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livre ton fils à nos adversaires éternels ! Mais sache du moins où tu le mènes ! Tu creuses un abîme entre lui et toi, entre notre siècle et lui. En vain les catholiques habiles se déguisent-ils en libéraux, en démocrates. Lis le Sylîabus, c'est là que leur cœur parle. Le catholicisme est l'ennemi né de tous les besoins, de toutes les conquêtes, de tous les espoirs de l'esprit moderne. Les matérialistes t'eflrayent? Moi, les catholiques m'épouvantent. Ce sont eux qui rôdent autour de la jeunesse pour s'en emparer, la garrotter de toutes leurs vieilles chaînes et la séparer de tout ce qui n'est pas eux. Je ne sais pas si les matérialistes perdraient ton flls ; mais ce dont je suis sûr, c'est que les catholiques te le prendront! Les questions de foi ne se bornent pas aux choses de la foi. Elles embrassent la vie tout entière. Un catholique et un déiste n'ont la même opinion sur rien, ni sur la politique intérieure, ni sur la politique extérieure, ni sur l'éducation, ni même sur les arts. Plus, ton fils et toi, vous avancerez dans la vie, plus se marquera votre désaccord. Dis adieu à cette tendre et féconde existence à deux que vous avez menée depuis dix-huit ans; renonce à la plus
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douce joie du foyer domestique, à l'union, à la concorde., . »
A ce mot, je me levai impétueusement, et, allant à mon ami :
« Eh bien ! m'écriai-je, quand tu dirais vrai ; quand mon bonheur devrait y périr, je n'en devrais pas moins laisser sa croyance à mon fils ! Car qui m'autorise à lui arracher une doctrine qui, en définitive, ne lui a fait que du bien? Qui ne lui a fait que du bien!... C'est le mot décisif. Il me rappelle un trait admirable qui te montrera au vif ce que c'est que le devoir du père. Il part d'un homme que tu vénères, le chef d'une des plus célèbres écoles matérialistes de notre temps. Il y a vingt ans Dieu lui envoie une fille. Le jour de cette chère naissance il dit à sa femme : « Je « ne veux pas que cette enfant soit baptisée ! » Sa femme lui répond, en invoquant l'intérêt de l'enfant. Il se laisse convaincre. — « Soit! dit-il à sa « femme, je te laisse ta fille ! Élève-la à ton gré ! « Mais le jour où elle aura quinze ans. ie lui ex- « poserai toutes mes idées. »
« La mère accepte, l'œuvre se poursuit, la jeune fille devient une chrétienne accomplie; enfin le
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jour marqué arrive. On devine la terreur de la mère : voir peut-être détruire cet ouvrage de quinze ans en une heure! A'oir s'écrouler, et sous. quelles mains ! sous quelles paroles ! ce qu'elle regarde comme le plus grand bien de sa fille! Elle tient sa promesse pourtant, et le jour de cet anniversaire, elle va à son mari, et d'une voix profondément émue mais ferme : « Ta fille a aujourd'hui «c quinze ans, je vais te l'amener, dis-lui ce que tu « voudras. — Je ne lui dirai rien du tout! s'écrie « le père. Quoi! tu me rends une enfant aimante, «pieuse, bonne, tendre, heureuse! et tu crois « que je vais m'exposer à renverser cette œuvre.... «Pourquoi? Pour lui donner mes idées! mes « idées ! mes idées ! Elles sont bonnes pour moi, « du moins je l'espère ; mais qui me dit qu'elles « seraient bonnes pour elle? Xon! je ne l'arra- « cherai pas à une religion qui ne lui a fait que « du bien ! »
« Voilà le cri vrai! voilà le cri de l'àme!... Voilà ce qui te montre qu'il y a dans la vie paternelle des moments où tous les systèmes , tous les partis pris, toutes les philosophies disparaissent devant ce seul mot : mon enfant! Le salut
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moral de mon enfant! Certes, mon rôle est plus difficile encore que celui de ce père : car il pouvait se taire, lui, et moi je dois parler. Je parlerai; notre discussion m'a éclairé. Il ne s'agit pas d'arracher, comme tu le veux, mon fils à une croyance qui ne lui a fait que du bien, mais d'empêcher qu'elle ne lui fasse du mal. Mille exemples me prouvent que je ne rêve pas là une œuvre impossible. Je vais trouver Maurice, et nous sortirons, j'espère, de notre entretien, lui, sans avoir rien perdu de ses convictions, moi, sans avoir rien renié de mes opinions, tous deux affermis dans notre union par les principes mêmes du dix-neuvième siècle. »
Une heure après j'appelai mon fils. Il entra un peu ému, un peu agité, mais le visage toujours éclairé de cette charmante expression de tendresse
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avec laquelle il m'aborde chaque matin. Je l'embrassai, je lui dis de s'asseoir et je commençai ainsi :
« Mon cher enfant, tu m'as demandé lïier pourquoi je t'envoyais au confessionnal et à la communion, puisque je n'y allais pas moi-même. Je t'ai promis de te répondre, je vais le faire.
