'en éloignant les âmes de cette hauteur, elles auraient été entravées dans l'exercice d'un droit établi par Jésus-Christ lui-même. Ici , comme partout, la conduite de l'Eglise est empreinte de la sagesse divine, c'est-à-dire, qu'elle est prudente et inspirée : les choses d'ici-bas sont le partage du grand nombre, et elle sanctifie leurs biens et leurs jouissances. Mais à ceux que le Saint-Esprit appelle à la perfection, elle exalte la sublimité de la vie qui renonce aux biens terrestres.

Depuis que le premier jeune homme a abandonné ses possessions et sa demeure pour suivre le Sauveur, elle a jusqu'aujourd'hui placé la pauvreté embrassée volontairement pour Jésus-Christ, au-dessus du plus noble usage des avantages de la fortune. Et depuis que l'apôtre saint Paul a écrit aux Corinthiens, elle a jusqu'à présent déclaré le mariage

saint et indissoluble, mais elle l'a placé au-dessous de la virginité embrassée pour Jésus-Christ. Et depuis que le Fils de Dieu a été obéissant jusqu'à mourir sur la croix, et qu'obéissant, il se laisse offrir de nouveau tous les jours en victime sur les autels du Christianisme, elle met l'obéissance, humblement pratiquée pour l'amour de Jésus-Christ, au-dessus de la domination sur les peuples, les pays et les contrées les plus étendues. Car cette triple sanctification doit sans cesse faire voir, prouver, expliquer, proclamer par des actes, que Jésus-Christ a écrasé la triple tète du serpent. Pendant tous les siècles, l'Eglise a maintenu ces célestes fondements inébranlables et intacts, malgré les assauts dirigés contre eux dès le principe, car des doctrines erronées se sont élevées contre ces enseignements comme contre tous les autres. Les uns rejetaient complètement le mariage pour tout le monde sans exception. D'autres condamnaient les secondes noces. D'autres encore regardaient le mariage comme établi par le démon. Ces opinions vicieuses, outrées et vides de sens, reprochaient à la doctrine saine, rigoureuse et simple de l'Eglise, de ne pas être assez sévère, tandis que d'autres, embourbées dans les sens et totalement étrangères au spiritualisme chrétien, s'élevaient contre la virginité, et reprochaient à l'Eglise, qui la recommandait, de demander ce qui est impossible à l'homme. Mais l'Eglise ne demandait que ce que Jésus-Christ lui-même avait demandé : « Gardez mes commandements. » Elle ne conseiUait que ce que Jésus-Christ lui-même avait conseillé : «Et puis suivez-moi. » Et si elle n'avait pas demandé l'un et conseillé l'autre, elle aurait menti au Saint-Esprit, qui est en elle : ce qui lui est impossible.

La mystérieuse conviction que le mépris des biens d'ici-bas sert à conquérir le ciel; la croyance que ce mépris attire une bénédiction spéciale, sont des points de mysticisme qui ont traversé l'histoire de beaucoup de peuples antérieurs ou étrangers au christianisme, aussitôt qu'ils sont sortis de cet

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étiil enlièremcnl s;iuviige, fjui rmpùclie l'homme de s'élever jusqu'aux idées spirituelles, (^e fait est un argument en faveur de l'existence d'une origine comiïiune, qui a confusément transmis la tradilion de la chute du premier homme, et l'espoir d'un Rédempteur. Les peuples cherchaient à reconquérir un trésor inappréciable qu'ils avaient perdu; ils se purifiaient pour s'en rendre dignes; ils faisaient des expiations et s'humiliaient, pour se purifier de tout désir impur. C'est ainsi qu'ils pressentaient le divin mystère de la Rédemption par le Dieu fait homme, mais ce pressentiment, privé de la révélation chrétienne, était mal compris et souvent défiguré. Tout ce que nous lisons des pénitents extraordinaires des peuples reculés de l'Asie, de la Chine, du Thihel et de l'Indostan ; des grands législateurs des peuples primitifs, qui se retiraient dans la solitude, afin qu'après avoir affranchi leur esprit des sens et s'être abîmés dans de sublimes méditations, la vérité leur apparût tout entière; de ces femmes sages et de ces prêtresses qui étaient initiées à de profonds mystères, et obéissaient à une puissance surnaturelle, mais seulement après avoir renoncé à la société : tout cela tend h établir une communauté d'origine, que les peuples se sont figurée d'après quelque chose d idéal. Cette tendance vers l'idéal dut donc être d'un grand poids dans la conscience générale de l'humanité, pour s'être maintenue dans l'homme, malgré sa chute. On la retrouve dans la secte juive des Esséens, qui s'appelaient, les disciples du prophète Elie. Ils avaient renoncé à toute communication avec le reste du peuple juif, même au service divin dans le temple, et habitaient le pays sis sur les bords du Jourdain et de la mer Morte ; ils vivaient en communauté et d'une manière fort austère, ne se mariaient pas, et se livraient à l'agriculture. Il en était de même des Thérapeutes de l'Egypte, qui vivaient aussi en commun, mais d'une manière toute contemplative. C'est également ainsi que les Juifs de l'Ancien Testament étaient dans l'usage de

consacrer, pendant un certain- temps, leurs enfants au service du temple, et que les garçons et les filles s'y consacraient aussi d'eux-mêmes. Ils étaient désignés sous le nom de Nazaréens, c'est-ci-dire, consacrés h Dieu ; ils vivaient sous une surveillance particulière dans des bâtiments spéciaux du temple, où ils devaient s'acquitter de certaines fonctions peu importantes, s'abstenir de vin, laisser croître leurs cheveux et observer d'autres pratiques. On les instruisait aussi dans les saintes Ecritures. La fête de la Présentation de Notre- Dame, qui se célèbre le 21 novembre, rappelle le jour où, d'après une ancienne tradition, la sainte Vierge Marie, encore enfant, fut portée au temple par ses parents, et spécialement consacrée à Dieu comme nazaréenne. Les parents qui se sépar-aient ainsi de leurs enfants chéris, et les enfants qui abandonnaient Sinsi volontairement leurs familles, espéraient se rendre Dieu favorable par ce sacrifice, et participer à ses bénédictions spéciales. L'idée d'un sacrifice propitiatoire apparaît partout, quoique confuse et voilée.

