‹ Les pères et les enfants au XIXe siècleChapitre 26 sur 44 · G I,L.S PÈRES ET LES ENFANTS · texte numérisé non relu

G I,L.S PÈRES ET LES ENFANTS

justice ressaisit un coupable à deux cents lieues •du théâtre de son crime et sous le voile de ses travestissements ! Ainsi s'ouvrent à notre imagination épouvantée les mystères profonds et ténébreux de l'hérédité. Car ce n'est pas seulement le terrible fléau dont M. de Candé s'est cru victime, qui est transmissible, la science nous apprend que la folie est héréditaire, que la phthisie est héréditaire, que la scrofule est héréditaire, que le supplice de la goutte est héréditaire , que le plus terrible ennemi de l'homme, le cancer, est héréditaire. De là tant de mystérieuses questions au moment des mariages. On ne se contente plus de demander : « Quels sont les parents? Quelle est leur naissance? Comment ont-ils vécu?... » On demande : « Comment sont-ils morts? » A côté de l'héritage, l'hérédité! A côté de l'arbre généalogique de la race, l'arbre généalogique de la santé! A côté de ce qu'on appelle les espérances.... les craintes ! Ce n'est pas tout; la science ajoute qu'il n'est pas un seul de ces fléaux qu'une mauvaise vie ne puisse créer en nous : pas un seul de nos €xcès, excès de table, excès de jeu, excès de sensualité qui ne puisse en se prolongeant devenir le

germe d'une maladie héréditaire. Voilà donc la responsabilité paternelle qui remonte même à l'époque où nous ne sommes pas encore pères; et pour ne parler que du fléau dont ce récit t'entretient, sache-le ! ce fléau infecte un sixième de la population ! Ce fléau abâtardit notre race ! Ce fléau décime la France ! Le jour donc où un jeune homme fait entrer ce germe corrupteur dans son sang, ce n'est pas lui seul qu'il atteint, c'est son fils, ce sont les tils de son fils, c'est son pays même. L'être jeté par lui dans le monde avec ce germe fatal prolonge parfois sa faute dans une longue suite de générations, et peut-être l'éternisé. Oh! certes, il est dur d'être un fils d'Â.dam! Mais je sais quelque chose de plus affreux, c'est d'être un Adam soi-même , et de créer un péché originel !

Ces pensées sont les gardiennes à qui je confie tes dix-neuf ans! Si tu te sens près de faillir, pense au duc de Candé, et ne corromps pas d'avance, par un instant de vertige, les plus profondes joies de ce monde, les joies de l'amour paternel : respecte en toi le père futur!

Hier, je lisais au coin du feu. Ma femme était assise au piano avec son fils : ils exécutaient une sonate de Mozart, à quatre mains. Le visage de ma femme était éclairé d'un double reflet; l'admiration y jetait sa lumière, la tendresse y jetait sa joie.... Elle avait, qu'on me pardonne cette expression un peu mystique en parlant d'une femme un peu dévote, elle avait le plus grand des bonheurs, elle communiait en Mozart avec son fils. Tout à coup j'interrompis ma lecture, et lui dis :

« Ma chère... comptez- vous donc condamner ce malheureux enfant au piano à perpétuité ?

— Comment.... le condamner?.... le condamner au plus pur, au plus noble des plaisirs ?

— Le piano, le plus noble des plaisirs!... pas pour ceux qui l'entendent, du moins.

— Bien, bien, continuez, reprit-elle, je sais tout ce qu'on dit contre ce divin instrument; je sais qu'on l'attaque, qu'on le ridiculise....

— Oui, mais comme il se venge !

— Par ses bienfaits?

— Les bienfaits du piano!... Voyons, quittons le lyrisme!... Je conçois qu'une jeune fille étudie ce rfirm instrument; j'aime mieux, si c'est possible, qu'elle n'y consacre que quatre heures par jour, et qu'elle ne joue pas quarante fois de suite le même morceau; mais enfin, s'il faut s'y résigner, je m'y résigne; mais un jeune homme !

— Un jeune homme aujourd'hui a autant besoin d'être musicien qu'une jeune fille!...

— Quel paradoxe!

