C LES PÈRES ET LES ENFANTS
crois pas seulement à quelque chose; je crois à quelqu'un. Je crois à un Dieu personnel, distinct du monde, créateur du monde, gouverneur du inonde. Je crois à l'immortalité humaine, c'est-àdire à la persistance de notre personnalité après la mort. J'ai foi enfin à la peine comme à la récompense, et les doctrines du christianisme me paraissent divines, mais je ne vais pas au delà.
Que le Christ ait été l'envoyé de Dieu, je n'en doute pas : mais qu'il soit Dieu lui-même, voilà ce qui dépasse ma compréhension. Yoilà le point où s'arrête invinciblement ma raison.
Aucun enfant n'a cependant été élevé plus religieusement, je dirai même plus catholiquement que mon fils ; voici pourquoi :
J'ai toujours éprouvé une vive répulsion pour le matérialisme. Aujourd'hui j'en ai peur. Le matérialisme n'a longtemps représenté qu'une opinion exceptionnelle, timide, et qui ne s'avouait qu'à demi ; puis il a passé à l'état de doctrine scientifique, et, comme tel, il a réclamé, ce qui était son droit, sa place dans la philosophie. Aujourd'hui il entre dans le domaine politique, et il y entre en maître. «Le matérialisme et la liberté.
•^ dit-il, ne font qu'un : Seul, le matérialisme est « la négation complète de toutes les espèces de « droits divins; seul, il proclame l'affranchisse- « ment absolu de toutes les superstitions cléri- « cales ou monarchiques. Tous les croyants sont « despotes et tous les despotes sont croyants. Un « républicain sincère et conséquent est nécessaire rement athée, car Dieu est le tyran du ciel. >
Armé de ces sophismes, le matérialisme devient à la fois fanatique comme une secte et absolu comme un parti. Il prétend s'imposer à tous les démocrates comme un des articles de leur credo; il dénonce au blâme public les républicains qui font un acte de croyance ; il entre dans les maisons pour voir ce qui s'y passe et livrer à la risée ce qui s'y fait; il accuse d'infidélité politique le démocrate qui fait consacrer son mariage par un prêtre ou élève son fils dans la rehgion de sa femme. Il traite de félons les libres penseurs qui n'astreignent pas à leur opinion leur fils, leur bellefille, voire même leur petit-fils, et il nous montre ainsi le spectacle étrange de sceptiques devenus aussi persécuteurs au nom du scepticisme qu'on le fut jadis au nom de la foi! Le monde a vu jadis
la folie de la croix; nous assistons à la folie de l'incrédulité. Une telle aberration me révolte d'abord comme père, à cause de l'empire qu'elle aspire à prendre et qu'elle prend sur la jeunesse ;pui& comme démocrate, car, dans ma conviction, le matérialisme est la mort^de toute liberté comme de toute vertu publique.
Entendons-nous cependant : je ne suis pas de ceux pour qui tout athée est toujours un pervers et un mauvais citoyen. J'ai vu plus d'un homme de bien, nier Dieu et se dévouer sans réserve à ses semblables et à son pays. J'avouerai même que quand que je rencontre un de ces êtres rares, pour qui la vie humaine n'est qu'une combinaison de molécules, la mort qu'une dissolution d'atomes, et qui cependant agissent comme si toutes leurs actions avaient Dieu pour juge et l'éternité pour récompense, je ne puis me défendre de les honorer à double titre. Leurs vertus ne sont pas comme les nôtres plus ou moins usurières ; ils ne placent pas leurs bonnes actions à intérêts payables dans l'autre vie ; ils font le bien uniquement pour le bien, et la seule vertu théologale qu'ils pratiquent me semble d'autant plus admirable qu'elle n'a pas
comme soutien clans leur cœur ses deux célestes compagnes ; pour eux, la foi et l'espérance ne sont pas les sœurs de la charité.
Mais, plus je rends justice à ces âmes d'une force et d'une droiture singulière qui peuvent marcher à la vertu sans autre soutien que l'idée de vertu, plus je reste persuadé qu'en règle générale, notre espèce n'a pas trop de tous les secours humains et surhumains pour soutenir la lutte contre nos mauvais penchants et s'affermir dans les bons; plus je m'assure que ni les individus ne peuvent être vertueux, ni les peuples ne peuvent être libres s'ils ne sont pas croyants.
Je n'en veux pour preuve que l'exemple même de ces honnêtes athées. Ce sont de vrais amis de la liberté, mais ce sontde faux matérialistes.