Lorsque le seul véritable sacrifice fut consommé, lorsque l'Agneau de Dieu eut été immolé, le voile se déchi.'-a, le nuage disparut, la lumière se fît : il n'y eut plus qu'une seule victime, la victime pure, que le prophète Malachie a annoncée tous les jours, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil ; et depuis lors, le Chrétien eut à se sacrifier aussi en union avec cette victime. La vie et la mort des fidèles des premiers siècles montrent avec quelle perfection ils comprenaient et pratiquaient cette immolation. D'après l'expression de saint Paul, ils se regardaient tous comme ensevelis dans Jésus- Christ, comme baptisés dans son trépas. Tous menaient plus ou moins une vie de pénitence et d'abnégation ; m.ais il en était quelques-uns parmi eux, — prêtres et laïcs, — qui dépassaient les autres, qui étaient d'un zèle plus vif, qui abandonnaient leurs biens aux pauvres, qui se livraient à mille œuvres de charité , qui , par humilité , vivaient

64 LES l'kllES DU DÉSERT.

souvent du produit du travail de leurs mains, et qui, en temps de persécution surtout, étaient un point de ralliement pour ceux qui avaient besoin de conseil, d'assistance, de consolation et d'encouragement. Dans les premiers temps, il y avait aussi un nombre assez considérable de jeunes vierges consacrées à Dieu. Plus l'ame est pure, plus elle est profondément enflammée de l'amour pur, de l'amour parfait ; et Ici, où cet amour règne, il est pour ainsi dire impossible d'embrasser l'imperfection, avec un amour exclusif, ou de commencer avec la perfection, et de finir par l'imperfection. Une vierge qui avait résolu de se consacrer à Dieu, annonçait sa résolution publiquement et solennellement dans l'église ; elle s'engageait à la continence, et recevait des mains de l'évoque le voile et une coiffure d'or, appelée mitrella. Elle vivait dans sa famille, mais retirée du monde, car elle était « voilée » , c'est-à-dire, cachée dans Jésus- Christ. Si elle avait ensuite le malheur de se marier, elle était flétrie comme « adultère envers le Christ « , ainsi que nous l'apprend saint Cyprien, et, d'après un canon du concile de Chalcédoine, elle était excommuniée. N'était-ce pas, en effet, se faire un jeu des engagements pris avec le Très-Haut? Que chacun s'éprouve, qu'il pèse ses forces et ne se les exagère pas ; qu'il s'éloigne humblement de ce qui est trop sublime, et qu'il ne vienne pas, comme un intrus, parmi ceux que Dieu appelle. Avant de se décider, chacun peut choisir telle ou telle voie pour traverser la vie ; la conscience et la réflexion doivent présidera ce choix. Dès qu'on a pris une détermination, on ne s'appartient plus à soi-même, mais à celui auquel on a solennellement promis fidélité, — que ce soit Dieu, l'amant des âmes auquel s'engage la virginité, ou un époux que l'on choisit par le mariage. A chaque état correspondent une bénédiction et une grâce parliculières de Dieu; et c'est pour cela qu'on engage à Dieu sa foi, et avec elle son honneur et sa dignité, car c'est Dieu lui-même qui reçoit ces

serments. Celui qui les rompt, rompt un engagement pris avec Dieu , brise son union avec Dieu, et devient, dans l'un et dans l'autre cas, l'ennemi de Dieu. Les promesses ne diffèrent, en effet, qu'en ce que l'une, la virginité, est jurée directement h Dieu, et l'autre, la fidélité conjugale, n'est faite qu'indirectement à Dieu. La doctrine erronée, qui n'accorde à la première ni autorité, ni caractère obligatoire, a été logiquement conduite à rejeter le lien éternel imposé par la seconde ; elle a dû déclarer le mariage dissoluble, et fouler aux pieds la sainteté de la foi jurée, et l'ordre moral que Dieu a établi pour le bonheur terrestre et le salut éternel de l'humanité.

La propriété et le mariage étaient donc les premiers liens dont s'affranchissaient les chrétiens appelés à l'état de perfection, afin de pouvoir vivre sans trouble dans les régions plus élevées de la vie spirituelle. Ils s'appelaient ascètes, c'est-àdire, qui renoncent, parce qu'ils abandonnaient ainsi tous leurs droits au bonheur de cette terre ; ils ne rompaient pas leurs rapports avec le monde extérieur, parce que, dans les premiers temps, le monde ne les menaçait que d'un seul danger, celui de la mort ; mais les chrétiens estimaient comme le plus grand bonheur de souffrir le martyre pour Jésus- Christ, d'être ainsi instantanément unis avec lui d'une manière inséparable, et d'être mis en jouissance de la vue de Dieu. Cependant, les temps changèrent et le monde devint riche de périls, surtout vers le milieu du IIP siècle. La persécution s'était longtemps assoupie, et la tranquillité extérieure avait enveloppé les chrétiens d'une atmosphère tiède et sombre. Ils étaient entrés en communications nombreuses avec les païens ; ils s'étaient laissé infecter de doctrines commodes et relâchées ; leur ame affaiblie et penchée vers la terre s'était attachée aux richesses, au bien-être, à l'éclat, h la considération, aux biens et aux possessions; elle regardait, en un mot, les choses passagères comme un trésor, et là où

p. DU D, 5

clail son trésor, élail son cœur, comme le Sauveur en avait donné le salutaire avertissement. Aussi, que vit-on lorsque la persécution s'éleva sous Décius, qui, jusque-là, ne s'était pas déclaré, et qui projetait d'arracher le christianisme jusque dans ses racines, puisqu'il voulait moins la mort que l'apostasie des chrétiens? On dit que le relâchement intérieur s'était glissé parmi beaucoup de chrétiens, et qu'un grand nombre renièrent et aposlasièrent leur foi : résultats déplorables, bien qu'effacés par le courage héroïque des confesseurs fidèles ! Cette expérience fut un avertissement salutaire et eut une grande influence. Si le monde était dangereux et attrayant au point que son voisinage fascinât les âmes, et que son contact paralysât leur élan, il était prudent de se soustraire à son influence énervante et de s'en séparer autant que possible : cest ce que pensèrent beaucoup d'ames qui étaient soucieuses de leur salut éternel, et qui désiraient vivement éloigner autant que possible de leur route les basilics de l'orgueil et de la sensualité qui fourmillent dans le monde. D autres qui, toujours absorbées en ellesmêmes, avaient éprouvé le désir de s'éloigner du monde, se sentirent d'autant plus portées à ne vivre qu'en Dieu, lorsque cette discipline prévalut chaque jour davantage. C'est ce qui arriva surtout chez les peuples de l'Orient, parce que leur grande et riche imagination, purifiée, retenue et guidée par la foi, imprime à la volonté le vol puissant de l'aigle et fixe le regard vers l'idéal le plus sublime. L'Egypte vit la première les ascètes du christianisme, non plus au milieu du tumulte du monde, mais comme de véritables anachorètes au milieu de la retraite. Ils furent les pères de ces ordres religieux qui, plus tard, se constituèrent et se développèrent sous des formes diverses, d'après différentes règles et constitutions, avec ou sans vœux. Ils devinrent l'expression la plus vraie du CEfc-actère moral de leur siècle, dont ils furent le moule, malgré leur éloignement du monde.

