‹ Les pères et les enfants au XIXe siècleChapitre 18 sur 44 · ET LES DOMESTIQUES D AUTREFOIS · texte numérisé non relu

ET LES DOMESTIQUES D AUTREFOIS

Il y a trois jours, les élections ont eu lieu à Paris. Mon domestique est venu me demander la permission de sortir pour aller voter.

Ma femme et mon fils étaient présents. J'ai consenti. Le domestique éloigné, Maurice resta un moment silencieux, puis me dit : « Père, ai-je tort? cela me choque qu'un domestique soit électeur.

— Pourquoi? repris-je.

— Je ne saurais le dire, c'est un sentiment confus, mais vif; cela me choque.

— Peut-être, répondis-je, est-ce parce qu'il est

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gagé. Qui dit électeur dit souverain ; la souveraineté et les gages ne vont pas ensemble.

— Par exemple 1 s'écria ma femme ; personne n'a de si gros gages que les souverains !

— Oh 1 quelle démocrate !... >

Mon tils reprit avec une certaine agitation : « Je vous en supplie , répondez-moi sérieusement! Je suis sous le coup d'un fait qui m'a troublé, qui me rend peut-être injuste ; aidez-moi à m' expliquer à moi-même, pourquoi le droit d'élire accordé à des domestiques me semble presque une profanation ?

— Parce qu'ils ne sont pas considérés, répondit ma femme.

— Oui! répliqua Maurice, mais pourquoi ne sont-ils pas considérés?

— Parce que pour de l'argent, rien que pour de l'argent, les hommes de cette classe permettent à leurs semblables, je ne dis pas de les maltraiter, on ne maltraite plus les domestiques.,..

— Je le crois bien! dis-je en riant, ils vous le rendraient !

— Soit! mais ce qu'ils ne vous rendent pas, ce sont les paroles blessantes; les ordres durs, les

épitliètes presque injurieuses dont se compose pour les maîtres le dictionnaire de l'usage, et où les domestiques ne peuvent puiser à leur tour sans s'exposer à être mis à la porte. Tu cherches pourquoi on ne les estime pas? C'est pour ce mot-là : être mis à la porte ! Celui qui s'expose à le subir, ne mérite pas le respect, car il ne se respecte pas. ^

Tout à coup, mon fils, qui avait laissé parler sa mère, se leva et s'écria : « Non ! ce n'est pas pour les humiliations, souvent injustes, qu'ils subissent qu'on les mésestime ! c'est pour tout ce qu'il y a dans leur cœur, de dissimulation, d'ingratitude, et de méchanceté! Oh! pardon! mais je vous l'ai dit, je suis sous le coup de ce que j'ai vu hier, de ce que j'ai entendu hier!

— Qu'est-ce donc, lui demandâmes-nous tous deux en même temps ?

— Hier, après être sorti de table, je vais me promener au jardin. Nos domestiques et ceux de nos hôtes avaient disposé leur couvert au bas de la petite terrasse et dînaient en plein air. Le hasard de la promenade m'amène auprès d'eux. Notre nom prononcé me fait tendre l'oreille :

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j'écoute. Ils parlaient de nous! Oh! j'en tremble encore de colère ! Quelle haine sourde contre leurs maîtres! Quelle ironie anière et profonde ! Quelle inexorable récapitulation de tous nos travers! de tous nos ridicules! Comme ils parlent des femmes! Comme ils ont parlé de ma mère!

— De ta mère? m'écriai-je.

— Sans paroles blessantes! répondit-il vivement; au premier mot j'aurais sauté au milieu d'eux ! mais la familiarité même de leurs éloges en fait des offenses. Ils voient tout ! Ils décrivent tout ! Oh ! les domestiques me font horreur !

— Et tu as raison , dit ma femme : car c'est une classe déchue. La révolution qui a relevé les ouvriers, les bourgeois et tous les hommes de travail, a dégradé les domestic{ues, ou plutôt, pendant que toutes les autres classes s'élevaient, la domesticité s'abaissait.

— En es-tu bien sûre? répondis-je froidement à ma femme.

