‹ Les pères et les enfants au XIXe siècleChapitre 31 sur 44 · DANS LA SEPARATION DE CORPS · texte numérisé non relu

DANS LA SEPARATION DE CORPS

Il y a des questions sociales qui demeurent étouffées pendant des années entières sous une phrase de convention. On est en face d'une immoralité ; on est sous le coup d'une iniquité; il suffirait d'un regard jeté au fond des choses pour s'en convaincre, mais on ne regarde pas, ou on ne voit pas. Qui vous en empêche? Un axiome banal ; un so-

LE SORT I)i:S ENFANTS.

phisme passé à Fétat de vérité. C'est ce qui arrive pour la question de la séparation de corps. Bien des voix ont protesté contre les vices et les in-ustices de cette loi ; mais à toutes ces protestations on répond toujours par ce mot sacramentel : l'inlirêl des enfants! Les époux souffrent, il est vrai; ils sont enchaînés , rien de [plus exact ; mais leur malheur est leur fait et parfois leur faute ; ce sont eux qui l'ont voulu, tandis que les enfants ne sont que victimes. Il faut donc avant tout protéger les enfants, et les entraves, les douleurs, les iniquités même de cette loi, ont une excuse aux yeux du moraliste et du législateur; elles sauvegardent les intérêts des enfants . Longtemps j 'ai accepté, moi aussi , cette raison comme vraie. Un fait dont j'ai été témoin, et une longue enquête amenée par ce fait, m'ont prouvé que cette prétendue vérité n'est qu'un mensonge. Non! la loi de séparation ne frappe pas les parents pour défendre les enfants, elle les immole ensemble ! Elle les désespère ensemble ! Elle les déprave ensemble ! Et si les enfants sont les plus innocents, les plus innocents sont les plus victimes.

Voici ce que j'ai vu :

J'avais conduit mon lils aux bains de mer d'Houl-

gâte. Je remarquais chaque matin sur la plage une femme, jeune encore et d'une beauté expressive. Le propre de certaines personnes est de tirer leur élégance des ornements qui leur manquent ; elles ont, ce semble, plus de grâce à ne pas porter de bijoux que d'autres à en être couvertes, et l'excessive simplicité de Mme Delpierre devenait presque une parure, tant elle était relevée par sa distinction native et un goût particulier d'arrangement.

Un autre attrait plus sérieux me retenait près d'elle. Elle avait un fils de dix-huit ans. Il se baignait à la même heure que mon fils. Nous nous asseyions sur le sable, elle et moi, nous regardions nager nos enfants, et nous parlions d'eux en les regardant.

Dès qu'on rencontre une femme jeune, jolie et habituellement seule, on se demande toujours: « Où est donc le mari? » Pas de mari auprès de Mme Delpierre, et dans sa conversation aucune ah lusion à un absent. Était-elle veuve? Son air de mystère venait-il d'un regret? Je n'osais hasarder une question à ce sujet. Mais deux faits particuliers excitaient ma curiosité.

J'ai vu bien des parents soigneux des plaisirs

de leur enfant. Mme Delpierre allait plus loin encore, elle semblait vouloir plaire à son fils. Le soir, après le retour à la maison, elle était sans cesse occupée de lui , aimable avec lui, je dirai presque coquette pour lui ! Une seule pensée paraissait la posséder : la crainte qu'il ne s'ennuyât près d'elle. A la voir tout faire pour le retenir, on eût dit qu'elle tremblait de le perdre.

Autre détail qui m'étonnait : une stricte économie présidait au petit ménage et à la vie de Mme Delpierre; je devrais dire économie pour elle, car elle accordait à son fils tout ce qu'elle se refusait. Un jour, cependant, je vins lui demander de me confier ce jeune homme pour une excursion de quatre ou cinq jours à Cherbourg. Il s'agissait d'une dépense de cinquante à soixante francs. Elle hésita un moment à me répondre ; un air de tristesse parut sur son visage, et enfin elle me dit :

« Je suis forcée de vous refuser. Ce n'est, je vous l'avoue, qu'au prix de six mois de priyations relatives que j'ai pu me permettre ce petit séjour à Houlgate. Mais, j'ai beau aujourd'hui peser et repeser ma pauvre bourse, je n'y trouve pas les cinquante francs que vous me demandez. •<>

A ce moment, son fils entra. Elle courut à lui, les yeux tout pleins de larmes, en lui disant:

a Je ne peux pas ! mon pauvre Fernand. Cela me fait bien de la peine, mais je ne peux pas.

