‹ Les pères et les enfants au XIXe siècleChapitre 17 sur 44 · J ].ES PERES ET LES ENFANTS · texte numérisé non relu

J ].ES PERES ET LES ENFANTS

par la façon de parler, et il y a telle circonstance oîi une page fermement lue est devenue une action, par l'influence qu'elle exerçait sur les auditeurs.

— Diable 1 diable ! Il y a du vrai dans tout cela !

— Je ne vous cite là (jue les états où l'exercice de la parole n'est qu'un accessoire ; mais, que dirons-nous donc des professions oi^i elle est pour ainsi dire la profession même ? Combien d'avocats parlent faux? Combien de députés, de professeurs nasillent, ânonnent, chantent, en parlant! Hé bien, tous ils n'ont qu'un moyen d'apprendre à parler, c'est d'apprendre à lire, et l'une de ces études doit nécessairement précéder l'autre : puisque la voix est l'instrument de la parole, montrez donc à l'adolescent à jouer de l'instrument, si vous voulez que le jeune homme puisse bien jouer un morceau. La voix est à l'orateur ce que les armes sont au soldat. Si vous voulez que le soldat ait toute sa bravoure, tout son élan, rompez-le d'abord au maniement des armes. Elle lui seront une aide ou un obstacle selon ce que vous lui aurez appris à en faire. Lourdes à la main, elles paralysent toutes ses

facultés; légères, elles les doublent. Je puis vous en citer une preuve singulière : j'ai entendu raconter à un avocat célèbre et qui ne parlait pas faux, lui, qu'il avait manqué toute une plaidoirie pour avoir débuté sur un ton trop élevé. Cet emploi des cordes hautes, me disait-il, me serra le gosier; la contraction du gosier s'étendit aux tempes, puis aux muscles du cerveau, puis à l'intelligence même; mon esprit devint tendu parce que ma voix l'était ! Mon discours fini, je m'aperçus que je m'étais beaucoup fatigué pour fatiguer encore plus les autres, et quand j'en cherchai la raison, je me répondis à moi-même : Parce que tu as parlé trois tons trop haut. » Voilà précisément l'objet de l'étude de la lecture. Elle vous enseigne à ne parler ni trop bas ni trop haut, ni trop vite, ni trop lentement ; elle vous habitue surtout à parler sans fatigue. Talma qu'il faut toujours citer, a écrit ce mot profond : œ Un acteur qui se fatigue n'est pas un artiste. » Or, il est tel plaidoyer qui dure autant qu'une pièce entière.

— Et même plus ! Oh ! mon cher ami, voilà votre perfectibilité par la lecture qui m'épouvante! Si les avocats et les orateurs parlent si longtemps,

alors que la parole les fatigue, que sera-ce donc quand elle ne les fatiguera plus?

— C'est parce qu'ils se fatigueront moins qu'ils seront plus brefs.

— Si vous arrivez à ce résultat, je vote pour la la création d'une chaire de lecture dans tous les collèges de Paris.

— Ne riez pas ! il n'y aurait pas d'enseignement plus utile. Conçoit-on qu'il y ait dans l'université des chaires pour toutes les sciences, des professeurs pour toutes les littératures, et qu'il n'y en ait pas pour l'art qui vous fait le mieux pénétrer dans les secrets des beautés littéraires?

— Comment! Encore une merveille de cet art incomparable?

— Et la plus positive de toutes. Aprendreà lire, tâcher de bien lire, c'est chercher le plan général d'un morceau, et le génie particulier d'un écrivain ; c'est étudier chaque développement, analyser chaque phrase, peser chaque mot pour leur donner à la fois leur valeur propre et la valeur qu'elles doivent avoir dans l'ensemble. Les grands écrivains sont pleins de mystères. Ce que l'on admire en eux à la première lecture, n'est que la fleur de leur génie.

Sans doute il suffit de les lire une fois pour les goûter, mais on ne les possède peut-être qu'en cherchant à les rendre. Quelquefois même on découvre en eux des beautés qu'ils y ont mises sans le savoir. Je sais plus d'un vers dont l'auteur aurait appris toute la beauté en l'entendant dire à Talma. Vous vous rappelez dans YŒdipe de Voltaire, le récit que fait OEdipe de sa rencontre et de sa querelle avec Laïus :

J'étais jeune et superbe, et nourri dans un rang Où Ton puisa toujours Forgueil avec le sang!

Tous les acteurs qui avaient représenté ce personnage, ne manquaient jamais de relever orgueilleusement la tète, et d'enfler la voix en s'écriant :

J'étais jeune et superbe !