— Voyez les faits ! L'aristocratie des goûts s'en va comme toutes les autres aristocraties. La musique se lie aux progrès de la démocratie, et, semblable aux grandes inventions de ce temps, l'élec-

tricité, le chloroforme, la vapeur.... elle devient le partage de tous. Ce n'est plus la lampe du temple, réservée seulement à quelques fidèles, c'est le soleil qui luit pour tout le monde! Avec les orphéons, la musique polit les mœurs ; avec les concerts populaires, elle élève les imaginations, avec les symphonies militaires elle embellit les deux plus charmantes choses de cemonde, les beauxjours et les beaux soirs ! La musique esta la fois l'àme des fêtes publiques et l'âme des fêtes privées!... Elle est une des plus douces fées du foyer domestique. Que de réunions de famille ou d'amitié auxquelles elle ajoute une union de plus ! Quand quelques amis sont groupés autour d'une belle œuvre de maître, ce ne sont pas seulement les heures qui s'écoulent délicieusement, ce sont les sentiments d'afTection mutuelle qui se développent, ce sont les mauvaises pensées qui s'éloignent, et toutes les bonnes qui s'exaltent, l'admiration commune est de tous les sentiments le plus saint, sanctus, et le plus sain sanits.

— J'aime et j'admire comme vous la musique. Je reconnais ses bienfaits, j'applaudis à sa diffusion. Je ne vous conteste que cette phrase: L'étude

de la musique est aussi utile à un jeune homme (|u'à une jeune fille.

— Plus peut-être. Jugez-en! Que votre fils soit ingénieur et qu'il soit forcé d'aller résider en province; qu'il soit magistrat et qu'il lui faille siéger dans un département lointain; qu'il soit professeur et que sa chaire soit située à cent lieues de la Sorbonne; qu'il soit militaire et que ses lieux de séjour soient variables comme des étapes de régiment ; qu'il soit industriel, et que le soin de son industrie le fixe loin de Paris ; qu'il soit simplement amateur de voyages et que le goût de voir et de courir l'entraîne dans les pays étrangers.... Quel sera votre premier soin? De le munir de lettres de recommandation. Eh bien! la meilleure lettre de recommandation, c'est un talent musical. Dès qu'un bon musicien arrive dans une ville, toutes les maisons lui sont ouvertes. Il apporte autant qu'il reçoit! Beaucoup de cœurs s'ouvrent aussi pour lui! faire de la musique ensemble, c'est un moyen de s'aimer presque avant de se connaître.... ou plutôt c'est un moyen de se connaître en quelques instants! Plus d'un mariage excellent s'est commencé autour d'une partition.

Mozart et Beethoven sont de divins intermédiaires. Enfin, grâce à la musique, on trouve une patrie partout. Car on trouve partout à se faire entendre. Elle est la seule langue qui ne soit nulle part une langue étrangère !

— Je n'ai qu'une objection à faire, mais capitale, c'est que vous parlez musique, et que je vous parle piano.

— Piano et musique ne sont qu'un. .. car qui dit musicien dit pianiste. Quel instrument voulezvousapprendre à votre fils? Le violon, la flûte?

— Non, le chant.

— Qui l'accompagnera? Le piano. Ce qu'il y a d'admirable dans le piano, c'est qu'il est le seul instrument qui ait un peu d'abnégation ! Il n'en a pas toujours, il faut bien lui passer quelques /antaisies^ quelques caprices! Mais en définitive, il est l'instrument serviteur et dévoué par excellence ! Il est à la disposition de tout le monde, il aide à faire briller tout le monde, un violon, un bassiste veulent jouer un morceau? Ils ont besoin du concours du piano qui le leur prête!

— Voilà précisément ce que je lui reproche ! sans lui, nous n'aurions peut-être pas de solo!

LE PIANO El l.E FLEUREl. £33

— Oui! mais sans lui nous n'aurions pas non plus dans notre chambre, sous notre main, les symphonies, les opéras, Doji Juan, les Huguenots et la Symphonie Pastorale! Le piano est l'interprète, le traducteur de toutes les grandes œuvres ! Elles sont toutes écrites ou réduites pour le piano ! Je ne peux pas voir dans une arrière-boutique, dans une mansarde, et quelquefois même dans une loge de portier, un piano qui s'est fait tout petit pour s'accommoderàces modestes fortunes.... sans me dire: « L'idéal a sa place à cet humble foyer! » Enfin ces quatre ou cinq mille pianos qui sortent chaque année de Paris, et se répandent dans le monde entier; que sont-ils? Des boîtes à musique? Non! ce sont les messagers du génie! car ils portent dans leurs flancs Mozart et Beethoven, Gluck et Haydn, Weber et Rossini.

