DEUX MOIS PLUS TARD
Ajourné, j'avais raison; mais, cette fois, le moment de la crise est, je crois, venu. Le caractère
de sa préoccupation est tout autre : il a l'air fier plutôt que gêné, et il me dépense un argent fou en parfums et cravates, d'où je conclus qu'il n'est pas fort avancé dans sa conquête, puis, que ses visées sont assez hautes. Il paraît aussi que l'inconnue aime la poésie, car ce qu'il apprend de vers de Lamartine et de Victor Hugo, est incalculable. Cela contribue à me rassurer : généralement les grands dangers ne commencent qu'avec la prose. Sans doute il ne s'agit encore que d'un de ces rêves d'écoliers qui les rendent si heureux à si peu de frais. Il a des airs de mystère qui me divertissent au dernier point; je crois me revoir à son âge. Les jeunes gens, dans cette première floraison du cœur, ont un mélange de naïveté, d'ingénuité, de gaucherie, d'ardeur et parfois de ridicule qui fait un tout charmant. Que ces pères sont curieux! je meurs d'envie de la voir.
251 l.KS PÈRES ET LES ENFANTS.
Je l'ai vue et je tremble. Elle est mariée à un lieutenant-colonel trop âgé pour elle. Il a mon âge, quarante- huit ans.
Sans être jolie, elle a ce que la Fontaine appelle délicieusement
Le don d'agréer infus avec la vie.
La rougeur qui montait au front de mon lils, chaque fois qu'on prononce le nom de cette jeune femme inopinément, avait commencé à me mettre l'esprit en éveil. Je sais pourtant que la rougeur nous trahit parfois bien réellement, car elle en dit beaucoup plus qu'il n'y en a; les jeunes filles et même les jeunes gens rougissent souvent de peur de rougir. Par un phénomène moral très-complexe, la crainte qu'on ne vous soupçonne de tel
OU tel sentiment, vous cause autant d'embarras que ce sentiment même. Je ne me suis donc fié qu'à demi à la rougeur de mon fils. Mais un fait en apparence insignifiant est venu confirmer mes craintes.
Cette jeune femme me donnait mille témoignages de gracieuse attention; elle était presque coquette avec moi. Si j'avais trente ans, ma vanité aurait pu s'en émouvoir ; si j'en avais soixante, mon cœur en aurait pu être touché ; mais à mon âge, c'est-à-dire trop jeune pour qu'elle voie en moi un père, et trop vieux pour qu'elle y voie autre chose; avec mes quarante-huit ans, qui sont précisément l'âge le moins romanesque pour elle puisque c'est l'âge de son mari, ce n'est pas moi, me suis-je dit, qu'elle aime en moi; c'est mon fils. L'amour encore inavoué a souvent ainsi des moyens détournés , et qui sont tout à lui , de se témoigner et de se satisfaire. Ne sont-ce pas' ses mains qu'elle serre en pressant les miennes? Je ne l'accuse pas de calcul ; la pauvre enfant ne se rend pas compte de ce qu'elle fait, ni peut-être même de ce qu'elle ressent. Elle obéit à un instinct. Elle m'aime réellement parce que je suis