Ils ont beau nier Dieu ; ils ont beau même ne pas le comprendre, ils n'en sont pas moins des croyants à leur manière. En effet, on ne peut pas être libre sans croire au moins à la liberté. Or, qu'est-ce que croire à la liberté? Est-ce croire seulement à sa liberté à soi ; c'est-à-dire est-ce croire à la toutepuissance de sa volonté, à la légitimité de ses passions, à la sainteté de ses appétits? Évidemment,
non ! c'est croire aussi à la liberté d'autrui, c'està-dire au droit; au respect pour autrui, c'est-à-dire au devoir ; à la reconnaissance du bien dautrui, c'est-à-dire à la justice ; à la compassion pour les maux d'autrui, c'est-à-dire à la bonté. Mais croire à tout cela n'est-ce pas reconnaître quelque chose d'immatériel, d'inaccessible à nos sens, d'inexplicable à notre raison? Où cela s'aperçoit-il, ^ devoir? Quelle forme cela a-t-il, le droit? Où est-ce logé, la justice? Combien cela pèse-t-il, la bonté?
Ces vertueux incrédules raillent la métaphysique comme une folie; ils traitent de superstition la foi du croyant à un être infini, créateur et gouverneur du monde. Mais ne sont-ils pas mille fois plus métaphysiciens et plus superstitieux encore, eux qui croient à des abstractions, qui adorent des notions, et qui font présider de vaines formules au gouvernement de leur vie? Si le spiritualiste, en ordonnant sa conduite sur l'espoir de plaire ou la crainte de déplaire à un être intîni qui peut le punir ou le récompenser, fait un acte absurde, combien sont plus insensés ceux qui se dévouent, se sacriiient, souffrent, vivent et meurent.... Pour-
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quoi? pour des non-êtres, pour des non- choses, insensibles, aveugles, inertes, ne pouvant rien ni sur eux, ni pour eux, ni contre eux, et qu'ils établissent cependant sur une espèce de trône en dehors du monde et au-dessus du monde, comme les régulatrices immuables et suprêmes du destin des sociétés humaines. Que parlent-ils du fol amour des croyants pour le merveilleux et le surnaturel? Les véritables croyants au merveilleux ce sont eux ; les véritables amants du surnaturel ce sont eux; car ils ont un credo mille l'ois plus mystique que le nôtre. Après tout, quelle différence les sépare de nous tous, qui nous proclamons spiritualistes? Nous reconnaissons un être suprême comme l'assemblage de toutes les idées de justice et de bonté, et eux ils ne reconnaissent pas l'être , mais ils adorent toutes les perfections dont il se compose. Les attributs de Dieu leur sont sacrés comme à nous ; ils ne nient que Dieu lui-même ; en d'autres termes, ils nient Dieu, mais ils honorent le divin, c'est-à-dire quelque chose qui est supérieur à à l'homme et en dehors de l'homme. Qu'est-ce que cela? Un degré de plus ou de moins dans la même croyance, un pas déplus ou de moins sur le même
chemin; la simple distance du concret à l'abstrait. Qu'importe qu'ils n'obéissent pas à la même voix s'ils obéissent aux mêmes lois? Qu'importe qu'ils donnent un autre nom aux principes de leur vie, s'ils ont les mêmes principes? Ce n'est pas entre eux et le spiritualisme qu'est le dissentiment , c'est entre le matérialisme véritable et eux qu'il y a un abîme ! Là, pas d'accord possible, pas d'alliance qui ne soit un mensonge ! Le catholique ou le protestant qui croit au Christ, le déiste qui croit à Dieu, le libre penseur qui croit aux principes éternels, sont des habitants de la même maison ; ils logent à des étages différents; leurs regards embrassent des zones différentes de l'horizon, mais la demeure est la même, et il y a dans cette demeure un escalier secret qui, semblable à l'échelle de Jacob, relie entre eux les trois étages, en les dirigeant tous trois vers le ciel. Mais quant au matérialiste véritable, au matérialiste absolu, c'est un homme d'un autre pays, d'une autre race; il a un autre soleil, et le sol de sa lointaine et froide patrie ne connaît pas les fruits naturels de la terre des croyants. Il faut réduire les paroles à leur vrai sens. Qui dit matérialisme dit forcément négation
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de tout ce qui n'est pas matière ; par conséquent négation de tout ce qui est pure idée, par conséquent négation de tout principe abstrait, et de toute loi morale, par conséquent négation de toute liberté. Que la petite partie de matière grise que j'ai dans le crâne et qu'on appelle mon cerveau, produise en moi des idées et des sentiments qui soient les mobiles immatériels de mes actes à moi. de mes faits à moi, j'ai bien de la peine à le comprendre!... mais que ce même cerveau puisse produire des idées générales, c'èst-à-dire des idée.s destinées à servir de règles aux autres homm.es. imposant des devoirs absolus aux autres hommes, voilà ce que je ne comprendrai jamais ; voilà ce qui révolte tout ce que j'ai de raison! Un peu de moelle épinière prolongée ne saurait sécréter des principes. Le jour où Montesquieu a dit : » Toute république doit avoir pour fondement la vertu ; » il a banni le matérialisme de la répuljlique. 11 faut que les nations modernes soient croyantes pour être libres; car la liberté n'est la liberté que si elle reste la plus profonde des croyances et la plus pure des religions, la croyance au droit et la religion du devoir.