— Je suis vaincu.... et convaincu, repris-je!... Je livre notre fils au piano, et je le livre sans regret; mais à votre tour, ne voulez-vous pas me le confier pour un autre art, charmant aussi?...

— Votre art charmant me fait peur !

— Pourquoi?.... Vous êtes de ces mères qui croient que l'éducation du corps a son importance

comme celle de l'esprit! Vous voulez que votre tils soit adroit aussi bien qu'instruit, vigoureux aussi bien qu'intelligent. Vous le voulez même hardi!...

— Je vous l'ai prouvé! puisque je vous l'ai donné, malgré mes terreurs, pour compagnon dans vos courses à cheval, et même dans vos excursions de montagnes; mais cet art, sinistre, cet art à l'exercice duquel se mêlent toujours des prévisions de meurtre et de mort....

— N'exagérons rien, voyons ! Je fais des armes depuis vingt ans..., je n'ai encore pourtant tué personne, et je ne sache pas non plus avoir été tué ! i

— Ne plaisantez pas! Je ne puis pas penser sans frémir au fils de M. Dubreuil.... blessé si gravement il y a quinze jours.

— S'il a été blessé, ce n'est pas parce qu'il avait trop fait d'armes, mais parce qu'il n'en a pas fait assez !

— Mais votre fils a l'imagination très-vive ! Si vous alliez faire de lui un spadassin!

— Il n'y a pas de spadassins parmi les habiles tireurs. Un lâche seul peut provoquer une lutte

LE HIANO liT l.li: ILliUKET. 235

OÙ il n'y a de péril que pour son adversaire. Un homme de cœur trouve dans sa force même le droit et le devoir d'être ferme et modéré, et comme cette même force conseille également aux autres la modération envers lui, il s'ensuit que l'habileté en escrime est une double raison pour se battre plus rarement.

— Ah! répliqua ma femme, comme vous savez bien trouver le chemin de mon pauvre cœur maternel.

— Je le crois bien ! c'est mon cœur paternel qui me l'indique. Voyons ! voulez-vous me donner cinq minutes pour vous convaincre !

— Allons, reprit-elle en souriant, faites votre •conférence sur l'escrime, comme moi sur le piano.

— Je commence donc. Le premier avantage de l'escrime, c'est d'être un art essentiellement français, un art national! comme la conversation. Qu'est-ce que faire des armes? c'est causer. Car, qu'est-ce que causer? n'est-ce pas parer, riposter, attaquer, toucher surtout.... si l'on peut, et Dieu sait qu'à ce jeu-là la langue vaut bien le fleuret!

Je parle du fleuret, mais que dire de l'épée? Les

Allemands ont le sabre, les Espagnols le couteau, les Anglais le pistolet, les Américains la revolver, mais l'épée est l'arme française. Porter l'épée, tirer Vépée, sont deux mots que vous ne trouverez, avec leur signification un peu crâne, que dans notre langue; deux mots dont l'un exprime un droit de gentilhomme, l'autre un fait de galant homme, tous deux, je ne sais quoi d'élégant, de chevaleresque, d'un peu vaniteux, qui peint un trait de notre caractère et se lie à nos traditions sociales ! Je voudrais que notre démocratie restât aristocratique de manières, de sentiments, et rien n'y peut mieux aider que le maniement de l'épée. L'épée n'a-t-elle pas le plus beau des privilèges? C'est la seule arme qui puisse vous venger sans effusion de sang! Je ne sais pas de plus beau jour pour un galant homme et un habile homme que celui où, trouvant devant lui un adversaire qui l'a offensé et qu'il pourrait tuer, il le punit en lui laissant la vie, en le désarmant!

J'aime encore les armes comme auteur dramatique.

Que deviendrions-nous, je vous le demande, nous, pauvres auteurs de comédies, sans le duel à

î'épée? Le pistolet est un brutal qui ne convient qu'aux drames bien noirs et aux dénoùments ! Mais I'épée!.... elle est de fête partout, elle sert aux expositions, aux déclarations, aux réapparitions! Que voulez-vous qu'on fasse, dans une comédie, d'un homme blessé au pistolet? Il n'est plus bon à rien. Mais à I'épée, il revient deux minutes après, la main dans le gilet et essayant de sourire. La jeune fille ou la jeune femme lui dit : « Comme vous êtes pâle, monsieur! — Moi, mademoiselle.... > Alors paraît, par hasard, un petit bout de taffetas d'Angleterre..,. « Ciel! Henri, vous vous êtes battu !» Ah ! l'admirable verbe que le verbe se battre! Tous les temps en sont bons. Vous vous battez?.... Battez-vous!.... Ne vous battez pas!.. . Et comme il va avec les exclamations!.... « Mon ami! par grâce!-... — Monsieur, vous êtes un lâche!... — Arthur! Arthur! je me jette à tes pieds!... » Ne me parlez pas de théâtre sans ces deux collaborateurs indispensables, l'épce et l'amour!

