I. — PAUL DE THÈBES
Paul, palricirtiie. des anachorètes. Comment il s'enfuit du monde et liuuva Dieu. Gomment il lut renconlré i)ar Antoine. Sa mort.
« tt il étdit dans le désert iiujjies ries IxJles féroces, et les anges le .ser.vaient. » S.^iNT Marc, I, 13.
Saint Jean-Bapliste, « la voix de celui qui appelle dans le désert, » devint le héraut de l'Evangile ; il contirma la pénitence qu'il prêchait, par la vie de pénitent qu'il menait, en se couvrant d'une peau de bête et se nourrissant de sauterelles ; il prêcha que le royaume de la pénitence est le passage au royaume de Dieu ; il suivit et montra le chemin de la sanctification , qui conduit au chemin de l'union avec Dieu. Les paisibles anachorètes suivirent ce modèle : ils devinrent aussi de véritables hérauts du christianisme , et annoncèrent , à leur manière, les prodiges que l'amour divin opère, lorsqu'il rencontre une ame tellement dégagée de tout penchant terrestre , qu'il peut y continuer le miracle de son incarnation. Par là même que l'amour divin est dans l'ame des anachorètes, leur vie, quoique austère, est empreinte d'une douceur ineffable ; elle est pleine de vraie charité pour le prochain, malgré un invincible mépris pour le monde; elle exerce une
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influence considérable sur la plus grande partie de la société, malgré la retraite la plus absolue; elle imprime une direction plus relevée aux affaires du monde, malgré son éloignement immédiat du siècle. En effet, les païens regardaient avec étonnement ces hommes prodigieux, les chrétiens les vénéraient, et l'univers entier avait devant les yeux un exemple des hauteurs auxquelles l'homme peut atteindre, quand il se dégage des liens et des chaînes de l'amour de soi-môme, de la soif de l'or, et de sa propre volonté. La vie des anachorètes s'élève au-dessus de leur époque, si souvent remplie de discordes, de troubles, de désordres et de ténèbres, comme un gracieux arc-en-ciel, qui semble unir la terre au ciel. Plus l'esprit du monde s'efforçait de s'emparer de la parole et du pouvoir, plus ces hommes silencieux faisaient retentir les chants du psalmiste, et répandaient les forces spirituelles qui planent sur tous les temps.
Paul fut le patriarche des anachorètes. Lorsque le grand saint Cyprien, évêque de Carthage, et l'archidiacre saint Laurent souffraient le martyre à Rome, au milieu du IIP siècle, il y avait près de Thèbes, un aimable jeune homme, nommé Paul. Ses parents lui avaient donné une bonne éducation, et lui avaient laissé en mourant une fortune assez considérable. Il connaissait la langue grecque et était versé dans plusieurs autres sciences ; il avait le caractère doux et le cœur pur, rempli de l'amour de Dieu, et inviolablement attaché à la foi catholique. La persécution sévissait cruellement; en Egypte, cependant, elle était moins sanglante qu'ailleurs, tout en y harcelant les chrétiens avec plus de persévérance.