Par leur union en Dieu, ils absorbèrent tant de lumière, qu'ils la firent rayonner sur leur époque et sur les époques postérieures. On dut les admirer comme les guides vivants vers le ciel, parce que les biens de la terre ne les trompaient ni ne les égaraient, parce que leur oeil clair et serein plongeait dans l'origine de tout être, et que, dans ses rayons, ils embrassaient l'ensemble de tous les phénomènes. L'évangélisle saint Jean, le saint anachorète de l'île de Patmos, dit au commencement de son évangile, en parlant du Verbe éternel : « 11 donna à ceux qui le reçurent le pouvoir de devenir enfants de Dieu. » Les enfants sont aussi maîtres dans la maison du père. Nous voyons dans l'Evangile que le père, plein de joie, dit à son fils aîné : « Tout ce qui est à moi est à vous. » C'est ce que nous trouvons aussi parmi les anachorètes. Ils portèrent l'état de perfection à un degré étonnant de prospérité.

Pour s'unir à Dieu, il ne suffit pas de ne rien avoir, ni de ne rien désirer de terrestre, pas même lors qu'on se fait pauvre, pour partager cette pauvreté avec Jésus-Christ. Ne pas être terrestre, telle est la condition indispensable, et l'on ne parvient à se détacher de la terre que par la mortification journalière de la volonté, des penchants, des désirs et des passions. Le corps par lui-même n'est pas un obstacle à ce qu'on communique avec Dieu et les esprits, et à ce qu'on les voie : dans le paradis terrestre l'homme vit Dieu et lui parla. Mais lorsque l'homme se fut séparé de Dieu parle péché, il perdit sa céleste prérogative. Jusque-lè, le corps avait été spiritualisé par l'ame, parce que l'union de celle-ci avec Dieu l'avait constituée maîtresse du corps ; mais le corps rendit, pour ainsi dire, l'ame terrestre, depuis que celle-ci eut perdu sa supériorité sur celui-là et se fut rendue l'esclave des sens. On se règle d'après celui qu'on sert, on l'écoute, on le regarde, on lui obéit, on attend de lui jouissance et récompense.

L'ame livra avec tant d'aveuglement à son nouveau maître ses pensées et ses idées, ses souhaits et ses désirs, ses efforts

et sa volonté, que bientôt on ne proclama plus que « le Seigneur, c'est Dieu. » Il n'y avait plus d'autre seigneur que la volupté du mal ; cette volupté s'incarna et se fit adorer sous mille formes. Voilà où l'ame en était venue ! Voilà l'abîme profond dans lequel elle était tombée ! Elle s'était volontairement arrachée aux choses célestes, pour se vautrer dans les sens. Elle avait donc des plaisirs matériels en abondance, elle les contemplait, elle les sentait, elle les goûtait, elle en jouissait ; mais elle perdait dans la même mesure toute son aptitude pour les choses célestes. Son œil spirituel était éteint ; son oreille spirituelle, sourde ; ses désirs pour les biens spirituels, languissants ; sa volonté, annihilée ; sa conscience, troublée ; cette ivresse frénétique et sauvage la conduisait ainsi chancelante à travers les siècles. Alors vint le Sauveur, qui se chargea, comme homme, des péchés des hommes abandonnés aux sens. Il expia leurs fautes en se laissant clouer à la croix, et donna en même temps aux hommes la grâce sanctifiante, comme un gage de salut, qui les lie pour toujours à leur Rédempteur. Cette force survit dans les siens, et comme elle est le fruit de son crucifiement et qu'elle est née du sang qui ruissela de la croix, elle excite les siens à mener par amour, comme lui, une vie pleine de croix, une vie remplie de souffrances. Pour un grand nombre, le mystère de la croix est un scandale et une folie, et ils n'en tiennent nul compte ; pour beaucoup d'autres, c'est une dure nécessité, qu'ils subissent imparfaitement de crainte de l'enfer; mais pour beaucoup, c'est le chemin du ciel, qu'ils gravissent d'un pas plus ou moins hardi, et par lequel ils atteignent ici-bas le but qu'ils désirent, c'est-à-dire leur réunion plus ou moins parfaite avec Dieu. En effet, la souf-. france supportée par amour donne une ressemblance extérieure avec le Dieu fait homme, et opère le rétablissement intérieur de la conformité avec Dieu; si l'homme veut ressaisir ses privilèges surnaturels, — ce que la grâce sanctifiante lui

LES SOLITAIIIES. 69

rend possible, — il doit courageusement embrasser la souffrance par amour, ce qui ne consiste en autre chose qu'à crucifier le moi, à mortifier la nature coupable, h mourir aux sens. Si l'homme se mortifie ainsi, il est délivré, et peut voir Dieu et lui parler, car Dieu a dit : « L'homme ne peut me voir, sans mourir. » Il ne dépend pas des œuvres et des forces humaines de mourir ainsi ; en effet, il y en a beaucoup qui embrassent avec amour le mystère de la croix, mais c'est le petit nombre qui arrivent à l'échelon le plus élevé de l'échelle céleste, quoique tous aient vaillamment combattu. Les grâces ne sont grandes que parce qu'elles découlent librement des mains de Dieu. On doit proclamer heureux le temps pendant lequel elles se répandent en abondance sur les âmes. L'état de perfection est l'école qui a les principes les plus certains pour crucifier le moi.

