‹ Les pères et les enfants au XIXe siècleChapitre 22 sur 44 · LA PATTE DE DINDON · texte numérisé non relu

LA PATTE DE DINDON

« Ce matin, à propos d'un plaisir manqué, je dis en riant à mon fils : Je vois que tu as besoin que je te fasse une petite leçon.

— Eh! sur quoi, père?

— Sur une disposition, que tu tiens de moi, hélas! et dont je voudrais bien te guérir.

— Quelle est-elle?

— Le récit d'une petite aventure de ma vie d'écolier te l'apprendra.

J'avais dix ans, j'étais au collège, je rapportais chaque lundi de chez mes parents la grosse somme de quinze sous, destinée à payer mes déjeuners du

matin, car le collège ne nous fournissait pour ce repas qu'un morceau de pain tout sec.

Un lundi, en rentrant, je trouve un de nos camarades (je me rappelle encore son nom, il se nommait Couture) armé d'une superbe patte de dindon; je dis patte et non cuisse, car l'objet tout entier se composait de ce que dans mon ignorance j'appellerai un tibia., et de la patte avec ses quatre doigts, le tout recouvert de cette peau noire, luisante et rugueuse, qui fait que le dindon a l'air de marcher sur des brodequins de chagrin.

Dès que mon camarade m'aperçut: « Viens voir! « me dit-il, viens voir!...» J'accours! Il serrait le haut de la patte dans ses deux mains, et, sur un petit mouvement de sa main droite, les quatre doigts s'ouvraient et se refermaient comme les doigts d'une main humaine. Je restai stupéfait et émerveillé. Comment cette patte morte pouvait elle remuer? Comment pouvait-il la taire agir? Un garçon de dix-huit ans qui va au spectacle, et qui suit le développement du drame le plus merveilleux, n'a pas les yeux plus écarquillés, les regards plus ardents, la tête plus fixement penchée en avant, que moi, en face de cette patte de dindon. Chaque

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fois que ces quatre doigts s'ouvraient et se refermaient, il me passait devant les yeux comme un éblouissement. Je croyais assister à un prodige. Lorsque mon camarade, qui était plus âgé et plus malin que moi, vit mon enthousiasme arrivé à son paroxysme, il remit la merveille dans sa poche et s'éloigna. Je m'en allai de mon côlé, mais rêveur, et voyant toujours cette patte tlotter devant mes yeux comme une vision !,.. « Si je l'avais, me di- « sais-je, j'apprendrais bien vite le moyen de la faire « agir '.Couture n'est pas sorcier! Et alors... comme « je m'amuserais!... » Je n'y tins plus, je courus à mon camarade....

— Donne-moi ta patte!... lui dis-je avec un irrésistible accent de supplication! Je t'en prie!...

— Ma patte!... Te donner ma patte'... Veux-tu t'en aller 1... »

Son refus irrita encore mon désir.

— Tu ne veux pas me la donner ! . . .

— Non!

— Eh bien'... vends-la moi!

— Te la vendre? Combien?

Je me mis à compter dans le fond de ma poche l'argent de ma semaine....

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— Je t'en donne cinq sous I

— Cinq sous!... une patte comme celle-là! Estce que tu te moques de moi !

Et, prenant le précieux objet, il recommença devant moi cet éblouissant jeu d'éventail, et chaque fois ma passion grandissait d'un degré,

— Eh bien, je t'en offre dix sousl

— Dix sous ! . . . Dix sous 1 reprit-il avec mépris I . . . Mais regarde donc!... «

Et les quatre doigts s'ouvraient et se refermaient toujours!...

— Mais enfin, lui dis-je en tremblant,... combien donc en veux-tu?

— Quarante sous ou rien 1

— «Quarante sous!... m'écriai-je, quarante sous! Près de trois semaines de déjeuners ! par exemple I

— Soit! à ton aise! »

La patte disparut dans sa poche, et il s'éloigna. Je courus de nouveau après lui.

— Quinze sous!

— Quarante !

— Vingt sous!

— Quarante!

— Vingt-cinq sous!...

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— Quarante!.. »

Oh! diable de Couture! comme il aura bien fait son chemin dans le monde! comme il connaissait déjà le cœur humain!... Chaque fois que ce terrible mot Quarante touchait mon oreille, il emportait un peu de ma résistance. Au bout de deux minutes, je ne me connaissais plus!

— Eh bien, donc! quarante!... m'écriai-je.... Donne-la-moi!

— Donne-moi d'abord l'argent, » reprit-il...

