LES PÈRES HT LES ENFANTS
ait un culte. Or le déisme n'en a pas. Les hommes de notre âge peuvent peut-être s'élever jusqu'à Dieu par le seul mouvement de l'âme, et sans aucun intermédiaire extérieur. L'enfant ne le peut pas. La vie physique est trop puissante chez lui ' le monde du dehors est trop enivrant pour lui ! L'enfant est tout yeux, tout oreilles, toute sensation ! Les sentiments et les idées n'entrent dans son cœur que par les portes toujours ouvertes de ses sens : Il a besoin pour sortir de cette terre et monter jusqu'à son auteur, de tous les secours de cette terre! Eh bien, de toutes les religions, la religion catholique est celle qui répond le mieux à ce besoin. Ses cérémonies enchantent les yeux des enfants, ses chants élèvent leur imaginaiion, ses prières publiques touchent leur cœur, ses sacrements soutiennent leur faiblesse. La succession continue des pratiques de chaque jour, mêlant Dieu à tous les actes de leur vie, le leur rend présent, visible, en fait pour eux un être réel auquel ils se confient. Toi et moi nous ne serions pas peut-être spiritualistes, si nous n'avions pas été élevés par le catholicisme. Enfin un dernier motif me détermine. Je ne suis pas seul maître de mon
DU DEVOIR ET DU DROIl DES PARENTS, 93
fils. Sans parler de sa famille qui se révolterait contre moi si je l'excluais ainsi de la société religieuse, il y a dans le monde un être à qui il appartient autant quà moi, sa mère !
— Soit! mais il t'appartient autant qu'à elle?
— En cas de dissidence de foi entre les parents, il faut nécessairement choisir l'une ou l'autre croyance.
— Pourquoi choisir celle de la mère?
— Parce que la mère est plus croyante, parce que tout enseignement a besoin d'ordre, de suite, et l'enseignement religieux plus que tout autre. C'est là principalement que se fait sentir la nécessité et le bienfait des efforts continus; et je ne sais aucun mot qui exprime mieux ce qu'il y a de salutaire pour l'âme dans l'accomplissement régulier des devoirs, que ce mot charmant, profond : les habitudes pieuses. Or, ces habitudes, qui les donne à l'enfant? Qui les entretient en lui? La mère seule. C'est elle qui lui apprend le nom de Dieu, c'est elle qui joint ses mains pour la prière, c'est elle qui le conduit à l'église ou au temple. Nous sommes, nous, trop oublieux des choses du ciel et trop occupés des choses de la terre pour
nous vouer à cette mission. Nos travaux, notre profession, nos plaisirs nous attirent au dehors et nous absorbent au dedans. Enfin, notre bouche ne connaît pas ce langage à la fois simple, familier et persuasif qui semble naturellement couler des lèvres des mères, comme le lait coule de leur sein.
a Je ferai donc mon fils catholique, parce que sa mère est catholique ; si elle avait été protestante, je l'aurais fait protestant. »
Mon ami, après m'avoir écouté en silence, me dit :
« L'avenir nous apprendra qui a eu raison de nous deux. Un dernier conseil seulement. Veille sur ta femme. J'ai peur des mères dans les questions religieuses. »
A ces mots, il s'éloigna. Je ne tins nul compte de son avis, et j'eus lieu longtemps de m'en applaudir.