Le péché a envahi l'ame par les sens, et par eux, il s'en est rendu maître. Les sens doivenl être débusqués pas à pas, comme on affame une forteresse, afin que l'ennemi décampe. Les cordes d'une harpe se ramollissent sous l'action de l'air humide; l'ame éprouve la même influence au contact des habitudes funestes et efféminées, et des raffinements de la vie matérielle, des jouissances qui flattent la vue et l'ouïe, et des mille produits de l'organisation et de civilisation de la société. Le corps s'habitue tellement à en user avec excès, et à regarder l'excès comme une nécessité, qu'en attendant qu'il ait satisfait tous ses désirs, l'homme peut à peine songer cl des nécessités plus relevées, et ne peut songer du tout à celles de l'ordre le plus sublime. Alors, les sens veulent être satisfaits avec usure, et prennent une large part dans les choses périssables. Contre cet ordre de choses, il s'en élève un autre qui commence par diriger ses efforts vers la satisfaction des besoins les plus nobles. Et par là même qu'ils sont les plus nobles, ils sont les plus vastes, et plus ils s'étendent, moins les besoins d'un ordre inférieur trouvent de terrain où

70 LES l'ÈltES DU DKSEKT.

ils puissent se complaire, de sorte qu'ils doivent insensiblement se flétrir et périr. « Vous êtes d'ici- has, et je suis d'enhaut, » a dit le divin Sauveur aux juifs (1). Un des membres de son Eglise devait donc témoigner constamment que le Seigneur est d'en-haut. Notre imagination atiaiblie conçoit cette mortification de la nature sensuelle et cet empire sur la volonté personnelle tels que nous les trouvons dans beaucoup d'anachorètes, avec autant de peine que les tortures qu'endurèrent les martyrs ; peut-être plus difTicilement encore. En effet, les martyrs ne souffrirent pas aussi longtemps; quelques jours ou quelques semaines, tout au plus quelques mois suffisaient pour terminer leur lutte. Ils avaient, d'autre part, le choix entre le péché mortel, — l'apostasie, — et le martyre. Ils choisissaient ce que tout vrai chrétien doit choisir : la mort. Mais les anachorètes embrassaient librement pour la vie, la mortification la plus inouïe et la plus pénible, une mortification qui durait vingt, trente, cinquante années, et même davantage, sans que l'alternative du péché leur fût même laissée. L'anachorète était, comme « Jésus - Christ, plein du Saint-Esprit, conduit par l'Esprit dans le désert (2). » De même aussi que les martyrs supportaient saintement en Jésus-Christ de cruelles souffrances et mouraient avec joie, amsi les anachorètes enduraient leurs peines non sanglantes avec joie et en union avec Jésus-Christ, et menaient une vie sainte et édifiante. Le buisson hérissé et piquant de l'ascétisme, produisait pour eux les roses charmantes du mysticisme ; leur vie était semblable à ces cactus d'Ethiopie , dont les branches armées d'épines se garnissent de fleurs d'un éclat ravissant, qui ont reçu le nom de reines de la nuit, parce que c'est au milieu du silence de la nuit qu'elles ouvrent leur calice odorant et resplendissant comme le soleil. Nous voyons dans les anciens anachorètes cette ac-

(l).IoAN., VIII, 23. (2) Luc, IV, 1.

LES SOLITAIRES. 7l

tivité surhumaine, propice et salutaire, qui explique comment l'homme, retiré du monde, s'élève de nouveau à la dignité de l'homme dans le paradis; comment il peut, dès ici-bas, jusqu'il un certain point, reconquérir les privilèges et atteindre le but des âmes saintes, et jouir de la vue de Dieu ; comment le Sauveur a dit : « Des torrents d'eau vive s'échapperont de ceux qui croient en moi. » Mais la pénitence précède le royaume de Dieu, comme l'a prédit le grand anachorète saint Jean-Baptiste.

La vie de ces hommes remarquables nous a été conservée en partie par les grands docteurs de l'Eglise eux-mêmes, qui furent leurs disciples, ou les élèves de leurs disciples. Saint Athanase, saint Jérôme, Théodoret, évéque de Cyr en Syrie, Rufin, le savant prêtre d'Aquilée, s'occupèrent de ces annales, et profitèrent des circonstances dans lesquelles ils se trouvèrent, pour recueillir à cet effet des témoignages et des détails précis. D'autres, moins célèbres mais non moins dignes de foi, suivirent la même voie, de sorte que nous possédons pour les anachorètes des biographies aussi fidèles, aussi sublimes, aussi édifiantes que les actes des martyrs. On ne peut nier que ce qu'il y a d'extraordinaire dans beaucoup de ces vies n'ait revêtu la forme de la légende ; mais on doit se rappeler que, dans le domaine de la religion, la légende est le supplément et le complément subjectifs de la vérité objective. C'est ainsi que l'Eglise, et avec elle tout homme instruit, l'a toujours envisagée ; la légende permet à Fintelligence naïve et subjective de l'individu de lui servir comme d'enveloppe, mais elle apprécie à sa juste valeur la substance intime de la vérité. Parmi les anciens peintres florentins, il en est un du nom de Sandro Botticelli, qui peignait des tableaux empreints d'un charme idéal et incomparable ; mais la Mère de Dieu et le petit enfant Jésus v ont toujours des cheveux d'or ; il ne trempait pas son pinceau dans une couleur ayant la teinte de l'or, mais dans de l'or en fusion, et

peignait ainsi les cheveux de Marie et de Jésus, pour rendre la beauté et 1 eclal qui les entouraient. Personne ne niera à cause de cela le grand mérite de Bolticelli, et personne n'en croira davantage que la sainte Vierge et le divin Sauveur ont, pendant leur vie, porté sur leurs têtes des fils d'or au lieu de cheveux. Il en est à peu près de môme de la forme légendaire de maint fait historique dans la vie des saints. Du reste, la source du merveilleux est en Dieu et les thaumaturges y puisent, parce qu'ils sont au milieu du royaume de Dieu, qui est arrivé pour eux. Ce royaume n'est pas étendu et se trouve entouré du grand royaume du monde, dans lequel nous vivons. On n'exige pas de nous d'atteindre les régions élevées de la sainteté, d'où découlent, comme par miracle, les ruisseaux des grâces. Personne ne demande au nain de se vêtir de l'armure du géant.

