‹ Les pères et les enfants au XIXe siècleChapitre 20 sur 44 · T8 LES PERES ET LES ENFANTS · texte numérisé non relu

T8 LES PERES ET LES ENFANTS

charge d'âme ! je veux qu'on se souvienne que les domestiques sont des hommes, et les servantes des femmes 1 ou plutôt non, que ce sont des enfants ! Oui, des enfants ! Ils en ont l'ignorance, les appétits mal réglés, les désirs mobiles, le mélange d'irréflexion et de diplomatie, le penchant au mensonge, tout ce qui naît enfin du manque d'éducation. Et si tu ajoutes qu'ils sont exposés aux plus irrésistibles tentations, que tout ce qui les entoure conspire contre leur probité ; que ta cuisinière a pour flatteurs et pour corrupteurs tous tes fournisseurs; que tous tes marchands offrent une prime à ton valet de chambre pour te voler ; que ta lingère, ta couturière, ta cordonnière sollicitent au prix de For la complicité de ta femme de chambre ; si tu ajoutes encore que leur position est en désaccord avec tout notre ordre social, qu'ils forment et se sentent une caste méprisée dans un temps où il n'y a plus de castes -, qu'ils sont électeurs depuis vingt ans, et que leur serment ne vaut celui de leur maître devant la justice que depuis hier ; si enfin tu te souviens qu'il n'y a pour eux ni foyer de famille, ni joies de famille; que, même mariés, ils sont séparés ; que souvent la femme et le mari servent

à cinquante lieues l'un de l'autre ; que la mère ne peut ni nourrir, ni élever, ni garder, ni même aller soigner ses enfants s'ils sont malades.... Alors, au lieu de t'étonner de leurs vices, tu t'étonneras de ce qui leur reste de qualités ; ton mépris se changera en pitié, et tu leur tendras la main comme aux paysans, comme aux ouvriers, comme à tous ceux qui se débattent entre le passé et l'avenir, pour les aider à arriver au but supérieur où ils tendent instinctivement.

— Un but supérieur? Quel est-il ?

— Une société nouvelle s'élève. La domesticité doit changer de programme comme tout le reste. Qu'était-elle autrefois ? L'inféodation du serviteur à la personne du maître, c'était un produit et un reste de tout le système féodal, où depuis les souverains jusqu'aux serfs, tout homme était l'homme de quelqu'un. Aujourd'hui, nul ne relève que de lui-même. Le titre d'électeur accordé aux domestiques vous indigne; moi, il m'éclaire, j'y vois l'expression suprême du droit individuel*. Dès lors, la facilité des domestiques à nous quitter, ne m'apparaît plus que comme une aspiration à l'indépendance, et pour devenir une vertu, il suffit

qu'elle produise ses efiets naturels, la fierté du cœur et le respect de soi-même. C'est à nous, maîtres, à, les faire germer dans le cœur de nos serviteurs. Qu'à leurs yeux comme aux nôtres ils soient, non plus seulement des inférieurs, mais des êtres libres signant avec nous un contrat qui nous lie à eux, comme eux à nous, et pour la bonne exécution duquel chacun doit apporter sa part: nous, l'équité et l'humanité; eux, l'exactitude et la probité.

— Voilà l'affection bannie de ces relations.

— Non ! mais c'est encore à nous à leur donner l'exemple. On se plaint toujours que les aomestiques ne nous aiment pas. Est-ce que nous les aimons? J'entends souvent dire : « Un serviteur qui « est chez vous depuis vingt ans vous quittera pour « cent francs de gages de plus ! » Est-ce que nous les lui donnons pour le garder? Pourquoi le sacrifice doit-il être à la charge du plus pauvre? Aimons-les, conseillons-les dans leurs embarras, soignons-les dans leurs maladies, et nous verrons l'attachement reprendre sa place entre eux et nous. Seulement cet attachement ne peut plus avoir le même caractère qu'autrefois. Le passé nous mo.>

tre le maître causant avec ses domestiques, tutoyant ses domestiques, et cette familiarité était sans inconvénient, parce qu'elle ne détruisait ni le respect, ni l'obéissance : le maître avait beau descendre de son rang de supérieur, le serviteur maintenait la distance par le sentiment intime qu'il avait de son infériorité. Mais aujourd'hui, le maître doit toujours se souvenir de son rang, car le domestique est toujours tenté de l'oublier. Prouvez donc votre attachement à votre ancien serviteur par vos actes ; qu'il vous prouve le sien par son zèle; mais pas d'épanchements, pas d'échanges de paroles affectueuses ; la froideur extérieure est ici la sauvegarde de l'affection intime

ce Même réserve, même prudence dans les relations de nos enfants avec les domestiques.