— Il suftît pour t'en convaincre de comparer la domesticité d'autrefois à celle d'aujourd'hui. Nulle classe autre''ois n'a fourni peut-être de plus beaux types à la poésie, à l'histoire, au théâtre. Le loyal

serviteur qui a écrit la vie de Bayard, était un domestique comme Caleb, comme Marcel. Le domestique alors servait de compagnon de jeu à son maître enfant, de compagnon de voyage à son jeune maître. A qui les barons féodaux, à qui les grands seigneurs de la monarchie confiaient-ils leurs fils partant pour l'armée, pour la cour, pour les pays lointains? à un vieux domestique. Ce seul mot de vieux domestique, était synonyme de dévouement, de courage, d'abnégation. On me racontait qu'aujourd'hui encore, le peuple anglais, quand il voit passer les belles voitures, et les splendides livrées de ses lords, s'écrie avec joie et comme avec orgueil : « Comme ils sont riches, nos lords! » 11 oublie sa pauvreté en voyant leur richesse, ou plutôt leur richesse est la sienne, car c'est celle de l'Angleterre; il importe peu à cet ouvrier d'être pauvre comme homme, s'il est riche comme Anglais. Hé bien ! la domesticité d'autrefois avait de ces admirables oublis de soi. Eux aussi, ces vieux serviteurs, ils avaient mis leur orgueil en dehors d'eux-mêmes. L'éclat du maître était leur éclat, la maison du maître était leur patrie : je les place même bien au-dessus du peu-

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pie anglais, car l'abnégation de l'Anglais est de l'orgueil; leur orgueil, à eux, était de l'affection. Ils ne se contentaient pas de s'oublier pour leurs maîtres, de se glorifier dans leurs maîtres, ils les aimaient I Aujourd'hui , rien de pareil. Au lieu de la tendresse, ton fils te l'a dit, la haine ! au lieu de la reconnaissance, l'ingratitude! au lieu de l'abnégation, l'envie!... Tiens! je t'exprimerai tous mes sentiments sur les domestiques d'aujourd'hui, avec ce seul mot : « C'est une vilaine race! »

Je me levai brusquement.

« Je ne puis te laisser achever ! Tu viens de prononcer une parole que je ne saurais entendre! A'ilaine race! C'est le mot de tous les despotes et de tous lès bourreaux. Comment a-t-on justifié les coups de fouet donnés aux esclaves, les coups de bâton donnés aux serfs, les mépris infligés à tous ceux dont le métier n'était pas les armes, avec cette phrase : Vilaine race! Nou^:; tous, aussi, hommes de plume, hommes de pensée, hommes de robe, on nous a qualifiés de vilaine race.' Tous mes sentiments d'égalité et de justice se révoltent contre cette diffamation

d'une classe entière; j'y sens une injustice autant qu'une injure, i^t mon seul bon sens me suffit pour dire, que la transformation de la domesticité, n'étant qu'une des conséquences, qu'une des formes de la révolution générale, doit avoir comme elle, à côté de ses vices, son côté de grandeur et de supériorité.

— De supériorité? répondit ma femme, je t'accorde tous les autres progrès; mais non celui-là ! Dire que la domesticité d'aujourd'hui peut se comparer à la domesticité d'autrefois ! Les domestiques étaient vraiment alors les gens de la maison : ils y vivaient, ils s'y mariaient, leurs enfants y naissaient ; il y avait des générations de domestiques se léguant l'une à l'autre les mêmes devoirs et le même dévouement. Voilà ce que je regrette ! Dans ce temps-là, il y aurait eu sous notre toit des êtres qui auraient aimé notre fils presque autant que nous l'aimons nous-mêmes; Dans ce temps-là, la famille n'abritait que des êtres liés par le cœur. Aujourd'hui, domestiques et maîtres semblent à peine des êtres humains l'un pour l'autre. Nos serviteurs n'ont plus de nom pour nous. Nous ne les connaissons que par leurs

noms de baptême. Ces noms mêmes ne sont pas toujours les leurs. Quand ils viennent s'offrir à notre service, si leur nom ne nous plaît pas, nous leur en donnons un autre. Parfois même, nous en choisissons un qui sert pour toute la série des valets de chambre, ou des cuisinières ; c'est comme une casaque de livrée, dont nous les affublons quand ils entrent, et dont ils se débarrassent quand ils sortent : ils sortent souvent, à peine entrés. On compte parfois autant de domestiques nouveaux que de mois dans l'année. Non seulement les vieux domestiques n'existent plus, mais ce qui en reste est gâté, dénaturé, dépravé par les mœurs nouvelles. Leur long séjour parmi nous en fait nos tyrans. Ils sont grognons, entêtés, pleins de manies, s'afîolant toujours de quelque chat, ou de quelque oiseau qui devient leur seul maître, par conséquent le nôtre. Si, au moins, ils ne tourmentaient que nous I mais la présence de vieux domestiques dans une famille rend le service impossible, tant ils sont impérieux vis à vis des autres serviteurs, et jettent partout la discorde dans la maison, à force de vouloir y régner.