« Tu entendras plus d'une critique amère de la confession. Tu entendras des personnes graves dire que s'agenouiller devant un homme est un manque de dignité; que livrer les secrets de son âme à un étranger est une imprudence ; qu'établir dans la famille un autre juge que le père est une cause de trouble ; et qu'enfin offrir à l'âme coupable la certitude d'une absolution toujours prête, c'est lui ôter une partie de la terreur de la faute, et l'entretenir dans l'habitude du péché. En dépit de ces objections, et tout en reconnaissant ce qu'elles ont de légitime, je regarde la confession comme l'institution morale la mieux appropriée à nos besoins et à notre faiblesse que les hommes aient jamais connue.
« Sans parler de ce qu'il y a de beau dans le ni- ^'ellement de toutes les vaines distinctions humai-
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nés devant le même tribunal, dans l'agenouillemenl de toutes les grandeurs devant la justice divine, quel frein contre le mal, et quelle excitation au bien que 'cette nécessité de tenir registre de chacune de nos erreurs pour en faire l'aveu; que les cuisantes douleurs d'amour-propre attachées à cet aveu ; que cette vigilance de chaque seconde imposée à des défaillances de chaque seconde! Sans doute la confession protestante, c'est-à-dire la suppression de tout intermédiaire entre la créature et le créateur, a un caractère de grandeur austère qui impose; mais il y manque la consolation et l'espérance. L'homme s'accuse, il est vrai, et Dieu écoute, je le crois; mais Dieu ne répond pas. Jamais le pécheur n'entend cette parole que rien ne remplace : Soyez absous ! Il reste éternellement accablé sous le poids de son crime ou de sa faute, sans que rien l'assure qu'il en soit relevé. Incertitude salutaire pour la petite phalange des âmes héroïques, soit, mais écrasantes pour la multitude immense des âmes faibles, toujours prêtes à désespérer d'elles-mêmes! L'homme pour marcher au bien a autant besoin d'être encouragé que réprimandé, pardonné que puni, réconcili*!'
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avec lui-même que sévère à lui-même. Si j'admire la confession catholique, c'est qu'elle repose sur la connaissance profonde de notre misérable nature. Elle punit et récompense, et on lit sur son tribunal ces deux mots qui se complètent l'un et l'autre : Justice et -Miséricorde!
— Comment donc ne t'en approches-tu jamais? s'écria mon fils.
— Attends ! je n'ai pas achevé. Tu entendras attaquer plus amèrement encore le sacrement de la communion, car tu l'entendras railler.
— Par des impies !