Ma femme est née pieuse. Ses souffrances habituelles ont changé sa piété en ferveur, et sa fer veur passa dans l'âme de Maurice, dont l'imagination passionnée a besoin de l'austérité et de la poésie des idées religieuses. Je ne pouvais me défendre d'une sorte d'émotion en voyant la manière dont elle lui enseignait l'Ancien Testament. Elle ne se contentait pas de ces plats abrégés, qui, sous prétexte d'émonder les admirables histoires hébraïques, les dénaturent et les prosaïsent ; non! elle le faisait boire à la source même, se servant toujours du texte précis; en conservant la couleur, la vivacité de trait, l'originalité pittoresque ; en écartant légèrement et adroitement quelques détails peu convenables pour l'enfance, y mêlant enlin avec un art qui était encore de la tendresse,
des fragments de psaumes, ou quelques unes de ces paroles profondes des prophètes, qui jettent dans l'esprit des germes immortels d'idées ou de sentiments. Personne, qui n'ait remarqué que dans les grandes circonstances de la vie, ces phrases de la Bible se réveillent tout à coup dans notre mémoire et arrivent sur nos lèvres, comme autant de consolations, de conseils, d'enseignements. Le discours s'en éclaire, l'âme s'en fortifie, et quand je voyais ma femme imprégner ainsi le cœur de Maurice de ces fécondes paroles, je pensais aux mères chrétiennes des premiers siècles, à la mère de saint Basile, qui mettait l'Évangile dans les mains de son fils, à peine âgé de trois ou quatre ans, afin, disait-elle, qu'il apprît à le palper avant de le lire, et que le divin livre entrât en lui, par tous les sens.
Quand vint pour mon fils l'époque de la première communion, sa mère redoubla d'ardeur. L'impression qu'en reçut Maurice fut profonde. Un de mes amis, grand Voltairien, me dit un jour : Je ne sais pas comment s'y prennent ces gueux de calotinSy mais mon fils, depuis quil se prépare à lapremiere communion, travaille mieux, nous aime mieux...
c est incroyable ! J'ai transcrit ces mots dans leur vulgarité, parce qu'aucun n'aurait exprimé aussi énergiquement l'heureuse métamorphose qui s'opère dans l'âme d'un enfant, par son initiation aux idées religieuses. Mon fils aussi, sous cet empire, devient à la fois plus ferme et plus tendre. Je n'oublierai jamais ce que j'éprouvai, quand la veille de la cérémonie il entra dans mon cabinet, et me demanda d'une voix troublée de lui pardonner tous les chagrins qu'il m'avait causés.
a Ehl de quels chagrins parles-tu, mon pauvre enfant? je ne t'ai jamais dû que des joies.
— Si! si! reprit-il, je sais bien que je t'ai souvent affligé par ma paresse, par mes colères; je n'ai pas répondu comme je le devais, à tous tes soins pour moi, mais je me corrigerai, je te le promets. »
Mon émotion se devine. Cette émotion se changea en embarras, quand il me pria de le bénir. Je ne savais comment m'y prendre. Xous avons perdu la pratique et le goût de ces anciennes habitudes de famille. Je me contentai de l'embrasser le plus tendrement que je pus, et cette bénédiction en valait sans doute bien une autre; mais cette
circonstance me lit comprendre et regretter en certains cas la difterence de l'ancien temps et du nôtre. Une sorte de gravité religieuse ajoutait parfois alors à la tendresse des relations domestiques un caractère de sainteté qui nous fait défaut. Nous ne sommes plus que des pères aujourd'hui; un père d'autrefois, cjuand il bénissait, avait quelque chose de Dieu lui-même.
La première communion terminée, ma femme désira faire suivre à son fils le catéchisme de persévérance. J'y consentis, non sans quelque hésitation; mais la seconde année, un fait étrange vint me montrer le péril de ma condescendance, et me rappeler le mot de mon ami : « J'ai peur des mères dans les questions religieuses. » Au sortir d'un sermon sur les peines éternelles, Maurice courut, tout hors de lui, se jeter dans les bras de son plus cher camarade, qui était protestant, et le supplia ardemment d'embrasser la religion catholique. Son ami répondit à ces étranges instances par des refus et des moqueries. Mon fils redoubla de prières, et à ses prières se mêlaient des larmes, des sanglots ! il voyait déjà son ami damné! Ses larmes ayant échoué comme ses sup-
Dr DEVOIR ET DU DROIT DES PARENTS. 99
plications, il se précipita sur son camarade avec fureur, fureur pleine de tendresse, et le battit tant qu'il eut de force, pour le contraindre à se convertir. Cette exaltation fanatique, cette impétuosité aveugle me firent peur. Je déclarai à sa mère que je ne voulais plus de catéchisme de persévérance, elle ne résista pas à ma volonté. Tout redevint calme à la surface du cœur de Maurice. J'oubliai cette sorte d'accès de fièvre religieuse qui peu à peu ne m'apparut plus que comme un accident, une bizarrerie dont il fallait plutôt sourire que trembler, et j'entrai dans cet état de confiance endormie où vous jette la monotonie successive des habitudes journalières. Tout à coup, au bout de deux ou trois ans, un fait nouveau m'arracha à ma quiétude, me fit ouvrir les yeux sur ce qui se passait autour de moi, me montra tout le chemin que ma femme avait fait dans la pratique des idées religieuses et tous les pas qu'elle y avait fait faire à mon fils. A mon foyer même, à côté de ma femme et de Maurice, s'était, je ne dirai pas glissé, mais introduit peu à peu un étranger que je ne pouvais m'empêcher de craindre. Leur ami le plus intime était un prêtre. C'est l'abbé Lauriel.
