‹ Les pères et les enfants au XIXe siècleChapitre 19 sur 44 · MA FEMME · texte numérisé non relu

MA FEMME

— Oui 1 lui-même ! Il conduit ! voilà son office ! mais proposez-lui de vous seller un cheval, il vous demandera son compte. Descendons d'un degré. Entre simplement dans une maison riche. La femme de chambre fait le feu de la chambre de sa maîtresse et lui apporte son déjeuner dans son lit; mais ordonnez-lui de préparer le feu du salon ou de servir à table, elle réjîond que ce n'est pas son service. Descends encore d'un degré. Entre chez des bourgeois comme nous, mais qui ont plus d'un domestique. Dis à la cuisinière de disposer un lit : au valet de chambre de laver la vaisselle, ils refuseront ou n'obéiront qu'en grondant et à la condition de ne pas recommencer. Ils me font toujours penser à l'Angleterre, où lorsqu'un domestique se présente dans une grande maison, sa première question est celle-ci : Do you take me for ivork or

for ornamenl P Me prenez-vous pour le travail oupour V ornement ?

— Oh ! le joli mot! s'écria mon fils en riant.

— Dis donc le terrible mot ! repris -je avec force ; car il est la condamnation des maîtres ! Vous énumérez tous deux avec amertume les vices des domestiques, les travers des domestiques; mais ces vices sont-ils ceux de leur caractère ou de leur position? Sont-ils les leurs ou sont ils les nôtres? Voilà la question. Autour d'eux tout est richesse, et ils vivent de privations relatives ; ils assistent à toutes les délicatesses d'une vie qu'ils ne partagent pas ; ils ressemblent à des indigents placés devant une vitrine de changeurs. Ils vont se coucher dans une mansarde glacée, après avoir allumé un bon feu dans une jolie chambre bien tapissée. As-tu jamais réfléchi à ce qui doit se passer dans la tète d'un domestique d'aujourd'hui pendant un repas quelque peu recherché? Il nous entend vanter chaque vin, déguster chaque mets : sa gourmandise, excitée jusqu'à la passion, compte avec regret les morceaux les plus délicats qui disparaissent, et il ne s'en console qu'en savourant d'avance les restes, puis, le dîner fini, la maîtresse lui dit tout

bas : « Serrez cette bouteille et dites à l'office « qu'on garde ce plat pour demain. «

— Ah ! pour le coup c'est vrai ! dit ma femme en riant.

— Tu nous peignais énergiquement ce muet debout derrière nous, nous maudissant en silence. Mais que faisons- nous pour qu'il nous estime? Quelle marque de mépris pour lui, que notre sansgêne devant lui ! A voir les maris et les femmes se quereller devant les domestiques, à voir les pères battre quelquefois leurs enfants devant les domestiques, à entendre les hommes raconter les histoires les plus libres, se moquer de leurs parents, déchirer leurs amis devant les domestiques, insulter enfin parfois la classe même des domestiques devant les domestiques, ne dirait-on pas

■ qu'ils croient parler devant des brutes, qui n'ont ni yeux, ni oreilles ? Quelles vertus pouvez-vous exiger de gens qui reçoivent de telles leçons? Vos actions corrigent- elles au moins vos discours ? Votre conduite envers eux répare-t-elle votre conduite devant eux? Voyons! regardez autour de vous ! Il n'y a pas aujourd'hui une seule classe dont l'infériorité et les infortunes n'éveillent quel-

que sympathie, quelque sollicitude. Le vice luimême rencontre l'intérêt. On s'occupe de moraliser les prisonniers, les voleurs, les meurtriers. Que fait-on pour la classe des domestiques ? Quelle fondation leur est consacrée? Les maîtres même qui s'occupent le plus de toutes les classes deshéritées, prennent-ils souci des mœurs, de l'instruction, de l'amélioration de leurs serviteurs? Non! Ils établissent partout des bibliothèques, des cours, des sociétés de secours mutuels, des écoles de perfectionnement, partout, excepté chez eux. Te diraije tout? Hé bien, il y a dans Paris, dans nos maisons, une chose, une partie que je ne peux jamais regarder sans effroi, c'est le cinquième étage. Une jeune fille, agréable et bien tenue (toutes les filles de chambre s'habillent maintenant avec goût), une jeune fille de dix- huit ans, de vingt ans, entre à votre service ; où la logez-vous ? Au cinquième étage ! avec tous les domestiques de tous les ménages de la maison ! As-tu pensé quelquefois à ce que c'est que ce cinquième étage ? T'es-tu demandé ce qui pouvait, devait se passer là-haut, quand, après la journée terminée, toutes ces convoitises contenues, toutes ces envies réprimées,

toutes ces effervescences étouffées remontent dans ce ghetto, et s'y étalent pendant huit heures en toute liberté, sans contrôle, sans règle, et avec toute l'ardeur effrénée des parties de revanche 1 Une de tes amies vint me trouver il y a quelques mois, indignée, hors d'elle! Que lui arrivait- il? Sa femme de chambre, une jeune fille de seize ans, était grosse du fait de son domestique. « Quel parti « prenez-vous, lui dis-je? — Quel parti? je les mets « tous deux à la porte ! — Ah ! oui, répondis-je, « voilà votre moralité satisfaite ! Mais ètes-vous « bien sûre que votre conscience ait le droit de l'ê- « tre ? N'êtes-vous pour rien dans cette faute? Cette « jeune fille était honnête quand ses parents vous » l'ont confiée. Qu'avez-vous fait pour la protéger ? « Vous la mettez à la porte ! après ? que va-t-elle « devenir? La voilà pendant plusieurs mois con- « damnée à ne pas trouver de place ! Quels conseils « lui donnera la misère ? dans quel abîme la pous- " seront le désespoir et l'abandon ?

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