— Non! par des esprits sérieux, mais qui oublient tout ce que ce dogme a de grand, pour ne voir que ce qu'il a d'incompréhensible ! Eh ! qu'importe l'incompréhensible ! Le monde tout entier est-il autre chose qu'un insondable mystère? Si je laisse de côté le mystère, si j'accepte la présence réelle comme un fait, que reste-t-il devant moi? l'ne des plus grandes consolations de l'âme humaine. Je ne sais rien de plus propre à la fortifier, à la remplir d'un saint respect pour elle-même, que cette pensée : Tu sers de sanctuaire à ton créateur 1 Si la seule présence d'un être aimé suf-
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(il parfois pour nous garantir d'une faute, que sera-ce donc pour une âme chrétienne de se dire : « lAIon Dieu est mon hôte! Il est en moi! Il est « moi ! » Mon fils, j'ai vu des visages de mourants s'éclairer de la lumière de l'espérance en recevant l'hostie sainte; j'ai vu dans l'église, au sortir de la sainte table, des fronts de jeunes tilles tout illuminées d'un rayon de la foi; j'ai vu ta mère, au milieu des convulsions de la douleur, soudainement apaisée par la communion, sourire à ses propres souffrances; j'aurais horreur de moi-même si de tels souvenirs ne m'inspiraient pas le respect ! Ce qui jette de pareilles lueurs sur la figure humaine ne peut être que sacré.
— Mais pourquoi donc alors.... Pourquoi, reprit mon fils avec plus de force, ne communies-tu pas?
— Je vais te le dire.... c'est que la première condition pour s'approcher de ce double sacrement, est une croyance absolue. Il ne suffît pas de respecter, d'admirer, de s'incliner, il faut croire.
— 0 ciel!... s'écria mon fils! Est-ce que tu ne....
— Arrête! Il y a des paroles (\\ù ne doivent pas
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se prononcer entre un père et son fils. Ce que j'ai dit suffît. Faire un acte de foi quand je doute, ce serait à tes yeux un sacrilège et à mes yeux un mensonge; je ne le ferai pas! Mais faire acte de prosélytisme pour ébranler ta croyance, ce serait un crime; je ne le commettrai pas. »
Mon fîls tomba alors sur un siège tout éperdu, et me dit :
« 0 père! pourquoi as-tu commencé à parler? Que veux-tu que je devienne maintenant? Me voilà forcé d'écarter ton souvenir, ta pensée, d'une partie de ma vie! Prier Dieu qu'il t'éclaire, ce serait un blasphème, ce serait supposer que j'ai des lumières que tu n'as pas; je' ne puis supporter cette idée. 31algré moi je me dis que les raisons de tes doutes sont toutes-puissantes puisqu'elles ont agi sur une âme comme la tienne.... Et pourtant, non! non! j'ai foi en ma foi, comme j'ai foi en toi-même. Ah! mon Dieu! pourquoi m'as-tu répondu? Tu n'avais besoin que d'un mot de défense. Il aurait arrêté les questions sur mes lèvres et la curiosité dans mon cœur. Mais maintenant!... »
Et les larmes commencèrent à troubler sa voix.
DU DE\OIR ET DU DKCil DUS l'ARU.NlS. llô
« Maintenant, pour la première fois, toi et moi nous faisons deux ; il y a une ligne de désunion entre nous.... Nous voilà séparés ici.... ici.... et ailleurs!... et pour toujours, peut-être!
— Que dis- tu ? » repris-je avec énergie.
Il s'était relevé, ses lèvres tremblaient, ses yeux brillaient de terreur, de douleur, et je voyais reparaître sur son visage cette exaltation religieuse qui m'avait effrayé dans son enfance.
« Si ce qu'on m'enseigne est vrai, répondit- il, et c'est vrai 1 si la religion catholique est la seule véritable, et elle l'est ! la foi est un devoir : Dieu qui s'est donné à nous ne permet pas qu'on le renie. Ne pas croire est un crime, et ceux qui sont coupables de ce crime seront.... Ah! s'écria-t-il avec désespoir et en fondant en larmes.... je ne peux achever!