« J'aime encore l'escrime comme observateur. Une salle d'armes est une salle de spectacle où abondent des originaux aussi amusants qu'au théâ-

238 LES PÈRES El LES ENFANTS.

tre. Il y a d'abord la classe nombreuse des tireurs qui ne tirent pas, et qui ne tireront jamais. Puis, les tireurs pour cause de ventre, ceux à qui leur médecin ou leur femme ordonne de maigrir et qui, après avoir pendant deux heures sué comme des bœufs, soufflé comme des phoques, fumé comme des puddings bouillis, vous disent de bonne foi : Je viens de faire des armes ! Il y a aussi les maîtres d'armes..., qui ont des histoires !..

— Je gage, me dit en riant ma femme, que tu en tiens une toute prête et que tu brûles de me la raconter; voyons, raconte.

— Hé bien ! oui ! je m'en rappelle une assez plaisante, et qui, .j'espère, t'égayera! J'ai eu pour premier professeur un vieux maître qui s'appelait le père Dulaurier. Il avait une fille qui faisait sa gloire. =tAh! ma fille!... messieurs, nous « disait-il, elle est faite!... elle est faite.... comme a un saumon. » Elle était donc faite comme un saumon, et de plus elle était demoiselle dans un magasin de modes, ce qui inquiétait un peu son père sur sa vertu ; il avait tort, mais enfin cela l'inquiétait. Ne pouvant plus supporter cette inquiétude, ^.1 va se poster un soir d'été au coin de la rue Tra-

versière (elle travaillait rue Saint-Honoré), et là, il l'attend enveloppé dans son manteau. « Vous pou- « vez juger, nous disait- il, si le cœur me battit « quand je la vis paraître; je m'approche d'elle, « et, cachant ma figure pour qu'elle ne me recon- « nùt pas, je lui glisse à l'oreille une petite drô- « lerie vraiment très-gentille..., ô bonheur! elle ft se retourne et me lance à toute volée un soufflet. « Je pare tierce, et je lui dis: » Ma fille, tu es ver- « tueuse ! »

Ma femme partit malgré elle d'un éclat de rire: tt Allons, me dit-elle, me voilàà moitié désarmée ! continue.

— Hé bien, ma chère, repris-je, l'escrime a encore une valeur mihtaire.... Elle vous apprend à juger les hommes. Il n'y a pas de dissimulation possible le fleuret à la main. Après cinq minutes d'assaut, le faux vernis de l'hypocrisie mondaine tombe et coule avec la sueur comme le fard, et au lieu de l'homme du monde, poli, en gants jaunes, au parler de convention, vous avez devant vous l'homme véritable, réfléchi ou étourdi, faible ou ferme, rusé ou naïf, sincère ou de mauvaise foi.... L'âme ne se voit jamais mieux qu'à travers les

mailles serrées de ce masque de fil de fer. Aussi sais-tu quel conseil je donne aux pères qui ont des filles à marier?

— D'apprendre l'escrime contre leurs maris, me dit ma femme en riant.

— Non ! je leur dis : S"il se présente un prétendu, ne perdez pas votre temps à prendre des informations trop souvent menteuses..., et dites simplement à votre gendre futur : « Voulez-vous faire une botte?... » Au bout d'un quart d'heure vous en saurez plus long sur son caractère qu'après six semaines d'investigations !