Le jeune Paul, craignant la fragilité humaine, abandonna le voisinage dangereux de la grande ville, qui ne donnait que trop de mauvais exemples. Il quitta la maison qu'il occupait avec sa sœur Marie, et se retira dans une petite métairie qu'il possédait, près des limites qui séparent la partie habitable du pays d'avec le désert. Sa sœur avait le malheur d'être unie à
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un païen, et cet homme résolut do dénoncer son beau-frère au gouverneur romain, entraîné, soit par des sentiments de haine contre le christianisme, ou par le désir crimmel de posséder la fortune de Paul, soit par la fausse idée d'un devoir à remplir envers l'autorité civile. Dans celle déplorable situation, la sœur de Paul employa prières, larmes et supplications pour le sauver : son mari persista dans son dessein. Elle se détermina alors h avertir secrètement son frère du danger qui le menaçait. Paul s'élança aussitôt de sa métairie dans le désert, que des pierres et des chaînes de rochers élevés couvrent en tous sens, jusqu'aux bords de la mer Rouge. S'étant ainsi mis à l'abri, il voulut faire de nécessité vertu, et attendre la fin de la persécution dans quelque antre de rocher. Il chercha donc une retraite, qui ne fût pas éloignée d'une source d'eau potable, mais cette recherche l'entraîna peu à peu au loin dans le désert. L'eau potable est, en effet, fort rare dans ces parages; il y a bien çà et là quelques mares, mais l'eau en est tellement salée ou saumâtre, qu'elle excite la soif au lieu de l'apaiser , et qu'elle est, en outre, nuisible à la santé. Paul ne se laissa pas décourager par ces recherches infructueuses ; il alla avec plus de patience encore et plus de résignation au devant d'autres privations. 11 arriva ainsi en face d'une muraille de rochers, au pied de laquelle il y avait une cavité profonde. Il y entra et remarqua qu'elle était fermée à l'intérieur par un bloc de rocher. Ce fut à grand'peine qu'il écarta cette masse, qui bouchait, en effet, une issue ; il la franchit et se trouva dans une belle cour, spacieuse , entourée de rochers, et au milieu de laquelle s'élevait un magnifique palmier , qui la couvrait de l'ombrage de ses feuilles. Près de là, jaillissait une source d'eau claire comme le cristal, qui se perdait dans le sable à quelques pas plus loin. Paul trouva dans les cavités des rochers qui ceignaient cette cour, une enclume, un marteau, un poinçon, et d'autres outils de cette nature. D'anciennes inscriptions lui apprirent
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qu'il était clans l'atelier do faux-monnayeurs du temps de la reine Cléopâtrc, et que ce lieu était ainsi abandonné depuis plusieurs siècles.
Cet endroit paisible et retiré plut infiniment à Paul qui n'aimait que la sainte solitude. Il lui paraissait que Dieu luimême la lui avait préparée et l'y avait conduit. 11 y avait là tout ce dont l'homme a besoin pour vivre : une eau claire, un air pur, un toit protecteur, le fruit appétissant du dattier~ pour nourriture, ses feuilles pour vêtements, et le ciel avec ses astres. Qu'a-t-il besoin de plus celui qui chérit la sainte pauvreté? Paul avait vingt-trois ans, lorsqu'il prit possession de cette petite oasis.
Le torrent de la persécution s'arrêta, lorsque l'empereur Valérien tomba captif entre les mains des Perses. Les fugitifs rentraient de toute part dans leur patrie et dans leur famille; mais Paul ne revint point. De longues années s'écoulèrent dans une paix profonde, le christianisme devint puissant et envahit le palais des empereurs ; mais Paul ne revint pas. Le feu de la persécution se ralluma sous Dioclétien, et enleva une nouvelle génération. Paul avait disparu et son souvenir était effacé parmi les hommes. Ses compagnons d'enfance, ses parents étaient morts ; la nouvelle génération ne le connaissait pas. Un nouveau monde s'était formé ; le christianisme était victorieux et puissant; le monde païen tout entier s'en allait en ruines. Rien ne troublait la solitude de Paul : ni le renversement des autels, ni leur rétablissement ; ni les générations qui disparaissaient, ni celles qui surgissaient ; ni la guerre faite au christianisme, ni la paix dont il jouissait ; ni la victoire de l'Eglise militante, ni son martyre. Paul vivait sous son palmier, comme s'il eût appartenu h l'Eglise triomphante; il atteignit l'âge de quatre-vingt-dix ans, saris voir une figure liLimaine, sans entendre une voix humaine. La vue d'autres figures le compensait de cette privation, et d'autres voix consolaient son ame, car il avait sans cesse devant les yeux la