Talma joue ce rôle à son tour. Hé bien, quand arrive cet hémistiche, il baisse le front, et laisse tomber de ses lèvres, ce :

J'étais jeune et superbe!

avec tout l'abattement et toute la confusion du remords. Hé bien, croyez-vous que Voltaire eût cette pensée? Pas le moins du monde. La diction

était fort déclamatoire dans son temps ; lui-même, sa correspondance nous l'apprend, il déclamait beaucoup en lisant, et je suis convaincu qu'il jetait ce vers avec une voix retentissante, mais je suis convaincu aussi, que s'il eût entendu Talma, il lui eût sauté au cou, et lui aurait dit, merci!

a Voulez- vous un autre exemple?

« Il y a dans le cinquième acte de Tartuffe, huit vers célèbres comme étant détestables.

— Des vers de Molière détestables !

— Jugez-en. Il s'agit de la cassette imprudemment confiée à Tartuffe par Orgon :

Ce fut par un motif de cas de conscience. J'allai droit à mon traître en faire confidence, Et son raisonnement me vint persuader De lui donner plutôt la cassette à garder, Afin que, pour nier, en cas de quelque enquête. J'eusse d'un faux-fuyant la faveur toute prête, Par oîi ma conscience eût pleine sûreté A faire des serments contre la vérité.

« Hé bien, qu'en dites-vous? Sont-ils assez lourds, assez pénibles, assez....

— Franchement, ils sont bons à mettre au cabinet.

— Hé bien, mon cher, détrompez-vous, ils sou' excellents !

— Qui est-ce qui vous a appris cela?

— Un très grand comédien, M. Provost, qui les a récités trois cents fois en public avant de s'apercevoir qu'ils fussent bons.

— Gomment s'en est-il aperçu?

— A force d'apprendre à les dire. Toutes les fois qu'il arrivait à ces vers, sa mémoire elle-même se refusait presque à les retenir, et sa bouche à les prononcer. Enfin, un jour, il se dit : Est-ce que par hasard il y aurait une beauté là où je ne vois qu'un défaut? Est-ce que Molière, sans le chercher, sans le savoir peut-être, et parle seul instinct de son génie, n'aurait pas voulu exprimer dans les détours et les circonlocutions de cette phrase traînante, la marche tortueuse et pleine de réticences de l'hypocrite qui tâche d'entorliller Orgon ! Voyons donc!... Il reprend alors ces vers un à un : au lieu de chercher à les alléger par le débit, il met en relief toutes leurs lourdeurs; il entre dans tous leurs rephs, il imite par la diction tous les mouvements du reptile qui se traîne, et il obtient, le soir, un succès très-grand et nouveau.

— Bon exemple, mais qui n'est applicable qu'à des comédiens.

— J'arrive à vous, à moi, à mon filsl Tous les enfants apprennent la Fontaine par cœur et presque tous les hommes le réapprennent. Bien peu cependant le connaissent complètement. La Fontaine, que les naïfs prennent pour un naïf, est, pardonnez-moi ce mot, le plus roué de tous les poètes.

— La Fontaine !

— Oh ! Pas comme homme ! Comme homme , rien de plus ingénu; comme artiste, rien de plus rusé. Il connaît tous les secrets du métier, aussi bien qu'un pianiste habile toutes les ressources du clavier : mais le piquant, c'est qu'il emploie ces artifices à peindre sa naïveté, et une partie de son charme tient précisément à ce mélange singulier d'une telle habileté mise au service d'une telle candeur. Je ne vous étonnerai donc plus, si je vous dis qu'il y a tel vers de la Fontaine que je sais depuis vingt ans, et que j'ai compris seulement hier.

— Vous avez une citation sur les lèvres, me dit en riant mon contradicteur. Allons, citez! où estil, votre vers?

— Dans la fable du Lièvre et de la Tortue :

....Mais les élans qu'il fit Furent vains : la tortue arriva la première. Hé bien! lui cria-t-elle, avais-je pas raison l

A quoi vous sert votre vitesse?

Moi! l'emporter! Eh! que serait-ce

Si vous portiez une maison !

Qu'admirez-voiis dans ces vers?

— L'ironie de la tortue.

— Après?

— La vivacité de ce tour : :noi l'emporter! Eh! que serait-ce....

— Après?

— La jolie expression : Si vous portiez une maison!

— Après ? Rien, j'étais bien sûr que vous ne le verriez pas.

— Voir quoi?

— Le mot qui résume toute la fable, qui peint d'un trait la victoire de la tortue.

