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pour bien des cœurs ; la morale indépendante est trop souvent indépendante de la morale ; il y a des milliers d'àmes humaines trop faibles, il y a des millions d'imaginations trop riches pour se contenter de nos stériles appuis et de nos terrestres consolations. L'homme a soif d'incompréhensible, d'infini! Oui la satisfera cette soif sublime? La religion seule. Et à la tête des religions, le christianisme !
Ouvrons donc, dès aujourd'hui, nos rangs à ceux des catholiques qui viennent à nous. S'ils sont inconséquents en étant libéraux, nous le sommes bien plus en étant intolérants; leur dogme peut leur défendre de pactiser avec nous, nous violons notre principe quand nous les repoussons. Car la démocratie n'est rien, et la libre pensée n'est qu'un mensonge, si elles n'ont pas pour fonde ment le respect de tous les désaccords honnêtes.
La conversation a deux avantages merveilleux : elle nous initie aux sentiments des autres et nous fait pénétrer plus profondément dans les nôtres; l'objection, la contradiction nous forcent à voir nos erreurs ou nous affermissent dans nos idées justes, par la nécessité de les expliquer ou de les faire comprendre. On ne possède complètement la vérité que quand on a combattu pour elle. La discussion n'est pas seulement la tenaille qui arrache le clou, c'est aussi le marteau qui l'enfonce.
J'écrivis hier ces réflexions sur mon journal
après la conversation suivante que j'eus avec un de mes amis :
« Quel est donc ce monsieur qui sort^ de chez vous ? me dit-il en entrant dans mon cabinet.
— C'est un professeur du Conservatoire.
— Professeur de quoi ?
— De déclamation.
— Que faites-vous, à votre âge, d'un professeur de déclamation, mon cher ami?
— Il donne des leçons de lecture à mon fils.
— Vous faites apprendre à lire à votre fils?
— Sans doute, puisque je désire qu'il le sache.
— On n'apprend pas plus à lire qu'à parler.
— Je suis de votre avis; aussi ne sait-on guère mieux parler que lire.
— Pas de jeu de mots. Je veux dire qu'on n'enseigne pas plus à lire qu'à marcher ou à voir. Le talent de la lecture est un don, ce n'est pas un art.
— Vous croyez ?
— On lit toujours bien, quand on lit naturellement! Et votre maître de déclamation, puisque ma'tre il y a, servira plutôt à gâter votre fils qu'à le former; car, s'il lui donne par hasard un peu
plus de correction dans le débit, il lui ôtera son naturel.
— Vous me faites trembler!
— Je n'en veux pour preuve, reprit-il avec impatience, que vos professeurs même du Conservatoire, qui touchent bravement quinze cents francs pour transformer, bon an, mal an, une cinquantaine de créatures, jeunes et vivantes, en autant de petites poupées à ressorts et de petites boîtes à musique, jouant toutes sur le même air, sur le même ton , dans la même mesure, et avec la même petite voix aigre pointue !
— Continuez donc, je vous en prie ! Ce que vous dites là est si nouveau!
— Railler n'est pas répondre! Voulez-vous un bon professeur de déclamation? Je vais vous en donner un, moi! Descendez dans la rue. Écoutez nn homme du peuple transporté de colère, une mère grondant son enfant, un jeune liomme disant à une jeune tille qu'il l'aime! Ils n'ont pas été au Conservatoire pour apprendre à se servir de la langue que Dieu leur a mise dans la bouche. Et pourtant, quelle vérité d'accent! quelle justesse de débit! quelle variété d'inflexions! Ils