Du reste, il est une manière décisive de juger de la valeur d'une doctrine, c'est de la supposer triomphante. Hé bienl qu'on suppose que soudainement, en une seconde, le matérialisme devient le partage, non pas de quelques intelligences plus ou moins raffinées, mais l'opinion de tous les hommes. Qu'on suppose que la foi disparaît du monde entier, en un instant, qu'on souffle dessus comme sur un flambeau. Quelle nuit! quel froid! quelle aridité! Ce ne sont pas seulement les lampes des sanctuaires qui s'éteignent, 'c'est tout ce qui brille ou brûle dans l'âme humaine, qui meurt. Le mot âme humaine, lui-même, disparaît! Plus d'imagination, plus de poésie, plus de prière, plus de loi morale! Plus de regards levés au ciel! plus de ciel! En qui l'opprimé espérera-t-il? A qui le malheureux s'adressera-t il ? Vers qui le juste se tournera-t-il? Sur qui l'innocent jurera-t il? L'histoire d'Amérique nous offre à ce sujet un fait saisissant. Un Américain se présente comme témoin devant le tribunal. Le président lui défère le serment ordinaire : « Jurez-vous devant Dieu de dire toute la vérité? — Je ne puis jurer devant Dieu, répondit-il, car je ne crois pas à Dieu!...
— Sur quoi donc jurez-vous?... répondit le président, sur vous-même?... Retirez- vous ! La justice ne peut accepter votre témoignage, car qui témoigne pour vous ? Nul n'a droit d'être cru par les autres hommes s'il n'a un répondant qui soit supérieur à l'homme ! » Frappé de cette profonde parole, convaincu qu'aujourd'hui plus que jamais une forte discipline religieuse (catholique ou protestante, peu importe) est le fondement de toute éducation solide, j'ai élevé mon fils dans le catholicisme !
Mon dessein a rencontré au début une vive résistance de la part de mon ami le plus cher.
Esprit austère et absolu, déiste sincère comme moi, mais ardent adversaire du catholicisme, il voyait une faiblesse dans mon intention de faire baptiser mon fils?
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« Crois-tu au dogme catholique, m'a-t-il dit. Crois-tu à l'efficacité du baptême catholique? Non! hé bien, alors toute participation aux cérémonies catholiques n'est de ta part qu'une concession et qu'une hypocrisie.
— De ma part, de ma part, répondis-je avec irritation. Est-ce qu'il s'agit de moi?
— Hé bien, s'il s'agit de ton fils, répliqua-t-il vivement, de quel droit lui imposes-tu une religion à laquelle tu ne crois pas?
— Et de quel droit lui imposerais-je une religion à laquelle je crois? répondis-je,
« C'est attenter à sa liberté religieuse, que de le jeter sous le joug d'un dogme qui pèsera peutêtre sur lui toute sa vie.
ce C'est attenter, à la fois, à sa liberté religieuse et à sa liberté sociale, que de lui imposer une religion exceptionnelle qui le mettra en dehors et presqu'au ban de la société.
« Au ban! au ban.
« Je n'exagère rien, notre monde est fait de telle sorte, qu'il pardonne à un homme de quitter toute pracique religieuse et qu'il ne lui pardonne pas d"y avoir toujours été étranger. Une jeune
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lille qui acceptera sans hésiter la main d'un homme qui ne communie plus, repousserait celui qui n'a jamais communié. La qualité de libre penseur n'est pas un obstacle à votre avancement dans le monde; mais que de répugnances accueilleront l'homme qui n'a pas été baptisé ! Ton puritanisme s'en indigne, je le conçois; tu n'a pas de fils! mais si tu étais père, tu saurais que la tendresse paternelle a pour devoir et pour droit d'embrasser dans sa sollicitude l'avenir comme le présent, la vie terrestre comme la vie céleste. Que répondrais-je à mon iils, le jour où il me demanderait de quel droit, pour satisfaire aux exigences de mes opinions personnelles, j'ai fait de lui une sorte de paria? »
Mon ami, qui est un homme de sens, baissa la tète en murmurant à demi-voix :
«Au point de vue terrestre, tu as peut être raison; mais au point de vue moral...
— Au point de vue moral, j'ai mille fois plus raison encore'... Tu crois comme moi que les sentiments religieux sont le fondement de toute éducation solide. Hé bien! il ne sufht pas à l'enfant d'avoir une religion, il lui faut une religion qui