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perfection de Dieu, et s'entretenait conslaninient avec lui. Lorsqu'il s'aftranchit des choses temporelles, l'éternité s'empara tellement de lui, elle satisfit si complètement ses désirs, elle posséda si absolument toutes les puissances de son existence spirituelle , qu'elle ne lui laissa plus rien à regretter, à désirer, ou à souhaiter. 11 vivait absorbé avec Jésus-Christ en Dieu. Que peut-il manquer à celui à qui Dieu suffit? L'homme est doué d'une activité extraordinaire par sa nature et par la grâce ; ses affections physiques et morales sont constamment excitées. La vie matérielle veut être soutenue par les aliments et par le sommeil, et si elle est bien soutenue, elle veut être flattée, avoir des jouissances et du bien-être, et elle devient d'autant plus exigeante qu'elle est plus satisfaite. Les affections de l'ame sont aussi excitées au plus haut degré par le contact avec l'homme et le monde : la sympathie et l'antipathie, l'espérance et la crainte, la joie et la douleur, les désirs, les efforts, les soins, les espérances et les illusions sont autant de flots qui surgissent dii fond du cœur humain, qui s'v précipitent sans cesse pour s'élever de nouveau. Ils remplissent ce cœur de la soif ardente d'un bien quelconque, dont la possession devrait le rendre calme ; mais à peine ce bien est-il acquis, que l'inquiétude renaît. Les destinées sublimes de l'ame la font brûler de la soif de savoir et de connaître, et du désir d'entrer en rapport avec quelque chose d'impérissable ; aussi, quels combats l'homme n'a-t-il pas à soutenir, quels efforts n'a-l-il pas à faire, quelle lutte n'a-t-il pas à engager, quelles angoisses indicibles n'a-t-il pas à éprouver, s'il veut remplir ses destinées, et satisfaire en même temps le corps, le cœur et l'esprit ! C'est pourquoi il désespère souvent, il abandonne ce qui est sublime et quelquefois même ce qui n'est que supérieur, pour ne songer qu'à ce qui est bas. Comme il n'y a pas de milieu, dès que l'esprit ne domine point l'homme marche droit à la dissipation, car il poursuit un atome terrestre et insaisissable, au lieu de l'unité, qui est son vrai et unique but.
Paul n'agit pas ainsi. Il ne s'inquiéta pas de ce qui est bas, et limita ses besoins matériels au plus strict nécessaire. Il concéda tellement peu au corps, que celui-ci perdit jusqu'au désir de demander davantage. La plus minime quantité de nourriture et de boisson lui suffisait : deux dattes et un peu d'eau. Les vêtements les plus grossiers, — des feuilles de palmier ajustées, — mortifiaient la délicatesse de la peau. Il lutta contre le sommeil, qui force l'homme à passer un tiers à peu près de sa vie dans l'inaction, comme on lutte contre un tyran de la volonté, car Paul voulait uniquement ne pas être distrait de la contemplation, de l'amour et de l'admiration du bien éternel ; aussi, son corps devait-il se contenter du sommeil le plus court possible. C'est ainsi qu'il mortifiait la partie la moins noble de l'homme, — la nature matérielle. Voilà ce qu'il avait appris de Jésus-Christ dans le désert. Mais cela ne suffit pas pour donner à l'esprit toute la liberté de la vie de la grâce. Il fallait vaincre encore la nature spirituelle, qui est le centre des deux extrémités dans l'homme, qui communique avec elles, et qui tire sa substance de l'une et de l'autre, afin de faire cesser toute l'influence que le corps exerce sur l'ame, et par laquelle il énerve et rabaisse les plus belles et les plus nobles puissances des passions. La voie de la sanctification veut aussi que le cœur ait ses mortifications. Les amitiés, les inclinations, les intérêts, le besoin de communiquer avec le monde, la nécessité de se témoigner une reconnaissance mutuelle, de participer à la vie sociale ; tout cela est certainement permis, mais avec quelle facilité tout cela n'éloigne-l-il pas l'esprit de Dieu, pour le livrer à l'homme, et par l'homme au monde et à ses appâts ! Il faut couper au cœur ses ailes terrestres , lui ôter les penchants de la nature. Le sentiment ne doit pas envahir, comme un torrent, le père et la mère, la femme, l'enfant et l'ami ; mais l'amour de Dieu deviendra si puissant, que l'amour de la créature en jaillira, comme des ruisseaux d'une source profonde, sans préférence et sans