Il serait stupidement ridicule de prétendre que personne ne peut porter l'armure du géant, parce que le nain en est incapable, et de soutenir même qu'il n'existe pas de géant. Que connaît celui qui n'a point pris part à des combats tels que ceux de ces hommes courageux? La nature humaine est tellement souple, tellement malléable, tellement appropriée aux exercices d'une piété persévérante, qu'on ne peut lui tracer de limites d'après les sensations subjectives du déplaisir ou du bien-être. S'il en reste mille au delà, et que dix ou un seulement viennent en deçà, cela prouve que la limite existe pour mille , mais non pour toute l'humanité. Dans l'état actuel de sa nature pervertie par le péché et réhabilitée en Jésus-Christ incarné, l'homme peut ou rester en-dessous de lui-même ou s'élever au-dessus de lui-même; il peut l'un, par le péché, et l'autre, par la grâce sanctifiante. Les hommes puissants du désert empruntaient à la grâce ces ailes que désirait la grande ame de David, lorsqu'il disait dans ses psaumes : « Les ailes de la colombe, pour voler et se reposer, » pour se reposer en Dieu. Ah ! qui fera comprendre les

forces qui remplissaient les anachorètes, la lumière qui les inondait, la liberté qui les ennoblissait, par ceux qui, nonseulement n'ont jamais pris un tel essor, mais qui n ont pas une seule fois désiré le prendre.

0 vous, antiques habitants du désert, vous, temples vivants du Saint-Esprit dans la solitude, dans le monde vous êtes moins connus et moins glorifiés que les monuments de pierres, voisins de votre retraite, que les temples de Luqsor, de Thèbes et de Balbek. Il n'est pas d'enfant qui ne sache parler des pyramides, comme d'une des sept merveilles du monde, de ces pyramides qui dépassaient notre regard plongeant dans les cieux, mais personne ne dit mot de vous, les merveilles vivantes du monde renouvelé et délivré. Mille chants redisent et célèbrent les merveilles de la statue de Memnon, qui se trouve aux frontières de votre solitude, et qui, d'après les fables, aurait rendu des sons, lorsqu'elle était frappée des premiers rayons du soleil levant ; mais nul ne se soucie de vous qui chantiez nuit et jour l'hymne de la réhabilitation de la créature par son Créateur. Vous êtes |)lus profondément ensevelis dans l'oubli du monde, que les hiéroglyphes dans les sables de votre patrie ; et cependant, on n'a pas perdu la clef sous laquelle était gardé le sublime secret de votre existence, et qui n'était autre que la foi en la Rédemption , par l'Incarnation du Fils de Dieu.

LES l'EUES DU DESERT.

Les dcsorls d'Orient : le grand désert de Syrie, de l'Anti-Liban à l'Euphrale. Damys à rentrée de ces déserts. Le petit désert d'Arabie, enlre Gaza et. lu Caire. Le désert d'Egypte,. entre le Caire et les grandes calaraties du Nil. La Tlitljaide, entre le Nil et la mer Rouge. Les cavités et les tombeaux creusés dans le roc pour la sépulture des anciens Egyptiens.

Une concentration extraordinaire des forces de l'amc et un éloignement absolu des choses périssables et des occupations frivoles, sont indispensables pour atteindre une existence spirituelle, aussi sublime que celle révélée par les anciens anachorètes. La voix bruyante de l'homme doit se taire, pour entendre la douce parole de Dieu, et la dissipation tumultueuse que le monde fait surgir sous mille formes, doit cesser, si l'on veut se tourner avec calme et constance vers un objet unique. C'est pour ce motif que l'émigration des anachorètes s'est portée vers les solitudes de l'Orient, vers la Mésopotamie, la Syrie, la Palestine et l'Egypte, où l'homme devait s'établir sur certains points déterminés ou dans certaines villes, p-arce que là seulement l'existence physique était possible. De là, ces villes colossales de l'Orient : Ninive sur le Tigre, Babylone sur l'Euphrate, Thèbes sur le Nil, ïhèbes, dont les temples en ruines sont si gigantesques, qu'à côté d'eux, le Colysée disparaîtrait, et que l'église de Saint-Pierre semblerait un atome ; ïhèbes qui, dans une seule salle de Carnak, possède 122 colonnes, de 27 pieds de circonférence et douze de 37 pieds. Ces villes , et d'autres encore , profitaient de leur heureuse situation sur le fleuve, pour s'étendre en tout sens sur ses deux rives, là où elles le pouvaient, et pour rassem-

LES DÉSEKTS. 7o

hier dnns leur sein une population prodigieuse. L'agriculture était très-florissante aussi loin que s'étendaient la banlieue, les jardins, les établissetiients et tout ce qui appartient à l'embellissement et aux nécessités d'une ville florissante ; mais dès que la main de l'homme cesse un instant son action, dès que l'eau du fleuve ne perce plus, le tableau de la solitude reparaît aussitôt, ici avec ses rochers, là avec ses sables. Tel est le grand désert de Syrie, qui s'étend de l'Anti-Liban à l'Ëuphrale, et à l'entrée duquel est située Damas. Cette ville est entourée d'immenses vergers aux arbres verdoyants, vergers dans lesquels croissent en abondance les noyers, les abricotiers, les oliviers, les grenadiers et les figuiers, grâce aux eaux des sept bras de la Barrada, rivière qui prend sa source dans les défilés de l'Anti-Liban. Avancez de dix pas, et vous êtes dans le désert ! Le sable ne rencontre que le sable. On ne voit que du sable dans le petit désert d'Arabie, qui est sis entre Gaza et le Caire, et s'étend sur l'isthme de Suez; on le traverse sur des chameaux, en marchant huit heures par jour, pendant onze jours. Ce désert n'est que du sable porté par la Méditerranée sur les hauteurs qui traversent le pays d'Arabie en Egypte. Ce sol sablonneux n'est pas toujours plat; quelquefois il est ondulé, quelquefois il s'élève en collines; il y a même une chaîne de collines de sable éblouissant, complètement nues et dégarnies, et dans lesquelles les chameaux s'enfoncent jusqu'aux genoux. Au temps de pluie, les fossés sis au pied des collines reçoivent un peu d'eau, et arrosent quelques groupes de palmiers, dont la couleur sombre tranche, comme une touffe de plumes noires, sur le jaune vif du sable. Dans tout ce désert, il n'y a qu'une seule station qui ait de l'eau potable ; elle se trouve à Casya, où croît également un bois de palmiers. Au delà de cet endroit, la vue se perd sur une étendue immense de pays, dont le sol compacte, dur, et d'un aspect sombre, porte çà et là quelques buissons d'épines ; ce pays s'étend jusqu'à