— Achève! m'écriai-je à mon tour, profère cette maxime insensée : Hors de l'Église, point de salut! Dis-moi que tous les mérites antérieurs ou étrangers au christianisme ne comptent pas ! Dismoi que tout ce que l'antiquité a produit d'héroïsme, ou tout ce que les nations lointaines déploient de vertus, sera rejeté comme œuvre
impure! Dis-moi avec Bossuet qu'Épaminondas sera puni*, que Socrate sera damné....
— Non, non, reprit mon fils; ils ont ignoré la loi, ils ne peuvent être jugés par la loi. Mais ceux qui la connaissent et la méconnaissent, ceux qui ont été nourris de la parole du Christ et qui s'en sont détournés, ceux qui ont été éclairés de sa lumière et qui y ont fermé leurs yeux.
— Ont-ils en effet fermé leurs yeux, ou leurs yeux se sont-ils fermés? Toute la question est là. Leur incrédulité est-elle volontaire? Ont-ils cessé de croire par orgueil, par corruption du cœur, pour échapper au joug salutaire que la croyance impose, pour renoncer à des pratiques incommodes, pour imposer silence à leur conscience, pour innocenter leurs fautes? Enfin en niant le Christ est-ce le juge qu'ils veulent nier? Est-ce le jugement qu'ils ont voulu fuir? Alors, malheur sur eux! Leur incrédulité est leur condamnation, car elle est l'œuvre de leurs vices. Mais si, en cessant de croire, ils ont continué à vivre comme s'ils
1. Lire les deux incroyables pages de TOraison funèbre du prince de Condéj qui commence par ces mots : Saint Augustin considère, etc.
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croyaient; s'ils ont lutté contre leur détachement avec toutes les armes de l'étude et du raisonnement; si, se cramponnant à la foi naïve de leur jeunesse, ils l'ont vue leur échapper comme leur jeunesse elle-même, malgré eux, par le progrès, ou si tu le veux par la décadence de l'âge ; si enfin leur doute n'est pas un calcul, mais la protestation de leur raison qui ne peut plus désormais accepter que ce qu'elle comprend, alors le Christ fùt-il assis à la droite de Dieu, comme le dit TÉvangile, n'aura pour eux, quand les temps s'accompliront, ni rigueur, ni châtiment; car il sait, lui qui lit dans les âmes, qu'il y a dans les époques comme la nôtre des impuissances de croire aussi invincibles que la foi elle-même. N'aie donc pas peur que Dieu, quel qu'il soit, sépare le fils du père, quand le père aura épuré son âme pour former celle de son fils, et suis-moi maintenant sur un autre terrain. Il y a assez longtemps que nous parlons de ce qui nous sépare, parlons de ce qui nous réunit.
— Parle, parle, me dit- il en s'approchant vivement de moi.
— Mon enfant, l'abbé Lauriel et ta mère n'ont
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fait que la moitié de ton éducation religieuse ; à moi de l'achever.
— A toi ! me dit-il un peu surpris.
— Oui, à moi. Ils t'ont donné un dogme; j'y vais joindre un principe, et ce principe complétera ton dogme; car sans lui un catholique peut être un bon catholique, mais il ne sera jamais un vrai chrétien.
— Comment? Que veux-tu dire?
— Que tous les crimes du catholicisme, et il en a commis d'afîreux, que tous ces crimes, dis-je, partent d'une seule cause : Il a méconnu ce principe.
— Quel est donc ce principe?
— Une des doctrines fondamentales du dixneuvième siècle, une doctrine que le christianisme même proclame!... la liberté de conscience.
— Le christianisme proclame la liberté de conscience ?