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exclusion. Quand il faut lémoignor, en [Kirolc et en action, plus d'amour pour l'un que pour l'autre, i'acconiplissement de la loi est alors une obligation, mais c'est l'obligation et non la créature qui doit être préférée. Où les sentiments d'inclination naturelle et d'amitié sont d'accord avec l'amour de Dieu, ils sont suffisamment protégés et nettement tranchés, pour que le cœur apprenne de plus en plus h s'élever de la grâce vers Dieu, à ne rien aimer comme Dieu, mais à tout aimer en lui. C'est ainsi que Jésus-Christ aima sa sainte Mère, ses disciples, ses ennemis, ses bourreaux, les pauvres pécheurs, et les Saints. C'est ainsi que Paul aima les hommes : il les embrassait en Dieu. Il avait fait place dans son cœur, en mortifiant ses penchants pour ce qui tend vers la terre, en triomphant de la nature matérielle et de la nature spirituelle, en rompant les charmes de l'amour de la propriété et de l'amour de soi-même, « les plaisirs des yeux et de la chair, » en crucifiant le vieil homme. Alors, l'homme déhvré commença sa nouvelle vie ; il eût encore pu y faire naufrage contre les écueils de l'amour de la volonté personnelle, « l'orgueil de la vie, » si, par l'empire sur lui-même, il n'eût fait de sa volonté, habituée dès son enfance à suivre des impulsions saintes, un miroir que la soumission à Dieu avait rendu d'une pureté éclatante. Si l'espérance de faire des merveilles et de briller ainsi devant les hommes, si le désir de se prévaloir de son mérite et de sa grandeur, si lorgueil du paganisme lui eussent dicté cet empire sur lui-même, le miroir de son anie n'eût pas reflété l'aimable et puissante volonté de Dieu, mais bien l'image de l'antique serpent, qui l'aurait conduit jusque là. Sa volonté était où était son amour, c'est-à-dire, près de Dieu. Il ne tenait pas à savoir l'avenir, h connaître l'inconnu, à commander aux bêtes féroces de la solitude. Il tressait ses feuilles de palmier avec la même égalité d'ame, que si sa vie de pénitence n'eût pas retracé en lui la vie miraculeuse du Sauveur. La grâce sanctifiante était devenue si puissante en
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lui, iju'il ne roivKirqiKul pas le sacrifice inouï et constant qu'il taisait tous les jours de la nature humaine. Il souffrait par amour, et h cette souffrance, il empruntait une vigueur puissante, inépuisable, vivifiante, car elle avait sa source dans les souffrances divines, auxquelles elle participait, et Jésus-Christ a tracé cette nouvelle loi de son sang. Paul l'accomplit dans un degré émment. En soumettant la nature sensuelle, il avait aussi, par la puissance de son union avec Dieu, élevé jusqu'à lui les lois de la nature. Toute la création soupire après sa délivrance par les enfants.de Dieu, dit l'apôtre saint Paul; car le premier homme fut enveloppé par les conséquences de sa chute. Si vous ravissez à celui qui a reçu une nouvelle naissance sa place dans le paradis qu'Adam q perdu, le paradis sera attiré vers lui, par sa seule présence.
Le souvenir de ce saint vieillard ne s'effacera pas de la mémoire des hommes. Il était âgé de 1 13 ans; sa fin approchait, il le savait et s'en réjouissait. Dans le même temps, Antoine, autre anachorète célèbre, avait une tentation d'orgueil ; la pensée lui vint qu'il était l'anachorète le plus parfait de toute la solitude. Depuis son enfance, son ame était un champ de batailles spirituelles, et de luttes entre l'esprit des ténèbres et les armées célestes. D'un côté, il était violemment porté au mal ; de l'autre, il recevait conseil et assistance pour résister. Il était déjà parvenu à l'âge de 90 ans, et ses combats n'étaient pas à leur fin. Le démon de l'orgueil cherchait à infecter son ame. Il eut un songe C[ui lui révéla qu'il vivait, au fond du désert, un patriarche des anachorètes beaucoup plus parfait que lui, et qu'il devait aller visiter ce saint vieillard, Antoine se leva et alla le chercher, où il plairait à Dieu de le conduire. Il n'avait devant lui ni chemin, ni sentier, car là, nulle caravane ne frayait la voie , et aussi loin que la vue portait, on ne découvrait que des murailles de rochers qui sortaient du sable, et sur le sable, les traces d'animaux sauvages. Chemin faisant, Satan assaillit Antoine d'illusions, et