l'Egyple supcrieurc et à la canalisation du Nil. Là, on louche d'un pied au désert et de l'autre à un jardin de délices : à droite, des citronniers, des acacias,- des sycomores, des palmiers, dont les branches tremblantes bercent des colombes, que l'on dirait vctues de cornalines ; des champs de cannes à sucre, de cotonniers et de maïs, verts et brillants comme l'émail; et à gauche, un sol de granit dur et stérile, qui, abandonné à lui-même, ne produit pas un brin d'herbe. Les deux contrées qui forment ce contraste frappant ne sont séparées que par un étroit canal, que Ton franchit d'un pas, et d'où partent d'autres canaux plus petits et semblables à de minces filets d'eau. La nature du sol est tellement préparée à porter toute espèce de fruits, qu'il suffit de quelques gouttes d'eau et de quelques graines de semences, pour qu'il se couvre de la plus riche et de la plus abondante moisson. L'Egypte inférieure est bien arrosée, surtout à l'endroit où le Nil forme le Delta ; aussi, est-elle extraordinairement fertile, et le triste aspect du désert y est-il refoulé plus loin. Mais au Caire, il reprend déjà tous ses droits. A l'orient de la ville, le sol n'est que du gravier parsemé de cailloux de diverses couleurs et de quartz étincelant; tantôt, il est plat, tantôt, accidenté, jusqu'à l'endroit dit la « Forêt pétrifiée » , où une révolution de la nature a abattu des palmiers et des sycomores vigoureux, et les a couverts d'un torrent de sable, sous lequel ils se sont pétrifiés. A l'occident du Caire, cène sont que jardins, promenades, plantations, champs et arbres fruitiers en abondance jusqu'à l'endroit où le Nil forme Ronda, l'île des fleurs. Le Caire, — la Babylone égyptienne, comme on l'appelait autrefois, — se trouve au milieu de ces deux pôles de la nature : la mort la plus effrayante dans la « Forêt pétrifiée » , et la vie la plus agréable dans l'Ile des fleurs.

Au delà du Nil, s'élève la ville sépulcrale des anciens rois de Memphis, et se dressent les divers groupes de pyramides,

tandis que Memphis elle-mômc, la résidence des Pharaons, est aujourd'hui un immense champ couvert de verdure printanière, sur lequel se trouvent un bois de palmiers peu touiïu, et de nombreux villages.

Plus on remonte le Nil, plus l'agriculture perd de terrain, et plus le désert en gagne, bien que 50,000 machines hydrauliques (sakieh), soient nuit et jour mises en mouvement par des bœufs, pour fournir l'Egypte d'eau, et que de nombreux canaux leur viennent en aide dans ce travail. L'eau que des hommes puisent dans le Nil au moyen de seaux est déversée dans des rigoles ; de là, elle se répand au loin. Mais toutes ces mesures restent sans résultat, parce qu'il manque des bras pour cultiver la terre. Les bas-fonds qui avoisinent le Nil deviennent quelquefois des marais, couverts de joncs, qui servent de retraite aux buffles ; et à côté de champs oîj le froment, le colza, la fève croissent à hauteur d'hommes, on laisse en jachère de grandes étendues du meilleur sol arable, parce que les bras font défaut pour dessécher les marais et préparer la terre. Ce qu'il y a de vie dans la nature prend ici le caractère gracieux de l'idylle. « Dans l'Egypte supérieure et dans la Nubie, disent les Lettres orientales (janvier 1844), les soirées sont, sur le Nil, d'une incomparable beauté ! Pendant le jour, la chaleur est tellement brûlante, la réverbération des rayons brûlants du soleil est si vive sur l'eau, sur le sable du désert et sur les montagnes calcaires, que l'on quitte à regret la cabine du vaisseau, sur lequel on fait le voyage du Nil. On n'en sort que le soir, pour respirer un air doux, léger et bienfaisant. Le soleil se couche derrière les montagnes de la Lybie, et se cache dans des ombres d'un bleu foncé, tandis que des rayons de lumière se jouent sur les montagnes de l'Arabie, comme dans les angles d'un prisme, qu'ils embellissent des nuances des fleurs, des pierreries et des papillons. Çà et là, surgissent des hauteurs que l'éloignement fait comparer à d'immenses roses éclatantes, ou à de

longues chaînes d'amétliystes de couleur lllas. Là, se reflètent dans l'onde paisible des dattiers croissant en groupes, ou en guirlandes, ou moins agréablement plantés en lignes régulières ; ça et là, on voit se miroiter dans l'eau le palmier-doum au portraide, l'acacia-nilotica parsemé de millions de fleurs jaunes, semblables à des clochettes d'or et exhalant un arôme des tropiques, et l'on admire les plantes grimpantes bleues et violettes, qui enlacent cet arbre ou y sont suspendues en longues guirlandes naturelles et gracieuses. Le printemps embaume l'atmosphère d'une odeur que nos champs et nos bois répandent aussi, mais en juin seulement, et non en janvier. La fève, le lupin, le trèfle, la sésame, couvrent les champs d'une végétation luxuriante ; la canne à sucre, le maïs et l'orge croissent avec vigueur, fécondés, les uns et les autres, par un terrain noir et gras, et par la chaleur des rayons du soleil. Des essaims de colombes sauvages roucoulent et folâtrent autour des bosquets d'acacias et de palmiers. Des oiseaux aquatiques, blancs comme le marbre ou noirs comme le jais, se réunissent en troupes sur la plage sablonneuse, et gazouillent ou grasseient le chant monotone qu'ils ont peut-être ap[)ris du murmure uniforme des ondes. Parfois, une immense volée de ces oiseaux s'enfuit au-dessus du Nil, ou un pélican plonge d'un vol pénible dans le fleuve, pour faire sa proie de quelque poisson , ou encore l'aigle s'élève avec lenteur et majesté vers les hauteurs du ciel, comme s'il voulait y voir où le soleil est resté. Car, entre temps, l'astre du jour a disparu, et les vives couleurs qui, le soir, embrassent tout le ciel à l'ouest, ont pris la teinte morte du bleu pûle. Mais, voilà qu'au sud s'élève un autre horizon aux flammes pourprées, un horizon qui, détaché des ombres rosées sur les montagnes tricolores, pousse devant lui les premières étoiles. La splendide Vénus brille à l'ouest ; le hardi chasseur Orion s'élève lentement derrière les montagnes d'Arabie ; bientôt pointe dans le lointain, au sud-est, Conope,