— Quel est ce mot?

— C'est : hé bien! lui cria-t-elle? On ne crie que quand on est loin des gens. La tortue était donc

très-en avant du lièvre. Elle l'avait donc battu de plusieurs longueurs de corps.

— C'est, ma foi, vrai! Mais la Fontaine l'a-t-il fait exprès?

— Oh! la Fontai»e fait toujours exprès. Rappelez-vous ces vers :

Je fabrique à force de temps

Des vers moins sensés que sa prose !

— Croyez-vous qu ce : je fabrique soit mis là par hasard? Croyez-vous que la Fontaine n'ait pas voulu exprimer par ce mot d'ouvrier, la peine et le labeur? Je ne l'ai pourtant compris qu'en essayant de le rendre, qu'en tâchant de faire passer dans la diction ce qu'il y a de rude et d'énergique dans ces syllabes. Il en est ainsi de la plupart des grands écrivains ; voulez-vous vous rendre compte de toute l'énergie du style de Pascal ? Faites-vous son interprète! Prenez-vous corps à corps avec cette phrase construite comme un problème de géométrie, et colorée comme une inspiration poétique. Engagez la lutte de Jacob avec l'ange ! Le genou puissant vous entrera dans le flanc et y restera imprimé. Supposons ensuite que vous vous atta-

LA LECTURE A HAUTE VOIX. i55

quez à une page de Bossiiet? La difficulté n'est pas moindre, mais elle est autre ; c'est une sorte de fatigue fortifiante; quelque chose de pareil à ce qu'on éprouve en gravissant une haute montagne, ou en descendant, la rame à la main , le cours d'un fleuve! ascension ou descente vous rendent la vigueur qu'elles vous demandent; vous vous sentez porté, entraîné, vous avez des ailes! La présence du Dieu semble vous communiquer quelque chose de sa puissance! Mais essayez ensuite de lire tout haut, je r;e dis pas un écrivain médiocre, mais un écrivain de talent, de grand talent, Massillon, si vous voulez. Quel changement! Corn me vos efforts impuissants vous apprennent labîme qui sépare le génie de tout ce qui n'est pas lui ! Vous avez beau admirer dans ces pages une inaltérable élégance, une richesse et une fécondité d'expression vraiment rares, une merveilleuse puissance d'analyse, cette période symétrique vous pèse à porter; cette monotonie de tours vous alourdit malgré vous, ce qu'il y a d'artificiel dans cette construction de phrases glace votre débit. Xe m'accusez pas d'impiété envers un des maîtres de la langue parce que je le juge. Au fond de tout lec-

teur, il y a nécessairement un critique. A la redoutable épreuve de l'interprétation, se reconnaissent toutes les fausses richesses de style, toutes les défaillances cachées d'exécution. Le lecteur fait plus que de les voir, elles pèsent sur lui ; et il les sent d'autant plus qu'il s'efforce de les cacher aux autres. Mais alors même qu'il trompe les autres, il n'est pas trompé lui-même : seul peut-être il n'est pas dupe des bravos immérités qu'il enlève, car il sait tout ce qu'il a eu à dissimuler pour les obtenir.

« Voilà pourquoi, mon cher ami, je fais donner à mon 111s des leçons de lecture; c'est que je ne sais pas de meilleures leçons de littérature; j'ajoute, de meilleur complément d'une bonne éducation de famille.

«Quel plus aimable talent en effet pour un jeune homme que d'initier tous les siens aux exquises joies d'une admiration intelligente!

« Nous avons tous une dette envers le génie ; tâchons que nos enfants la lui payent en les aidant à propager sa lumière. Je dis nos enfants, car l'art de la lecture convient peut-être encore mieux aux jeunes filles qu'aux jeunes gens. Les femmes ont

LA LECTURE A' HAUTE VOIX. i57

une souplesse d'organes, une délicatesse d'oreille, qui leur rendent plus faciles qu'à nous les arts d'imitation. Je suis certain que les beaux vers d'Athalie et de Polyeucte, quelques fables de la Fontaine, quelques méditations de Lamartine, deviendraient plus poétiques dans leur bouche, et feraient d'elles, sous une nouvelle forme, les consolatrices du foyer domestique. La belle légende des filles de Milton lisant la Bible à leur vieux père aveugle, nous indique la beauté touchante de ce rôle. Chez un jeune homme, l'art de la lecture est un talent, chez une jeune fille il peut devenir une vertu. »

Mon ami m'interrompit brusquement et me dit :

« Quelle est l'adresse de votre professeur au Conservatoire? »

Page 1