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des fanlûmes ne cessèrent de se présenirr à Ivn. Il reconnut les ruses de notre mortel ennemi, qui vouhut I éloigner de la salutaire humilité , et cherchait ainsi à l'ellrayer. Habitué depuis longtemps h ces combats continuels, Antoine se signa le front du signe de la sainte croix, et continua sa route. Les fantômes s'évanouirent. Cependant, le premier jour était à sondéclm, et Antoine ignorait s'il suivait la bonne voie; le second jour s'écoula dans la même incertitude, au milieu des sables brûlants du désert. Le saint anachorète craignait fort peu de périr dans cette solitude, parce que son corps mortifié était fait aux privations de toute espèce. Mais une au|re crainte plus grande s'était emparée de lui, celle de ne pas être digne de voir le saint qu'il cherchait, et dont son cœur désirait vivement suivre les sublimes exemples. Antoine passa donc la seconde nuit en ferventes prières, et, au lever du troisième jour, il aperçut enfin une créature vivante : c'était une louve altérée, accourue hors d'haleine, qui disparut à l'instant dans une anfractuosité des rochers. Elle reparut peu de temps après, et s'enfuit aussitôt. Antoine, en conclut qu'il devait y avoir une source dans cette cavité, et suivit les traces de la louve. Il n'y trouva d'abord rien ; mais, dès que ses yeux purent supporter les ténèbres qui régnaient en ces lieux, il remarqua dans le fond le plus reculé de cette grotte, une ouverture étroite, qui donnait issue à la lumière tremblotante du jour; il se dirigea de ce côté. Paul, entendant des pas d'homme, fut si peu empressé de livrer passage dans sa retraite, qu'il en assujettit, au contraire, plus solidement la porte, au moyen d'une grosse pierre, afin d'éprouver la patience et l'humilité du visiteur. Antoine se jeta à terre devant la porte close, et supplia de le laisser entrer : « Vous savez, dit-il, qui je suis ; vous savez pourquoi je viens; je ne suis pas digne de contempler votre figure, mais je suis fermement résolu de ne pas me retirer, sans avoir eu ce bonheur. Vous recevez les bêtes féroces, vous les accueillez, vous les laissez
étanclicr leur soif, ot vous repousseriez un èlre liumain? Ah ! non. Voyez, je vous ai cherché et je vous ai trouvé ; je frappe à votre porte, pour que vous m'ouvriez. Si je ne puis l'obtenir, je resterai ici et je mourrai au seuil de votre retraite. » Ainsi pria et conjura le saint vKïillard, courbé sous les ans, depuis le moment où le jour avait commencé à fiaraîtrc jusqu'à ce que le soleil fût arrivé au point le plus élevé de sa course. Paul ouvrit enfin, et dit en souriant : « Est-il permis de prier ainsi en menaçant? Vous parlez de mourir ici, et vous vous élonn.ez que je ne vous ouvre point? » Et les vieillards se saluèrent et s'appelèrent de leur nom ; ils s'embrassèrent comme des frères chéris, se donnèrent le baiser de paix et louèrent Dieu, en chantant des psaumes. Chacun s'assit ensuite sur une pierre, et Paul dit à son hôte : « Antoine, vous avez maintenant devant vous l'homme que vous avez cherché avec tant de peine, et qui, dans peu de temps, ne sera plus que cendre et poussière. Ce corps exténué et ces cheveux gris étaient-ils dignes de tant d'efforts? « Mais Antoine savait quel trésor de sainteté était caché sous cette enveloppe fragile, et se réjouissait de l'avoir trouvé. Paul, alors, se prit à demander où en était la race humaine, qui gouvernait les peuples, s'il y avait encore des idolâtres, si l'on bâtissait encore toujours de nouvelles maisons dans les anciennes villes. Tandis qu'ils parlaient ainsi, graves et sérieux, un corbeau s'abattit aux pieds de Paul, et y déposa un pain. «Que le Seigneur est bon! s'écria le saint vieillard. Un corbeau m'apporte un demi-pain tous les jours, depuis soixante ans. Aujourd'hui, que vous êtes ici, mon cher frère Antoine, Jésus-Christ double la provision pour ses deux soldats. » Et ils remercièrent pieusement Dieu, et s'assirent aux bords de la petite source, sous le palmier. Comme c'était un honneur de rompre le pain, parce que Jésus-Christ l'avait rompu dans la divine cène, il s'éleva entre les deux vieillards un combat d'humilité, dans lequel Paul voulait attribuer cet honneur à son hôte, et Antoine, au