- Notre époque a vu naître une génération de jeunes et nobles esprits, dont Lacordaire est le maître, dont Ozanamest le modèle, et qui, laïques ou prêtres, professeurs ou prédicateurs, poursuivent sincèrement l'alliance de la religion et de la liberté. Éloquents, instruits, généreux, ils ne réclament pour l'Église que la première place à la tête de la civilisation; ils défendent comme nous toutes les grandes causes ; ils soutiennent avec nous les droits de la science; ils s'associent à nous en faveur de la Pologne et de la Hongrie ; ils ont combattu à côté de nous contre l'esclavage : on dirait nos alliés.
Dans cette élite figure au premier rang le jeune abbé de Lauriel. Il possédait tout ce qui attache au monde ; sa naissance était presque illustre ; sa
DU DEVOIR ET DU DROIT DES PARENTS. lOf
fortune considérable, sa jeunesse pleine de grâces et d'espérances. Il a tout sacrifié pour entrer dans les ordres, et si j'ajoute que chaque jour il lui faut triompher héroïquement d'une santé détruite ; qu'il traîne impitoyablement un corps débile, long et mince, à travers toutes les austérités de la vie religieuse et toutes les fatigues de la vie de direction; qu'enfin cet ensemble de vertus et de talents est encore relevé par une élégance native qu'il tient de sa race et qui se retrouve jusque sous sa soutane noire, on comprendra sans peine quel peut être son empire sur les imaginations jeunes et enthousiastes. Le hasard l'ayant mis en relations avec ma femme et avec mon fils, il s'est singulièrement attaché à eux, à cause des souffrances de la mère et de la candeur de l'enfant. 11 occupe une grande place dans leur vie. Mon fils en l'aimant, croit m'aimer encore. Heureux de retrouver sur des lèvres qu'il regarde justement comme saintes, les idées de liberté dont je l'ai nourri, il se livre à cette direction nouvelle avec une ardeur qu'il confond avec sa reconnaissance pour moi !... Et pourtant, sans s'en apercevoir, il va de moi à lui; je ne dirai pas qu'il s'éloigne, mais il se partage, je ne
règne plus seul dans son esprit; j'en souffre un peu, non par jalousie, je n'ai jamais prétendu former cet enfant pour moi seul; mais j'ai peur ; si pure que soit cette influence, elle m'effraye. L'abbé Lauriel appartient à l'ordre des Jésuites. Pour les hommes de ma génération, le mot jésuite est toujours un sujet de terreur. En vain évoquons-nous toutes les grandes et saintes figures qui, dans le passé et dans le présent, ont honoré et honorent encore l'ordre de Loyola; nous sommes toujours sous le coup des leçons de Pascal. Pour nous, jésuite veut toujours dire manège, intrigue, marche tortueuse, ambition hypocrite. Nous croyons volontiers les Jésuites capables de tout et nous ne leur savons gré de rien, pas même d'avoir été les maîtres de Voltaire. S'ilnous fallait ranger Tartufe dans un ordre religieux, nous dirions : c'est un jésuite.