— Mais, répondis-je à ma femme, puisque tu tiens tant à l'affection des domestiques, tu ne dois pas attaquer nos vieux serviteurs d'aujourd'hui; ils nous aiment.

— Oui ! mais comment? au lieu du dévouement naïf des anciens serviteurs, comme cette affection a conscience d'elle-rnême ! comme elle tient registre de tout ce qu'elle fait I Ils sont à cheval sur leur dévouement comme un vieux hobereau sur ses quartiers de noblesse, toujours prêts à vous reprocher votre ingratitude et à vous jeter au visage cette phrase odieuse : « Après les marques d'attachement que je vous ai données. » Sais-tu à quel état sontaujourd'liui vis avis les uns des autres les vieux domestiques et les maîtres? A l'état d'amants. Bouderies! larmes! Brouilles et]raccommodementsl éternelles menaces de partir....

— Ou éternelles menaces de rester! reprit Maurice en riant! Le père d'un de mes amis dit un jour à une vieille servante : « Je vous chasse! — Œ Que c'est bête de dire ces choses-là, lui répondit- « elle; comme si vous ne saviez pas bien que je « ne peux pas m'en aller! »

— C'est cela! reprit ma femme! Tiens! ne me

parle plus de progrès en fait de domesticité ! Le prétendu progrès a détruit jusqu'au personnage touchant de la nourrice. Cette femme qu'attachait à nos familles un lien presque aussi fort que le lien du sang, le lien du lait; qui une fois entrée sous notre toit y demeurait jusqu'à son dernier jour comme la tradition vivante; qu'est-elle aujourd'hui dans la maison? La première des mammifères! une mercenaire qui ne songe qu'à vous •vendre sa marchandise le plus cher possible, et à s'en aller dès qu'elle l'a débitée. Sans doute elle aime l'enfant qu'elle nourrit, mais d'une affection tout animale, inconsciente comme l'instinct et fugitive comme lui. Les douze mois de nourriture à peine écoulés, elle retourne à ses vrais enfants, comme une exilée court vers son pays, et si elle garde encore avec nous quelques relations, ce sont des relations intéressées. Elle se souvient d'appeler notre fille sa fille aux époques de l'année oii la réponse est un cadeau. Tu as beau dire, c'est triste ! ta chère révolution a fait là un grand mal. Il y a encore des domestiques, mais elle a tué les serviteurs. »

Ma femme s'arrêta à ce mot, me jetant un regard

quelque peu triomphant, mon 111s un regard mêlé de plaisir et de contrariété; il était content que sa mère vainquît, mais il était ennuyé que je fusse vaincu, car ma position lui semblait fort mauvaise. Je répondis à ma femme après un court silence :

« As-tu fini ?

— Oui.

— Hé bien, je commence! Tu dis vrai. La Révolution a tué les serviteurs, mais elle a tué aussi les valets et, ce faisant, elle a compensé le mal par le bien.

— Je ne comprends pas, explique-toi.

— Un de mes amis, professeur de déclamation théâtrale au Conservatoire, me disait ces jours-ci : « Il y a tout un emploi qui a disparu du théâtre, a et pour lequel nous ne pouvons plus faire d'élè- « ves; c'est l'emploi des valets. Il n'y a plus de rôles « de valets dans les pièces modernes. » A quoi je lui répondis : « Tant mieux ! cela prouve qu'il n'y en « a plus dans la vie! » En effet, lis Molière, Dancourt, Regnard, Dufresny, Lesage, Dallainval, Destouches, tous les peintres de la société d'autrefois. Que sont les domestiques dans leurs comédies? Des

Scapins \ des Grispins, des Labranches, c'est-à-dire, des fripons, des faussaires, des entremetteurs, les complices ou les corrupteurs des fils. Que sont les femmes de chambre? Des Martons, des Lisettes, c'est-à-dire les confidentes des jeunes filles, les messagères des correspondances amoureuses, les ennemies nées des maris et des pères. Ajoute que tous ces personnages sont empruntés à la société bourgeoise. Arnolplie est un bourgeois, Géronte est un bourgeois, Sganarelle est un bourgeois. Il s'ensuit que sous l'ancien régime, dans les classes moyennes elles-mêmes, à côté de la foule des domestiques honnêtes et dévoués, s'était élevée la race de la valetaille, c'est-à-dire les plus misérables et les plus funestes hôtes d'une maison . J 'admets que la révolution des mœurs ait lait disparaître les premiers, mais tu dois convenir aussi qu'elle a balayé les seconds. Quelle est la jeune fille aujourd'hui qui prend sa femme de chambre pour