— Oui, car elle ressort de la divinité même du Christ. Écoute-moi. Le catholicisme compte deux cents millions de fidèles. La terre compte plus de huit cents millions d'habitants. Le catholicisme ne règne donc que sur le quart du globe. Or, si le
Christ est Dieu, ou pour mieux dire, parce qu'il est Dieu, un tel fait ne peut exister qu'autant qu'il le permet et le veut. Lui seul a pu poser des limites à l'épanouissement complet de sa relig"ion. Lui seul a pu décréter et peut faire que plus des trois quarts de la terre ignorent même son nom, dix-huit cents ans après son apparition parmi nous. Quel est le secret de son dessein? Je ne le sais, et je n'ai pas besoin de le savoir; ce n'est qu'un mystère à ajouter à tant d'autres mystères. Mais si le motif de sa volonté est insondable, sa volonté même est incontestable. Je mets au défi tous les théologiens de réfuter cette proposition : Le Christ seul, en tant que Dieu, a pu et peut exclure dix-huit siècles et des milliers de peuples, du bienfait de la foi chrétienne. Donc des êtres privés par sa volonté seule de la connaissance de sa religion, ne peuvent pas être rejetés par lui à cause de cette ignorance. Donc, sa religion est, je le veux, le meilleur chemin pour aller à son père, mais n'est pas le seul. Ou'as-tu à répondre à cet argument?
— Rien,répliqua-t-il nettement.
— En voici un second qui n'est pas moins irréfutal)le. Dans le présent, comme dans le passé, dans
la vie privée comme dans la vie publique, le catholicisme a produit et produit encore tout ensemble les plus hautes vertus, et parfois les vices les plus bas. Tu verras chaque jour la haine, l'avarice, l'orgueil s'allier dans les mêmes êtres aux plus sévères pratiques religieuses; tu verras des dévots menteurs, des dévots méchants, des dévots iniques. Tu verras des dévotes, non-seulement ne rien perdre de leurs défauts par leur dévotion, mais tirer de cette dévotion même un vice déplus, l'orgueil. D'un autre côté, l'histoire comme la vie privée te montrera une foule d'homme justes, ou d'hommes héroïques, en dehors du catholicisme. Donc la religion catholique n'est pas plus la seule manière d'aller au bien que la seule manière d'aller à Dieu. Qu'as-tu encore à répondre?
— Rien.
— Eh bien, quelle est pour un cœur droit comme le tien la conséquence de ces deux faits ? La reconnaissance absolue de la liberté de conscience ! Seulement, entendons-nous sur ce mot. La liberté de conscience n'est pas seulement le vulgaire droit de suivre son culte sans être ni emprisonné, ni poursuivi, ni inquiété; ce n'est là qu'une affaire
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d'ordre public, un pur règlement de police. La liberté de conscience implique surtout le pouvoir d'affirmer sa croyance sans être ni calomnié, ni insulté, ni même méconnu. Elle a pour fondement cette maxime : que nul ne peut exiger qu'on respecte son opinion s'il ne respecte pas celle d'autrui. Elle a pour résultat rigoureux cette doctrine : que tous les chemins qui mènent au bien, mènent à Dieu! Eh bien ! es-tu convaincu?
— Oui! mais non consolé.
— Pourquoi ?
— Je regrette toujours que nous ne soyons pas unis dans la même croyance.
— Je le regrette aussi pour moi ; mais pour toi, non ! Autant je redoute ce qui nous sépare, autant je m'applaudis de ce qui nous distingue. Je n'ai pas voulu et je ne veux pas faire de toi un autre moi-même, mais te donner une forte vie individuelle. Plus tu te développeras dans le bien en dehors de moi, plus mon but sera atteint; car alors j'aurai fait de toi un homme, et non l'écho d'un autre homme. Donnons-nous la main : je n'ai plus peur maintenant que tu méconnaisses le principe de la liberté de conscience, car c'est moi qui
le représente à tes yeux. Ta mère et l'abbé de Laufiel ont fait de toi un chrétien, et je les en bénis. J'ai fait de toi un homme du dix-neuvième siècle ; ma tâche vaut la leur, et mon devoir est rempli. »
Le lendemain, je transcrivis textuellement cet entretien sur mon journal, et j'allai chez mon ami. Dès qu'il m'aperçut :
« Eh bien?