Autre motif d'inquiétude! Depuis que ma sollicitude est éveillée, j'observe ma femme et mon fils, j'ai l'œil ouvert sur leurs entretiens et leurs lectures. Elle ne nourrit cette imagination de dixhuit ans que d'ouvrages d'idéale et mystique piété. Elle lui apprend l'histoire de Port-Royal, elle lui
raconte avec enthousiasme la conversion de la fanaille Arnauld, et i! y a quelques jours, la porte de mon cabinet étant entr'ouverte , je l'entendis qui disait à Maurice avec une sorte d'exaltation extatique : « Pour moi, la plus heureuse des mères est la mère de saint François de Sales, car sur son lit de mort elle reçut des mains de son fils les derniers sacrements, et enfantée à la vie éternelle par celui qui lui devait la vie terrestre, elle eut l'ineffable douceur de mourir en lui donnant les 'deux plus doux noms de ce monde en l'appelant à la fois, mon fils et mon père! »
Quel est son but en parlant ainsi à cet enfant? Rêverait-elle pour lui la vie sacerdotale? L'abbé Lauriel serait-il de moitié dans ce désir? Rien de plus rare aujourd'hui, je le sais, que la vocation ecclésiastique; mais l'abbé Lauriel n'avait que seize ans quand la sienne s'est révélée; cet exemple vivant et aimé agit sur mon fils comme une séduction toujours présente. L'abbé y joint les grâces câlines de l'ordre auquel il s'est affilié. Mon parti est pris. Je vais trouver l'abbé Lauriel, il est temps de reprendre mon rôle de père.
Je sors de chez le jeune ecclésiastique," je lui ai exposé franchement mes craintes et mes soupçons.... . »
• J'ai peur de vous, lui ai-j e dit, peur de vos vertus mêmes. Il n'entre pas dans mes desseins sur cet enfant de le consacrer à l'état ecclésiastique!... » L'abbé s'étant récrié à ce mot : « Laissez -moi achever, lui ai-jedit. Si une vocation véritable le poussait vers le sacerdoce, j'en souffrirais, je ne m'y opposerais pas, il est son maître. Mais ce n'est pas à dix-huit ans qu'un tel mouvement de cœur peut être vrai. Mon fils ne sait pas encore ce qu'il est, comment saurait-il ce qu'il sera? hé bien ! j'ai peur que vous ne l'entraîniez à ce queje regarde comme sa perte. Entendons-nous bien! Je ne vous accuse pas de le séduire, mais votre exemple le se-
duit, vos mérites le séduisent, et je viens à vous^ honnête homme, vous dire: Au nom même de sa vocation , s'il doit en avoir une , ne l'attirez pas à vous ! »
Le jeune prêtre demeura quelques instants silencieux et la tête baissée, comme un homme qui réfléchit ; puis, venant à moi :
« Je vous remercie de votre confiance, je la mérite. Mais votre prévoyance vous a trompé : les sentiments religieux de votre fils peuvent, en effet, jeter quelque trouble dans vos rapports avec lui; mais ce trouble n'est pas celui que vous craignez. Il n'a nul désir de se vouer à l'état ecclésiastique; s'il l'avait, je le combattrais, sa voie n'est pas de ce côté.
— Quel autre désaccord prévoyez- vous donc entre lui et moi ?
— Pardonnez-moi de ne pas vous le dire. Sorti de ma bouche, cet avertissement pourrait ressembler à une prière, à une séduction, et ces sortes de conduites me répugnent d'autant plus qu'on en accuse volontiers notre ordre.
— Qui m'avertira donc?