tjue nous ne voyons jamais on Europe. Alors, on navigue entre deux cieux ; le Nil, tantôt étendu comme une vaste mer, tantôt restreint aux proportions d'une étroite lisière, se change en un firmament sombre, qui est émaillé d'étoiles doucement tremblantes, et qui se confond avec la voûte céleste. Les astres répandent sur la terre des rayons éclatants et tranquilles, sans flamboyer tristement, comme s'ils frissonnaient et tremblaient de froid, ainsi que dans nos brillantes nuits d'hiver. Aux bords du fleuve, cette illusion dure longtemps. Les flammes s'élèvent çà et là dans les villages, car la place du foyer est devant la porte. Les troupeaux de chèvres et de brebis bêlantes sont ramenés à l'étable ; les chiens aboient, les ânes braient, les enfants jettent des cris de joie , les sakiehs se meuvent en grinçant. Les hommes chantent en cadence : « Salam, y salam ! — Paix, ô paix ! » tandis qu'ils remplissent leurs seaux au Nil, et les déversent dans les rigoles, qui conduisent l'eau au loin. Les chants des cultivateurs qui regagnent leurs logis, et la voix de ceux qui parlent ou appellent, retentissent de tout côté. Et là peutêtre, dans une barque solitaire, un homme veille et chasse le sommeil en battant le darabukah (sorte de tambourin). Mais peu à peu tout rentre dans le silence, et la fraîcheur de la nuit s'étend sur les eaux. »

Tel est le spectacle dont on jouit sur le Nil, mais il n'est pas toujours le même. Quelquefois, surtout en Nubie, la surface cultivée n'est plus, aux bords du fleuve, qu'une étroite lisière, couverte de fèves, qui nourrissent à peine les habitants de quelque pauvre village. Quelquefois, la végétation disparaît entièrement, devant les murailles de pierres ou les fragments de rochers qui envahissent jusqu'aux bords. Le désert se développe tellement, surtout sur les côtes de la Lybie, que les gigantesques temples d'Abusambul s'aifaissent peu à peu sous les sables. Près des grandes cataractes du Nil (sous le tropique, au 22" de latitude), le désert a quelque chose du

chaos, avant que l'esprit de Dieu n'eût séparé les éléments. C'est une plaine sans borne comme l'Océan, couverte d'un sable gris-jaune, duquel surgissent des blocs calcaires noirûtres. Ces blocs et les ondulations d'un sol inégal, que le vent fouille tantôt d'un côté tantôt de l'autre, les sommets des montagnes qui s'élèvent comme des nuages à l'extrémité de l'horizon, n'accidentent nullement cette immense plage. On croit pouvoir plonger jusqu'au cœur de l'Afrique, mais de chute d'eau, pas la moindre trace ! Le Nil, même, a disparu. Les chameaux font avancer lentement le voyageur, jusqu'à ce que les quartiers de rochers se rapprochent davantage. On gravit un de ces quartiers, et l'on se trouve sur une espèce de pointe ; mille pointes semblables, tantôt plus petites tantôt plus grandes, ici des blocs, là des rochers ou une pierre, sont semés du côté du sud, comme des îles sombres, dans cette mer sablonneuse du désert, qui n'a d'autres limites que celles de l'horizon. Mais ce qui entoure ces îles n'est pas du sable, c'est de l'eau, une eau large qui revêt des formes insaisissables, une mer sauvage et fougueuse, qui envahit et se précipite là où elle rencontre une issue. Tel est le Nil sans bords et sans lit, tel est ce qu'on nomme ses grandes cataractes. On croirait voir non pas un fleuve, non pas une mer, car il lui manque le miroir des eaux, mais une eau du désert, venant on ne sait d'où, allant on ne sait vers quel endroit; une eau qui, sur cette surface incommensurable, coule du sud au nord, sans autre direction qu'une légère pente du sol, et qui, également vaincue à l'est et à l'ouest du désert, est forcée, non de se replier sur elle-même, mais de se chercher un lit. Rien ici n'est défini ou limité, rien n'a couleur ni aspect : ici règne la triste monotonie du chaos et sa sombre confusion. Ce sable jaunâtre, l'eau argileuse et les pierres noirâtres, se roulent et se jettent l'un sur l'autre. Rien n'est séparé. Tout est en sens dessus-dessous, et dans un désordre toujours grandissant, depuis que la terre est dans

son état actuel, et qui croîtra, tant que la terre restera ainsi. L'homme n'a aucune puissance sur cette nature. Il ne peut diriger cette eau, ni dominer sur cette solitude de rochers et de sables mouvants. C'est la solitude la plus lugubre et la plus impatiente du joug de l'homme , dans son agitation inquiète comme dans son engourdissement opiniâtre ; elle est un objet d "étonnement profond et ne saurait être comparée à aucune autre image de la nature. Pendant une lieue encore, les eaux descendent en tourbillonnant ; elles atteignent ensuite le village de Wadi Halfa, où elles ne rencontrent plus des rochers donnant naissance h des îles qui arrêtent leur cours ; le Nil se dessine enfin et le fleuve trouve son lit.

Près d'Açouan, au 24° de latitude, le Nil forme les petites cataractes, au-dessus de masses granitiques, que les premières form.ations chaotiques ont jetées en tout sens sur le sol et dans les eaux. Enchâssé ici, entre des rives de rocs compactes, le Nil tournoie et se précipite de ces hauteurs, d'autant plus majestueux et plus poétique, qu'il laisse apercevoir les îles de Philae, d'Elephantine et de Bidscha, avec les immenses ruines de leurs temples : cependant, là où il peut, le désert se fait encore craindre. Le sable éblouit par sa blancheur, et sa fluidité est telle, qu'il faut littéralement le passer au gué. Le granit se trouve dans cette mer-morte, tantôt en masses, tantôt à l'état de pierres fracassées ; la vue se fatigue, parce qu'elle n'a, pour se reposer, ni broussailles, ni brins d'herbe, ni mousses dans les fentes des rochers. L'imagination emprunte à ce tableau une immensité sans vie ni mouvement.

Tel est le désert de l'Egypte ; il s'étend de la rive droite du Nil jusqu'à la mer Rouge, sur une largeur de cinq ou six journées de chameau, et des cataractes jusqu'au Caire, où il se réunit au petit désert d'Arabie. La Thébaide en est le centre. Il ne serait guère possible de trouver sur toute la terre un endroit plus propre à devenir la patrie d'une ame séparée du

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monde, et plus eapahle d'aider celle ame à fouler, de plus en plus, le monde h ses pieds.