Je lui mis dans la main les quinze sous de ma semaine, et il me fit écrire un billet de vingt-cinq sous pour le surplus.... Oh! le scélérat! il était déjà homme dafîaires à treize ans!... Puis tirant enfin le cher objet de sa poche : « Tiens me dit-il, la voilà!... »

Je me précipitai sur elle!... Au bout de quelques secondes, ainsi que je l'avais prévu, je connaissais le secret et je tirais le tendon qui servait de cor^ion de sonnette, aussi bien que Couture ! Pendant deux minutes, cela m'amusa follement ; après deux minutes, cela m'amusa moins; après trois, cela ne m'amusa presque plus; après quatre, cela ne m'amusa plus du tout! Je tirais toujours

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parce que je voulais avoir les intérêts de mon argent.... Mais le désenchantement me gagnait.... Puis vint la tristesse! .. puis le regret, puis la perspective de trois semaines de pain sec!. puis le sentimentde ma bêtise.... et tout cela se changeant peu à peu en amertume, la colère s'en mêla.... et au bout de dix minutes, saisissant avec une véritable haine l'objet de mon amour, je le lançai pardessus la muraille, alin d'être bien sûr de ne plus le revoir!...

Ce souvenir m'est revenu bien souvent depuis que je n'ai plus dix ans, et bien souvent aussi j'ai retrouvé en moi l'enfant de la patte de dindon. Cette impétuosité de désir, cette impatience de tous les obstacles qui me séparaient de la possession désirée, cette folle imprévoyance, cette puissance d'illusion égale seulement, hélas ! à ma puissance de désillusion; tous ces traits de caractère se sont mille fois réveillés.... que dis-jel se réveillent encore en moi dès qu'une passion m'envahit .' ... Oh ! on n'étudie pas assez les enfants ! On traite trop leurs sentiments de puérilités! Rien n'est puéril dans lame humaine! L'enfant ne meurt jamais tout entier dans l'homme, et ce qui est puéril aujourd'hui

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peut être. terrible ou coupable demain! Les passions sont différentes, mais le cœur où elles poussent est le même, et le meilleur moyen de bien diriger un jeune homme est d'avoir bien observé le garçon de dix ans. Ainsi cette patte de dindon m'a fort servi. Vingt fois dans ma vie, au beau milieu d'une sottise, ce souvenir m'est revenu..,. « Tu seras donc toujours le même, » me disais-je, et je me mettais à rire, ce qui m'arrêtait court ! 11 n'y a rien de plus utile que de se rire au nez de temps en temps. »

Je me retournai alors vers mon lils, et je lui dis:

0 [jl'jOo; ÔTjÀo' o-i.

Cette fable montre que.... Les fils ressemblent quelquefois à leurs pères.

Nous vivons dans un mystère éternel, au milieu des choses mêmes qui nous sont le plus familières. Il me semblait que cette vie commune des pères et des enfants m'était connue dans tous ses recoins comme la chambre que j'habite; je croyais en avoir éprouvé ou deviné tous les sentiments, en avoir sondé toutes les profondeurs, et voilà que tout à coup s'ouvre devant mes yeux un abîme que je ne soupçonnais pas. On dit sans cesse en croyant comprendre toute la signification de cette parole : Un fils est l'héritier naturel de son père;

mon fils héritera de mon nom, de mon titre, du mon bien, de ma place; mon tils a hérité de moi tel trait de visage, telle disposition de caractère, et l'on croit avoir tout dit : hier, m'est apparu un côté bien autrement intime de ce fait, si mystérieux, l'hérédité.

Un hasard heureux, que je dois encore à mon tils, m'a mis en relations affectueuses avec M. le duc de Candé. J'ai toujours accepté et même cherché des amis dans toutes les classes. En général, nous enfermons trop notre vie dans la zone sociale où nous sommes nés. De là notre ignorance de tout ce qui n'est pas notre monde. Il faudrait habituer notre âme et notre, intelligence à chercher leur nourriture à la façon des racines d'arbres, c'est-à-dire en plongeant ou en s'élevant dans les couches qui sont au-dessus ou au-dessous d'elles; il faut si je puis parler ainsi, vivre verticalement et non pas horizontalement. C'est ce que j'ai toujours tâché de faire, et j'ai le bonheur d'avoir des amis ouvriers, et des amis marquis.

Le duc de Candé est le vrai type de ce que peut être et de ce que doit être le gentilhomme aujourd'hui. Jeune, il a servi bravement en Afrique.