— Lui-même. Il faut que ce soit lui qui vous
parle, et tel que je le connais, il vous parlera. La situation est grave. Je ne puis penser sans une vive douleur qu'entre un tel père et un tel fils, il y aura, il y a déjà un germe de division. Il va éclater demain, aujourd'hui; il faut qu'il éclate. Le cœur de votre enfant se trouve partagé pour la première fois entre vous et lui-même; pour la première fois, vous, qui avez toujours été sa lumière, vous lui êtes comme une cause de ténèbres.... Je n'en veux pas dire davantage. Nul n'a le droit d'intervenir entre deux consciences comme les vôtres, et je m'en fie à celui qui vous a guidé par la main dans votre mission paternelle, pour vous aider à résoudre ce qui me paraît insoluble, à guérir ce qui me paraît incurable. Je n'ajoute plus qu'une parole, c'est celle que vous m'avez dite : N'entraînez pas votre fils à ce que je regarderais comme sa perte. »
Après ces mots, l'abbé de Lauriel s'éloigna précipitamment, me laissant en proie à une profonde ansoisse.
Le coup est porté, l'abbé avait raison : une partie de notre vie est engagée dans cette question. Voilà le premier pas que nous faisons en nous tournant le dos. Ce qui aujourd'hui nous sépare
n'est encore qu'une ligne de démarcation, mais peut devenir un abîme.
Voici ce qui est arrivé.
Nous approchons de l'époque de la Fête-Dieu. Hier soir, Maurice s'est approché de moi et m'a dit avec émotion :
<^ Ma mère est plus souffrante. Elle a désiré que je]communie demain avec elle; je voudrais que tu te joignisses à nous. Il me semble que nos prières réunies obtiendraient sa guérison. »
Un peu troublé de cette question, je lui répondis :
« Qui t'a conseillé de ra'adresser cette demande?
lOS LES PÈRES ET LES ENFANTS.
— Personne.
— Quel sentiment te l'a inspiré ?
— Le désir que j'ai de faire avec toi un acte que j'ai du bonheur à faire.
— Et si je refusais, qu'en conclurais-tu?
— Que mes craintes ne me trompaient pas....
— Quelles craintes ?
— Père .'... me dit-il tout à coup avec cette franchise expansive qui est un de ses charmes, explique-moi ce que je ne comprends pas !... Pourquoi m'envoies-tu à l'église, et n'y vas-tu pas? Pourquoi m'envoies-tu à confesse et ne te confesses tu pas? Pourquoi me fais-tu communier et ne communies-tu pas?
— X'as-tu jamais cherché quelles raisons pouvaient m'inspirer cette abstention ?
— Si ! mais n'en trouvant aucune qui me satisfît, je me suis adressé à toi, bien sûr que tu m'tm donnerais de bonnes.
— Si je ne voulais pas m'expliquer, pourtant, que penserais-tu ?
— Que tu as de justes motifs de grrder le silence.
— Et tu ne m'en voudrais pas ?
— Non 1
— Mais tu en serais surpris?
— Un peu.
— Et tu souffrirais toujours de ne pas me voir ra'associer à tes habitudes pieuses?
— Oui ! beaucoup 1
— Pourquoi ?
— Parce que je suis accoutumé à tout partager avec toi, à l'avoir toujours de moitié dans tout ce ({ui m'instruit et m'éclaire. Tu me manques, même à côté de Dieu ! »
Je l'embrassai et je lui dis :
« Eh bien ! viens demain dans mon cabmet , à huit heures, je te répondrai ! »
Resté seul, j'ai fait appel à tout mon calme et à toute ma raison. Que faire? Deux partis à pron-
110 LES HÈRES ET LES EXl-AXTS.
dre : Je puis couper court à ses questions et refuser de lui répondrez! Impossible! Un père eût pu agir ainsi autrefois, (juand le rôle de Deus absconditus faisait une partie de la dignité paternelle; mais aujourd'hui, mais entre lui et moi, lorsque depuis quinze ans je le laisse lire dans mon cœur et dans ma vie comme dans un livre toujours ouvert, c'est impossible !