1. Ces personnages, je le sais, étaient empruntés à la comédie italienne; mais, sous leurs noms et leurs costumes étrangers, ils n'en représentaient pas moins les mœurs françaises, comme les Damis, les Clitandre et les Orgon, étaient des hommes du dixseptième siècle, malgré leurs noms qui ne sont d'aucun temps.

confidente et pour complice d'une affection cachée? Quel est le jeune homme pressé de dettes qui s'entende avec un valet de chambre pour tromper son père et le voler? C'est là un progrès iticontestable, et à quoi tient-il ce progrès? A une autre amélioration plus fondamentale encore. Si les domestiques ont perdu leur empire sur nos enfants, c'est que d'autres le leur ont pris. Ces autres, quels sont-ils? Nous. Tu t'es attendrie tout à l'heure sur l'affection des anciens serviteurs pour leurs jeunes maîtres ou leurs jeunes maîtresses; moi cette affection me blesse, et j'en suis jaloux! car c'est notre place qu'usurpaient alors . les domesticpies. A mesure que le triomphe des sentiments naturels a rapproché les enfants des parents, il a éloigné d'eux les domestiques. Leur décadence n'est autre chose que notre avènement. La jeune fille d'autrefois, compagne de sa soubrette, en faisait son amie; la jeune fille d'aujourd'hui, élevée par sa mère et vivant avec sa mère, se confie à sa mère. Le père d'autrefois donnait à son fils pour compagnon de voyage un vieux serviteur; le père d'aujourd'hui part avec son fils, souvent sans domestique, et ils se servent de serviteur l'un à l'autre....

— Soit! reprit ma femme, tu attaques avec raison les domestiques d'autrefois ; mais tu ne tiens pas ta parole, tu ne justifies pas les domestiques d'aujourd'hui. Restent toujours leurs vices, leur hostilité, et surtout, ce qui m'épouvante le plus en eux, leur silence 1 Oui! je t'avoue que lorsqu'à table, pendant un long dîner, je vois, je sens derrière nous ces muets qui assistent impassibles à tout ce qui se dit et à tout ce qui se fait; qui voient, qui entendent nos colères, nos gaietés, nos éclats de rire, nos querelles, et dont le visage de marbre ne trahit pas une émotion; je suis effrayée de tout ce qu'ils ne disent pas! Et leur paresse! Et leur vanité! Ils ont inventé un droit nouveau, sur lequel ils sont intraitables, le droit de ne pas nous servir.

— Qu'est-ce que ce droit-là?

— Un fait récent te le dira. Une souveraine vivante, tu entends ? vivante, donnait une soirée intime. Une lampe vint à filer. La souveraine se lève et va baisser la lampe. Étonnement d'une grande dame étrangère qui était présente. La souveraine s'en aperçoit : «Vous êtes surprise, lui dit-elle tout « bas, que je me sois levée pour baisser cette lampe

« moi-même? — C'est vrai, Majesté ! — C'est que, « si j'avais dit à ma première dame d'honneur : La « lampe file, elle se fût immédiatement levée pour « dire au chambellan : La lampe file; le chambellan « eût immédiatement dit au premier valet de pied : a La lampe file; le premier valet de pied l'eût immé- « diatement fait dire au domestique chargé de ce a service, et d'immédiatement en immédiatement, « la lampe filerait encore.... J'ai trouvé plus court « de la baisser moi-même ! »

« Hé bien, mon cher ami, ajouta ma femme; ce fait de cour est la règle partout !

-- Oh! partout!

— Oui, partout le fractionnement des fonctions et la hiérarchie des services est le credo des domestiques : si les préséances régnent encore quelque part, c'est à l'office, à l'antichambre et à la cuisine. La femme de chambre ne permet pas qu'on mette son couvert ailleurs qu'à la droite du chef. Entre dans la cour d'un grand hôtel : la voiture est attelée, le cocher, poudré et galonné, est sur son siège : guides et fouet sont dans sa main. Que crois-tu qu'il ait fait avant de monter sur son siège?... Il est monté! Rien de plus. Ce n'est pas

lui qui a harnaché .les chevaux, ce n'est pas lui qui a nettoyé la voiture, ce n'est pas lui qui a pris les rênes, il est monté sur son siège.

MON FILS (souriant).

— Lui-même?

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