(]elle solitude a cela de particulier, qu'on y rencontre des cavités et des grottes. Le sable repose sur une couche calcaire, qui le condense, et s'y fraie un passage sous les formes diverses de chaînes de montagnes, de hauteurs placées à la suite les unes des autres, de collines et de chaînes de collines. Les montagnes de la Palestine, le Liban, l'Anti-Liban, les monts arabiques en Egypte, sont tous formés de calcaire. Le temps, l'air et çà et là la pluie y creusent aisément des cavités, qui, utilisées et agrandies par la main des hommes, servent encore aujourd'hui d'habitations. La sainte grotte de Bethléem était de cette espèce. De nombreuses cavités de ce genre, semblables à des alvéoles, sont taillées dans la montagne des Oliviers, près de Jérusalem ; dans les rochers de la vallée de Josaphat, qui de là s'étend, en ondulant sa direction, jusqu'à la mer Morte, et dans ceux du désert de Mar Saba, qui part de cette mer et aboutit à Bethléem. Aux premiers siècles du christianisme, ces cavités étaient les demeures des anachorètes ; antérieurement, elles avaient servi de tombeaux. C'est pour cela que dans la vie des solitaires, on lit souvent cette expression : ils demeuraient dans des tombeaux. Nulle part, les chambres sépulcrales, taillées dans le roc, n étaient aussi nombreuses qu'en Egypte. Ce pays était autrefois habité par des hommes essentiellement rêveurs et profonds. Toute la mélancolie de ces peuples, non affranchis de l'erreur, est empreinte en caractères ineffaçables sur leurs temples, leurs colosses et leurs sphynx. La mort et la vie, le corps et l'ame, Ihomme et Dieu, toute la nature, en un mot, le mystérieux désert, le Nil plein de mystère, tout, était énigmatique pour eux. Aussi , parlaient-ils en énigmes , comme le prouvent leurs hiéroglyphes; aussi, façonnaient-ils des images énigmatiques , leurs dieux avec des têtes d'animaux, et surtout leur sphynx avec une figure de femme sur

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le corps d'un animal assis. Ils désiraient parvenir à la connaissance des choses divines ; ils étaient intimement persuadés que la Divinité louche à l'humanité; mais ce désir et ce sentiment étaient confus en eux, parce que la foi révélée leur manquait, cette foi qui seule donne l'intelligence des choses supérieures. Ils cherchèrent donc à contenter les aspirations de leur ame en déifiant tous les objets qui les entouraient, soit que ces objets leur fussent utiles, soit qu'ils leur inspirassent quelque crainte ; c'est ainsi que le boeuf, le chat, l'oignon et le crocodile devinrent des dieux. Ils avaient aussi une idée, mais une idée pour ainsi dire matérialisée, de l'immortalité de lame et du dogme chrétien de la résurrection. Ils croyaient que les âmes des morts restaient trois mille ans dans l'Amenthe, ou royaume des ombres ; qu'elles revenaient ensuite sur la terre et qu'elles se réunissaient à leurs corps pour commencer une seconde vie. Afin que les âmes reconnussent plus facilement leurs corps et les trouvassent dans le meilleur état, les Egyptiens embaumaient les cadavres d'une manière particulière et en faisaient des momies, qu'ils déposaient dans de grands sarcophages de pierre ; ces sarcophages étaient placés dans des chambres sépulcrales, qui n'eussent été nulle part mieux protégées et moins exposées à la destruction que dans les rochers. Plus le mort avait été riche et puissant, plus son tombeau était grand. Aucun ne peut être comparé à la pyramide du roi Chéops, à ce tombeau, bâti avec le roc et qui est à peu près aussi haut que le dôme de Saint-Pierre, à Rome : on n'y a rien trouvé qu'un sarcophage. Il y a un nombre fabuleux de tombeaux dans les rochers de l'Egypte supérieure , mais surtout près de Thèbes, dans la vallée d'Assasiff et dans les rochers de la gorge de Bab-el-Malek. Les premiers sont indignement dévastés, car les indigènes en ont fait leur habitation, et l'on y voit pêle-mêle de petits enfants et de jeunes poulets, des dépouilles de momies et de la litière d'âne. Les autres

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tomhoaux sont forl hien conservés, parce qu'ils sont creusés clans les rochers d'un désert brûlant et situé à une forte lieue du Nil. On les appelle les tombeaux des rois. Chacjue tombeau consiste en- une spacieuse habitation avec des escaliers, des vestibules, des salles, des dégagements, des galeries; le tout orné de haut en bas de figures de dieux, de scènes empruntées au royaume des ombres, à la vie des héros, à l'agriculture et à l'industrie. Une salle est entièrement peinte d'armures ; une autre, de vases et de coupes d'une variété incroyable ; une autre, d'instruments de musique ; une autre, de tables, de chaises et de sophas, sur lesquels sont jetés des coussins de pourpre et des peaux de tigre ; une autre, de divers fruits; beaucoup, de sacrifices et d'offrandes aux dieux. Et tout ce luxe de travail, de peine et de génie est enseveli avec la momie dans une nuit profonde. En effet, ce palais de la mort est tout entier dans le roc, et ne reçoit de jour que par la porte d'entrée. 11 ne se trouve qu'un sarcophage dans chacun de ces palais. On peut à peine se faire une idée de la magnificence colossale et mystérieuse d'un pareil tombeau, sans l'avoir vu. Il est taillé dans le roc vif, avec ses escaliers, ses vestibules, ses piliers, ses appartements, ses galeries, et orné ensuite avec le plus grand soin par le pinceau et le ciseau de l'artiste. Puis, le palais et la momie sont enfouis dans la double nuit de la mort et de l'oubli, et un énorme bloc de rocher, roulé à l'entrée, préserve le monument de toute profanation.

Quel contraste entre ces tombeaux et les sépultures souterraines des premiers chrétiens, — les catacombes! Là aussi on trouve une ombre protectrice de la peine, du travail et des soins ; mais il y avait de plus, pour la dépouille mortelle, la vénération qui lui est due comme à un temple du Saint- Esprit' comme à un membre du corps mystique de Jésus- Christ.

Le soleil du christianisme dissipa les ténèbres qui enveloppaient le peuple de l'antique Egypte, et en fit un peuple de

lumière ; les momies, qui, comme des corps sans ame, s'emparaient des tombeaux, firent place aux anachorètes, que l'on pourrait appeler des âmes sans corps, d'après cette plainte amère de saint Macaire : « Si j'avais habitué mon corps à se priver de nourriture, il n'aurait pas consenti à commettre cet abominable péché. » Auparavant, les Egyptiens cherchaient à ranimer la mort par l'ombre de la vie ; dès lors, la vie terrestre leur parut une sorte de mort, en la comparant à la vie éternelle, et, embrassant volontairement cette mort, ils vivaient comme des mourants ou comme des saints.

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