« La première enfance a de tels besoins, elle a surtout une telle grâce qu'on ne peut la soustraire aux embrassements des gens de service: les joues d'un baby appartiennent à toutes les lèvres de la maison, comme son sourire ingénu est la joie de tous les cœurs; mais ces premières années écoulées, la société des domestiques est mauvaise pour les enfants Petits, ils y contractent des habitudes

ip± LES PÈRES ET LES ENFANTS.

de bas langage; adolescents, ils s'y instruisent parfois en de dangereux secrets; jeunes, ils y sont trop à leur aise, trop flattés et y perdent le goût des sociétés choisies où il faut payer de sa personne. Le goût pour les domesliques dénote ou entretient chez l'enfance et la jeunesse une certaine timidité paresseuse et vaniteuse, parfois même une certaine bassesse.

« Je résumerai, du reste, mon programme en un seul mot. Ce qui doit présider aujourd'hui à tous nos rapports avec les domestiques, c'est une habitude qui est presque une vertu, et une vertu toute nouvelle: la politesse. Jadis on était bon, humain, .généreux, affectueux envers les domestiques, on n'était pas poli, on ne pouvait pas l'être. La politesse, dans ces sortes de relations, est une qualité toute démocratique. Elle a cet admirable avantage qu'elle consacre à la fois l'égalité de nature et l'inégalité de position ; elle met tous. les hommes sur le même niveau, et maintient chacun à sa place. La politesse envers votre serviteur assure son respect pour vous, en lui prouvant votre respect pour lui.

« Ainsi compris, ainsi élevés à la dignité sérieuse

Î.KS DOMES IIQUES. 1 ^ ^î

de tous les engagements sociaux, les rapports des maîtres et des domestiques peuvent offrir une des plus belles formes de la démocratie. La Convention, qui parfois a mêlé à ses meilleurs décrets line sentimentalité puérile, remplaça le mot domestique par le mot officieux. Cette transformation d'un fatigant et assujettissant service en une sorte de complaisance volontaire, est factice et ridicule; n'ôtons pas sa rudesse à la réalité, c'est là qu'est sa beauté, et honorons dans la domesticité ce qui fait la force et la gloire de tout être humain : « Le travail et le pain gagné ! »

Ma femme garda quelque temps le silence, puis elle reprit avec une sorte de tristesse : « soit ! mais avoue que nous voilà bien loin de la facilité cordiale des mœurs antiques, et que tout cela constitue un ensemble de relations bien froid et bien sévère 1

— Que veux-tu? les sociétés démocratiques ne sont pas des sociétés tendres, et nous y vivons tous en face les uns des autres , armés de nos droits comme d'un fusil. Heureusement, il y a dans ce tableau de famille quelques côtés moins sombres. Un dernier fait te le prouvera. Chaque

année l'Académie française distribue à peu près vingt prix de vertu Sur ces vingt prix, huit, et quelquefois dix, reviennent à des domestiques.

Ces rapports m'ont fort donné à réfléchir.

Pour les gens du monde, le monde commence au boulevard des Italiens et finit aux Champs- Elysées, ou, si tu l'aimes mieux, commence à li rue du Bac et finit à la rue de Varennes. Mais sortons de ces grands hôtels, laissons-là ces antichambres de millionnaires et de hauts personnages, où de grands laquais, galonnés, la tète enfarinée, étalent sur des banquettes de velours leurs mollets en bas de soie, jouent aux cartes, jouent à la bourse, joignent les vices du luxe aux bassesses du servage, et tout en se croyant la fleur, la crème de la domesticité, n'en sont en réalité que la lie! Entrons, soit à Paris, soit en province, au sein des classes moyennes et laborieuses. Qu'y trouvons -nous ? Toute une domesticité nouvelle et souvent admirable.

Il y a d'abord la providence des humbles ménages , la Petite Bonne, faisant tout, pourvoyant à tout, courageuse, forte, sobre, dormant dans une soupente, dînant sur un bout de table, et tra-

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