‹ Les pères et les enfants au XIXe siècleChapitre 16 sur 44 · LES PKRES ET LES ENFANTS · texte numérisé non relu

LES PKRES ET LES ENFANTS

écoutent leur cœur, voilà leur maître; et leur voix n'a besoin que d'être Técho de leurs sentiments naturels pour être vraie. Que vos professeurs de déclamation et de lecture aillent donc chercher des leçons, au lieu d'en donner! Qu'ils apprennent qu'on n'a pas besoin d'apprendre ce que la nature nous enseigne toute seule, sans nous faire payer de cachets ! Qu'ils sachent enfin que leur art, si art il y a, ne se compose que d'un seul précepte : il faut lire comme on parle. Qu'avez-vous à répondre? Voyons! il ne s'agit plus de se moquer! Qu'avez-vous à répondre ?

— Un seul mot ! je suis absolument de voire avis.

— Encore du persiflage !

— Nullement I je parle fort sérieusement. Mon opinion est la vôtre. Les règles de l'art de la lecture se réduisent à une seule : Il faut liie comme Von parle. Seulement j'ajoute : c'est précisément \h ce qu'il faut apprendre.

— Apprendre quoi ? le naturel ?

— Justement.

— Apprendre à être ce que l'on est ?

— 11 n'v a rien de si difficile.

LA LECTURE A HALIE \OIX. 141

— Oiiel paradoxe !

— En voulez-vous la preuve ?

— Oh ! volontiers !

— Vous avez peut-être remarqué quelle vérité de débit, quelle justesse d'inflexions il y a chez les enfants ?

— Oui! on m'a même dit que Talma les écoutait toujours parler.

— Eh bien, il m'arriva un jour d'écrire dans une pièce de théâtre un rôle de petite fille. Ce rôle fut confié à une enfant de dix ans, pleine d'intelligence et de grâce. Le jour de la répétition générale, ma petite actrice fit merveille, et un spectateur placé devant moi à l'orchestre s'écria en l'applaudissant : « Quelle vérité ! quelle naïveté ! « Gomme on voit bien qu'on ne lui a pas appris « cela ! » Or, depuis quinze jours, je ne faisais pas autre chose que de lui souffler ce rôle, phrase à phrase, mot à mot. Elle n'émettait pas une intonation que je ne la lui eusse apprise! L'organe de cette enfant était-il donc dur, ou la petite personne disgracieuse? Nullement. Le rôle était-il au-dessus de son âge? En aucune façon. Le langage, les sentiments, les réflexions, tout appartenait à une

iA-2 LES PÈRES HT LES ENFAXIS.

enfant de dix ans. J'avais même emprunté à ma petite actrice, qui demeurait dans ma maison et que je voyais souvent, quelques-unes -de ces expressions originales que les enfants créent naïvement. Mais dès que ces mots entrèrent dans son rôle, dès qu'elle y. entra elle-même, tout son naturel disparut. Ce qu'elle eût dit à merveille pour son propre compte, elle l'exprimait froidement et à contre-sens dès qu'elle parlait au nom d'un autre ; et il me fallut beaucoup de temps et d'efforts pour l'amener à être ce qu'elle était, pour lui réapprendre ce qu'elle m'avait appris. Eh bien, voilà précisément l'objet de l'art de la lecture : vous apprendre à lire comme vous parleriez.

— Soit ! mais quelles peuvent être les règles d'un tel art? Comment en faire le sujet d'un enseignement méthodique? Je conçois des indications, des conseils; je comprends même, pour me servir d'une expression profonde dans sa vulgarité, qu'on serine un rôle à une actrice de dix ans. Mais qu'il y a loin de là à cet ensemble de règles précises qui constitue une science ! En quoi consistent les leçons de votre professeur du Conservatoire?

— Comprenez-vous qu'en dehors de l'étude du solfège et de la musique il y ait un art spécial pour le chant ?

— Qui ne le comprend ? La voix qui chante est un clavier; on ne joue pas d'un clavier sans l'avoir appris.

— La voix qui parle est un clavier comme la voix qui chante; elle a plusieurs octaves comme la voix qui chante ; elle a des notes de différents registres comme la voix qui chante. Vous demandez en quoi consistent les règles de l'art de la lecture ? Elles vous apprennent à vous servir de cette voix, à passer tour à tour d'un registre à l'autro, à respirer à propos, à prononcer correctement, à ponctuer....

— Comment! à ponctuer? On ponctue en lisant?

— Sans doute! Tel silence indique un point; tel demi-silence une virgule; tel accent, un point d'interrogation. L'ne partie de la clarté du discours et de la variété du débit est, dans cette ponctuation, saisie par l'oreille. Que dirai-je donc de l'articulation? C'est l'articulation qui met seule les mots en relief 1 Le son les colora l'arliculation

les dessine; l'articulation donne de la portée aux voix faibles, de la netteté aux voix lourdes. La voix elle-même se modifie, se fortifie, s'adoucit, s'assouplit par une gymnastique méthodique et réglée. Il y a des règles pour vous empêcher de lire trop haut ou trop vite ; il y a des règles pour...

— Assez ! assez ! Je suis convaincu ! Et je m'écrie avec M. Jourdain : « Comment ai-je pu vivre « si longtemps sans savoir tout cela? » Seulement, voici qui m'inquiète ! Combien faut-il de temps pour apprendre ces belles choses? La vie entière. Or, lorsque votre fils aura employé autant de leçons que lui en demanderait l'étude d'une langue ou d'une histoire, à savoir articuler, ponctuer, respirer, à quoi et quand cela lui servirat-il?

— Quand? toujours. A quoi ? à tout,?

— Vous voulez donc en faire un comédien? Je ne vois guère que cette profession qui puisse donner l'emploi de ces nobles qualités.

— Oh! les terribles gens, que les gens d'espril à qui il faut faire entrer les choses de simple bon sens dans la tête à coups de marteau! Voyons!... vous vous trouvez dans un salon; il y a un journal sur la table : on prie un assistant d'en lire

tout haut un article ; qu'arrive-t-il vingt fois sur vingt-cinq? que le lecteur défigure ce qu'il est chargé de lire, qu'il ânonne, qu'il hésite, qu'on n'entend que la moitié de ce qu'il dit.

— Autant de gagné pour tout le monde ! Et surtout pour l'auteur 1

— Toujours des plaisanteries ! Raisonnons. Vous avez un fils. A quoi le destinez-vous? A l'administration? au commerce? à l'agriculture? à la Cour des comptes? au conseil d'État? à la science ? à la médecine? Hé bien, ne comprenez-vous pas qu'aujourd'hui dans tous ces états, il y a des commissions, des comités , des comices, des assemblées, des séances où l'on a des rapports à lire, des mémoires à lire, des documents à lire, des comptes à lire, et que partout une diction correcte, une prononciation claire, une articulation précise, sont de première nécessité ? Ne savez-vous pas qu'il y a tel jeune homme qui a manqué son avancement pour un rapport bien ou mal lu ; que le travail le mieux fait perd toute sa valeur, s'il est gâté par une diction confuse ou molle, tandis qu'un travail, même ordinaire, se relève par une interprétation

vive? Enfin le caractère lui-même se témoigne

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