— Lis et juge, » répondis-je en lui tendant mon manuscrit. Il le lut attentivement ; puis après s'être recueilli un moment :
<r C'est bien. Ton entretien avec ton fils ne t'a rien enlevé de sa tendresse, et t'a , je le crois, grandi dans son estime. Voilà le problème résolu pour aujourd'hui! mais demain?
— Comment, demain?
— Oui! Demain, dans un mois, dans un an, qu'adviendra- t-il?
— De deux choses l'une : ou mon fils passera du catholicisme au déisme, ou il restera catholique.
Dans les deux cas mon but est atteint. S'il
se sépare de la religion catholique, ce ne sera ni comme un apostat qui la renie, ni comme un ingrat qui l'abandonne. Grâce à moi, il honorera toujours en elle la patrie morale de deux cents millions de consciences ; il se souviendra toujours qu'elle a été le guide et l'institutrice de sa jeunesse; il conservera toujours envers sa foi morte ce culte de respect et de regrets que l'on garde aux êtres aimés qui ne sont plus.
— Oui! Mais s'il reste catholique? Rappelle-toi ce que je t'ai dit : plus de communauté de pensées entre vous; donc, plus de concorde, plus d'union!
— L'union ne peut plus s'obtenir dans les familles aux mêmes conditions qu'autrefois. Autrefois, elle naissait de la subordination de toutes les pensées à une seule, celle du père et du mari. Aujourd'hui les pères et les enfants, les maris et les femmes, les frères et les sœurs ont tous une opinion personnelle en politique, en art, en religion, en science; tous l'expriment, tous la soutiennent, et la seule diversité des âges, des sexes, des professions, des caractères suffit à produire ces différences complètes de sentiments que tu regardes
et redoutes comme l'œuvre particulière des dissidences religieuses. Donc rien de plus chimérique que de chercher la concorde domestique dans la similitude des opinions ou des croyances.
— Où la chercher, alors ?
— Dans le principe nouveau, inébranlable, que j'ai aujourd'hui gravé au plus profond du cœur de mon fils, et qui est le fondement de toute vraie démocratie.
— Quel est ce principe ?
— Le respect des désaccords.
— Respect impraticable avec les catholiques ! s'écria mon ami, leur dogme leur ordonne l'intolérance. Ton fils catholique ne peut pas être libéral et démocrate comme toi, car il serait un catholique inconséquent.
— Eh bien , il sera inconséquent ! Que deviendrait le monde sans l'inconséquence? C'est elle qui est chargée de réparer toutes les bévues de la logique ; c'est le correctif de toutes les théories absurdes! L'homme, hélas! vaut beaucoup moins que ses doctrines quand elles sont bonnes ; mais, Dieu merci, il vaut beaucoup mieux quand elles sont mauvaises. D'ailleurs mon fils, pour être, à
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ce sujet, inconséquent comme catholique, n'aura qu'à être conséquent comme chrétien; je n'en veux pour preuve que l'Amérique, où le catholicisme sert aussi ardemment la cause de la liberté que les Églises protestantes.
— Pourquoi? répondit vivement mon ami.
Parce que l'Église catholique américaine n'a ni autorité politique ni domination sociale , parce qu'elle n'est qu'une religion et non une puissance.
— Laisse donc marcher le temps, laisse-lui faire un pas, un seul; et ce que tu dis de l'Amérique, on le dira de la France. Qu'il survienne en France, ce qui est inévitable, une rénovation, sais -tu ce qui adviendrait de la domination catholique, de son pouvoir politique et temporel? Il ne s'écroulerait pas, il s'écoulerait. Eh bien, avec lui disparaît tout ce qui fait du catholicisme l'adversaire de la démocratie! Les catholiques ne sont séparés de la liberté que par ce qui les sépare de l'Évangile; redevenus de simples chrétiens, ils deviennent nos plus fermes et nos plus utiles alliés! Oui! nos plus utiles! Les philosophes ont l)eau faire, la philosophie ne suffit pas à tout le monde : le domaine de la raison est trop froid