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Maiié et retiré du service, il a consacré une partie de sa fortune considérable à de grandes entreprises de reboisement, de défrichements et de drainages; il faut toujours qu'il mette du grand dans l'utile, et du chevaleresque dans le positif. Nos relations sont celles de deux amis. Voici de quelle manière elles se sont formées.

Nos deux fils ont suivi le même collège, et quoique Maurice soit plus jeune, les mêmes classes. De là leur intimité, puis la nôtre. J'ai remarqué qu'il s'établit assez souvent aujourd'hui, grâce au mélange des enfants de toute position dans les collèges, des rapports assez intimes entre des parents, de naissance et de fortune très-différentes. C'est une sorte d'affection toute moderne qui emprunte quelque chose de particulier aux charmants intermédiaires qui la font naître. S'aimer parce qu'on a des enfants qui s aiment, et s'aimer en eux, c'est s'aimer autrement que par camaraderie, que par relations d'intérêts ou de plaisir, même que par convenance ou par goût. On se parle souvent d'eux, ce qui ouvre le cœur et les lèvres; on se communique ses craintes, ses espérances, ses desseins sur eux. ce qui ressemble

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à une contidence ; on ne craint pas de s'avouer l'un à l'aufre ses faiblesses, ce qui ressemble à une confession. i

Mon fils me parlait depuis longtemps de son ami de Candé; il me le vantait avec cet enthousiasme un peu diplomatique, qui voulait dire : « Puis-je l'amener ici ? » Je feignais de ne pas comprendre, et pour cause. Un jour il me dit :

— Père, mon ami de Candé ma invité à aller goûter chez son père, puis-je y aller?

— Non, mon cher enfant.

— Pourquoi ?

— Parce que je ne sais pas si ta visite ne déplairait pas à M. de Candé.

— Oh ! non ! Octave m'a dit que non.

— Soit ! mais son père ne me l'a pas dit à moi, tu n'y peux aller. «

Mon fils se tut.

Même dialogue s'établit à quelques jours de distance entre le jeune Candé et son père qui lui fit la même réponse.

La fierté aristocratique du duc et ma raideur démocratique se tenaient en face l'une de l'autre, à peu près comme les deux chèvres de la Fontaine,

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quand un jour je le vis entrer chez moi. Il avait senti que c'était à lui de faire le premier pas, et il le lit comme il fait tout, avec je ne sais quelle grâce de gentilhomme croisée de franchise militaire, qui donne à ses paroles comme à son attitude ce que j'appellerai une cordialité élégante.

— Monsieur, me dit-il en entrant, vous me connaissez certainement beaucoup , quoique vous ne m'ayez jamais vu, car personne ne m'est plus connu que vous quoique je n'aie jamais eu l'honneur de vous voir; je suis M. le duc de Candé. »

Je saluai, en souriant de ce début.

— Votre fils a été fort utile au mien, qui je crois n'a pas été inutile au vôtre; nous voilà donc, vous et moi, créanciers et débiteurs l'un de l'autre ; eh bien, si nous mêlions ensemble notre actif et notre passif, et si nous en faisions de l'amitié? Cela vous va-t-il? »

Je lui tendis ma main; il me tendit la sienne; nous nous assîmes, nous nous parlâmes de nos enfants, et une heure après nous étions amis.

Ce n'est pas que ni ce jour-là ni les jours qui suivirent, nous nous relâchâmes en rien de nos opinions mutuelles. Au contraire, c'était entre

nous comme un jeu ordinaire de conversation, que de nous attaquer l'un l'autre sur les préjugés et les travers réciproques de nos deux partis. Je l'appelais toujours en riant monsieur le duc, à quoi il me répondait par monseigneur le roturier ; mais au fond, la vue et le commerce d'un honnête homme d'opinions contraires à la nôtre exerçait sur nous une influence réelle ; nous nous afl"ermissions mutuellement dans ce sentiment qui est l'équité des esprits droits et des cœurs justes, le respect de nos adversaires.

Notre entretien le plus habituel portait, on le conçoit, sur nos enfants. Un jour, après une longue causerie :

— Permettez -moi, lui dis-je, de vous parler à cœur ouvert. Votre fils m'étonne, m'effraye; presque tout en lui est excès et contraste. Il tient de vous le sursum corda des grandesâmes, cet en avant des anciens preux, qui est resté le signe de la noblesse française. Puis tout à coup à ces enthousiasmes succèdent des découragements profonds. Il a des élans de folle gaieté, qu'interrompent brusquement des tristesses qui ne sont pas de son Age. Il porte en lui toutes les nobles ambitions et

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