Je puis le suivre à l'église et m'associer à ses pratiques. Une église est un édifice sacré à mes yeux, ne fût-ce que par les sentiments pieux qu'il excite, par tous les grands événements de la vie humaine qu'il consacre, par tous les mouvements de repentir, de douleur, d'espérance, qu'il fait naître. J'entre quelquefois dans une église, je n'y entre jamais sans respect. Quant aux pratiques elles-mêmes, on pourra me dire : Pourquoi vous y refuser? Après tout, c'est chose indifférente pour vous puisque vous n'y croyez pas ! Il n'y a sacrilège que s'il y a croyance. — Jamais I faire un acte auquel on ne croit pas, pour persuader à un autre qu'on le croit, c'est un mensonge dans les choses saintes. Je puis et je dois tout sacrifier à cet enfant, excepté ma conscience. De quel
DU DEVOIR ET DU DROIT DES PARENTS. lU
droit lui défendrai-je de mentir, si je mens dans le temple de la vérité ?
Plein de ces pensées contraires, ne sachant que résoudre, j'allai trouver mon ami. Je lui racontai mes anxiétés, et je lui demandai conseil, a Je te l'avais prédit, s'écria-t-il tout triomphant, tu re-cueilles ce que tu as semé. Tu as livré ton fils à ta femme; ta femme l'a livré aux prêtres. Les prêtres t'enlèvent ton influence sur lui, je l'avais prévu.
— Il ne s'agit pas de tes prévisions, réphquai-je vivement, mais de la conduite que j'ai à tenir. Tu vois mon angoisse.
— Et je la conçois ! c'est ta vie tout entière qui se joue en ce moment 1 C'est ton œuvre paternelle qui est attaquée dans sa base 1 C'est tout ton avenir de paix et de bonheur qui est menacé.
— Aide-moi donc à conjurer le mal au lieu de me torturer en me le racontant.
— Soit donc ! voyons I es- tu homme à prendre un parti héroïque?
— Oui, si je suis convaincu.
— Eh bien, il te reste un moyen de salut, in seul : fais profiter ton fils des fruits de ton expé-
rience et de tes pensées! Ruine résolument dans son esprit ce qui est ruiné dans le tien. Démontrelui ce que le raisonnement t'a démontré, l'absurdité du dogme catholique.
— Moi ! briser sa foi dans son cœur comme on détruit une superstition ou une erreur!
— Sans nul doute.
— Mais s'il me dit : Puisque c'est une superstition, pourquoi m'y as-tu élevé? Puisque c'est une erreur, pourquoi me l'as-tu enseignée? Que lui répondrai-je ?
— Tu lui répondras que l'enfance a de besoins d'illusions que n'a pas la jeunesse ; que s'il y a une religion pour les enfants, il y en a une autre pour les jeunes gens.
— A quoi il répliquera à son tour, s'il a quelque bon sens, qu'il y en a sans doute une troisième pour les homm.es faits? Cette troisième, quelle est-elle ? Le matérialisme!
— Je repousse cette conséquence de toutes les forces de ma conscience. Toi et moi, nous avons cessé d'être catholiques sans cesser d'être croyants. Pourquoi ton fils deviendrait-il matérialiste, parce qu'il cesserait d'être orthodoxe?
DU DEVOIR El DU DROIT DES PAREXIS. Il3
— Parce que, loi et moi, nous avons été conduits du catholicisme au déisme par le lent travail du temps et de la réflexion personnelle. Mais faire vivre à cette jeune âme dix années en quelques instants ('car il faut que je réponde demain)! La prendre en pleine foi religieuse, et la plonger toute fervente dans les eaux glacées du doute ! Verser en elle tout à coup, comme on verse un poison, cet amer breuvage du désenchantement que l'expérience nous distille goutte à goutte ! Entrer enfin dans cette conscience comme Polyeucte est entré dans le temple païen, pour y briser tous les objets de son culte, et lui apprendre à mépriser ce qu'il adorait! Ce n'est pas transformer un être, c'est le déformer! En vain voudrais je m'arrêter à moitié chemin dans mon œuvre de destruction : une fois le premier coup porté, tout s'ébranlera en lui. En vain essayerai-je de substituer dans son cœur le déisme au catholicisme : on ne remplace pas une foi par une autre foi, comme on remplace un arbre par un autre arbre ! Un garçon de dix-huit ans n'est pas un philosophe dont la raison fait froidement la part du pour et du contre dans les questions vitales ; c'est la passion qui