LES PÈRES ET LES ENFAXTS
d'incompréhensibles dégoûts. Mêmes contradictions dans sa vigueur physique et dans sa santé. Il est trois fois plus fort que mon fils quand il est plus fort, mais soudain après ces déploiements d'adresse et d'audace merveilleuses, arrivent des défaillances, des pâleurs, des prostrations qui le renversent; ce n'est plus le même être. On dirait que quelque puissance malfaisante jette tout à coup, ou a jeté dès sa naissance dans cette organisation puissante un germe fatal qui l'arrête dans son développement. Cette puissance mystérieuse et redoutable, ne serait-elle pas l'hérédité?
— L'hérédité! s'écria-t-il tout à coup en pâlissant affreusement, l'hérédité!
— Rassurez-vous, lui dis-je, en souriant, vous comprenez que je ne vous accuse pas. Il suffit de vous regarder, vous et votre énergique nature, pour être convaincu que dans la constitution de votre fils c'est vous qui représentez la force et la vie. Mais cherchez dans vos ascendants, parmi vos parents, même parmi vos collatéraux. L'hérédité physique est un fait si étrange ! Cherchez s'il n'y aurait pas dans votre maison quelque grave maladie de famille! Préoccupé de l'état de votre
T. ES HllRÉDIliiS. -20 :i
lils, j'ai élé interroger un des princes de la science, un homme qui a fait de cette loi de l'hérédité l'ol»jet de ses plus profondes études ; je lui ai raconté la double et singulière organisation de ce jeune liomme.
— Et qu'a-t-il répondu ?
— Que dans les natures vigoureuses comme celle d'Octave, c'était toujours le principe vital qui était le vainqueur, mais qu'il fallait aidera la victoire, combattre et chasser le principe du mal, pied à pied, jour à jour, sans s'arrêter ni se lasser jamais; que ces lattes intérieures allaient s'éloignant et s'éteignant d'année en année, jusqu'à ce qu'enfin le souffle de la jeunesse les emportât, comme le soleil du mois de mai emporte et balaye devant lui les brumes de l'aube! Ainsi mon ami, plus de terreur. Le combat aujourd'hui, mais la victoire demain. »
Le duc, après un court silence, me dit :
— Le médecin consulté par vous n'est-il pas le docteur Yerneuil?
— A^ous le connaissez?
— Oui! je le connnais! répondit-il d'une voix sombre. M'avez -vous nommé à lui?
— Non.
— Si vous l'aviez fait, je doute que sa réponse eue été la même?
— Comment?
— Pas un mot de plus sur ce sujet, mon ami, je vous en supplie. J'en sais assez! j'en sais trop! »
Et il s'éloigna précipitamment, me laissant le cœur saisi de crainte.
Ces paroles du duc de Candé m'avaient jeté au cœur les plus sombres pressentiments; mais le temps a marché depuis que j'ai écrit cette triste page, et j'éprouve en la relisant la joie de voir que tout est venu les démentir. Octave est aujourd'hui Tiiî beau et vigoureux jeune homme; il a vingt et un ans, mon fils dix-neuf, et leurs hens d'amitié sont plus étroits encore ffu'nu collège.
Ils s'aiment de toute la force de leurs ressemblances, et de leurs dissemblances. Ils se corrigent et se complètent l'un par l'autre. Mon fils est, je crois, plus affectueux, plus tendre, plus artiste; Son ami est plus résolu, plus passionné, plus homme d'action. Tous deux sont aussi honnêtes et, grâce à Dieu, aussi bien portants l'un que l'autre.
Le duc de Candé, selon l'usage des familles aristocratiques, veut marier son fils jeune. Octave y consent d'autant plus volontiers qu'une charmante cousine est de moitié dans ce désir. Octave et elle se sont aimés enfants et en enfants ; mais leur amitié s'est transformée peu à peu en amour, par cette suite de transitions charmantes qui métamorphosent les bourgeons en feuilles, les boutons en fleurs, l'arbuste en arbre, les enfants en jeunes gens. La poésie s'est toujours plu à chanter les flammes soudaines, les coups de passion qui ressemblent à des coups de théâtre, et dont Roméo et Juliette restent les types immortels. Mais il n'y a peut-être ni moins de poésie ni moins de délicieuses surprises dans cet amour qui, naissant peu à peu, grandit avec la beauté, avec l'es-