Enfin, j'aime l'escrime parce que je doute qu'il y ait un seul acte de la vie extérieure où l'homme se sente vivre plus pleinement. C'est le sang qui court à grands flots dans les veines, le cœur qui bat, la tête qui bout, les artères qui tressaillent, la poitrine qui se soulève, les pores qui s'ouvrent; et si, à ce vital plaisir, tu joins le bonheur de sentir sa force et sa souplesse décuplées ; si tu penses aux joies ardentes et aux âpres douleurs de l'amour- propre, au plaisir de battre, à la rage d'être battu, et aux mille vicissitudes d'une lutte qui se termine et recommence à chaque coup

porté, tu comprendras qu'il y a dans l'exercice de cet art un véritable enivrement et dont la passion du jeu peut seule donner une idée. L'escrime est le jeu, moins le vice et plus la santé I C'est ce qui fait qu'en te vantant cet exercice, j'ai parlé pour toutes les mères ! »

Nous sommes arrivés à un moment critique, et je sens gronder un orage. Il y a un an encore, il n'était guère qu'un adolescent; aujourd'hui, c'est un jeune homme.

Le souvenir du duc de Candé, lui a, je l'espère, inspiré, l'horreur du vice , et il a puisé dans son intimité avec le jeune vicomte le goût des tendresses pures. Rien ne protège mieux un homme jeune contre les attachements inférieurs que la vue d'une saine passion. Il en rêve soudain une semblable pour lui-même, et ce qu'il rêve le défend contre

ce qu'il voit. Mais aujourd'hui, ces moyens dilatoires son usés. Que s'est-il passé? je l'ignore. Ce que je sais, c'est que depuis un mois, tout est changé. Il a le feu aux joues, la fièvre dans les yeux. Sont-ce seulement ses vingt ans qui parlent? ou bien a-t-il déjà quelqu'un qui sert d'objet à cette effervescence? Tout l'avenir d'un homme dépend quelquefois de la première femme qu'il aime. J'ai eu un camarade qui a porté toute sa vie la marque d'une passion fatale.

Que résoudre?

Je n'ai pu rester dans cette anxiété !

L'état de souffrance toujours croissant de ma femme m'enlevait mon plus utile conseiller. J'ai été frapper à la porte d'un de mes anciens amis de collège, homme d'un esprit vif, net et pratique : J'ai débuté ex abrupto. — Viens-moi en aide 1

24 i LES PERES ET LES EXFAXTs.

Mon fils a vingt ans, et avec ses vingt ans l'amour lui entre au cœur. Que dois-je faire? Il n'est pas de l'amour comme des autres passions. Quand nous combattons dans nos enfants l'amour du jeu, le luxe, les dettes, l'intempérance, la débauche, nous combattons des maux ou des vices que nous pouvons espérer de vaincre ! Mais l'amour I C'est chose inévitable ; que dois-je faire ?

— Rien, me répondit mon ami.

— Rien? C'est impossible.

— Ce qui est bien plus impossible, c'est de faire quelque chose.

— Tu veux que j'assiste immobile, impassible, à la plus grande révolution morale, physique, matérielle, qui puisse s'accomplir dans la vie de mon fils ! Je comprends que les pères d'autrefois....

— Les pères d'autrefois étaient beaucoup plus sages que ceux d'aujourd'hui. Peut-être avaientils le tort de ne pas se mêler assez de l'enfance et de l'adolescence de leurs fils; mais ils avaient le grand bon sens de ne pas se mêler du tout de leur jeunesse. Aujourd'hui avec votre manie de pères éducateurs, c'est un de vos mots

l'amour. 245

je crois, et je vous en fais bien mon compliment, vous vous ingérez dans tout ce que vous ne devez pas savoir. Votre dignité s'y perd, votre pouvoir s'y compromet, et vos fils n'y gagnent rien.

— Comment! Ils n'y gagnent rien?

— Non, puisque vous n'y pouvez rien! Voyons! Quel rôle veux -tu que nous jouions dans les amourettes de messieurs nos fils? Tu as trop de cœur et d'honnêteté pour suivre Maurice, en témoin satisfait et parfois complaisant, dans le cours de ses aimables erreurs....

— Quelle vilenie!

— Ne te récrie pas! Je connais plus d'un père qui remplit gaiement ce bel office ! D'un autre côté, tu es trop raide, trop guindé, trop plein de ton philosophisme de famille, pour imiter la charmante Mme de Sévigné qui écrivait si gaiement : « Je me suis trouvée à Rennes avec cinq ou six de mes belles-filles ! > Encore moins te proposerai-je pour modèle, lord Chesterfîeld, qui recommandait à son fils, quittant Paris et ses maîtresses , de mettre de l'émotion , de l'attendrissement dans ses adieux , de façon à être regretté, « mais surtout, ajoutait-il, ne vous char-

Page 1