— Console-toi, mère, reprit le jeune homme, j'écrirai à mon père, il me les donnera.... »

Je ne pus me défendre, à ce mot, d'un geste de surprise. Je la regardai , elle avait légèrement pâli. Pourquoi ne m'avait-elle jamais parlé de son mari? Comment laissait- il seule dans un petit port de mer une femme comme elle? Le jeune homme s'éloigna.

Dès que nous restâmes seuls, elle me dit, avec cet accent de cordiale franchise qui était un de ses charmes :

— Je ne peux pas, je ne dois pas, après six semaines d'affectueuses relations, vous traiter en étranger et me ta«re devant vous comme si je me défiais de vous. Je suis séparée de mon mari.

— Séparée! pourquoi?

— Asseyez-vous, me dit-elle, il y a entre vous et moi un lien profond. Je sens que vous êtes père comme je suis mère, c'est-à-dire avant tout et par-dessus tout: je sens que vous aimez mon

fils à cause du vôtre, et que vous m'aimez moimême à cause de lui !

— Oh! repris-jeen souriant, je vous aime bien un peu pour vous-même.

— Oui! mais comme j'aime qu'on m'aime : je sais bien faire la différence ; on devient si perspicace dans ma fatale situation ! Je démêle si bien les attendrissements intéressés sur mon sort, ou les éloges calculés sur mon fils ! Je devine de si loin, quand on va à lui pour arriver à moi ! Ce qui m'a plu en vous, c'est que vous n'avez jamais pensé à me plaire, c'est que, pour me servir d'un mot dont la banalité doucereuse exprime tant de mensonges, c'est que vous ne m'avez jamais fait la cour. J'ai simplement trouvé en vous un brave homme qui a senti en moi une pauvre femme trèsmalheureuse dont il a eu pitié. Est-ce vrai? Ai-je tort de me fier à vous ?

— Parlez ! répondis -je en lui tendant la main.

Elle me tendit la sienne et reprit, après un court silence et non sans agitation:

— Parler? oui! je le veux. Je dois pourtant commencer par une réticence : ne me demandez pas le

motif de ma séparation. Il me serait impossible de vous le dire. Ce n'est pas que j'aie à en rougir, mais peut-être ne me comprendriez-vous pas. Au reste j'ai bien assez d'autres aveux à vous faire. Il y a dix ans que je suis séparée de mon mari : hé bien, depuis dix ans, mon fils a été ma joie et mon tourment!

— Votre tourment 1 m'écriais-je, comment?

— La séparation ayant été prononcée contre mon mari, le tribunal décida que Fernand resterait confié à moi seule jusqu'à douze ans, à charge par moi de l'envoyer à son père deux jours chaque semaine, pendant deux heures. Je ne manquai pas une seule fois à ce devoir. Mais mon mari a un caractère violent, absolu ; son amour pour son fils a tout l'emportement des passions aveugles. Il ne pouvait pas se résoudre à ne posséder qu'une partie de son enfant, à être forcé de lui mesurer le temps de ses caresses; quand, les deux heures écoulées, on donnait le signal du départ, il entrait dans une sorte de fureur mêlée de désespoir. Ses embrassements paternels avaient quelque chose de farouche ; il s'écriait qu'on ne lui arracherait pas son fils, qu'on n'avait pas le droit de le lui arracher, et un jour il renvoya le domestique

en déclarant qu'il garderait l'enfant. Bientôt s'établit entre lui et moi une lutte déplorable. Je suis presque pauvre ; mon mari est riche. Il combattait contre moi par des cadeaux, par des condescendances fatales à tous les caprices de l'enfant et destinées à le détourner de moi. Ma fortune consiste en ma modeste dot et en une pension que mon maridoit me donner pour les frais d'éducation de nôtre fils; eh bien, il ne me la donnait pas, ou il m'en faisait attendre le payement ; il me forçait parfois à la réclamer judiciairement pour jeter la gène dans mon ménage, afin que mon fils y souffrît de mes privations et que ces privations lui rendissent plus douce l'aisance de la maison paternelle!...

— C'était donc un monstre ?

— Non ! c'était un homme séparé !

— Vint pour mon fils l'époque du collège! Tant qu'il était demeuré sous ma garde, veiller sur son travail avait été mon seul travail. Il n'avait pas pris une leçon que je ne la prisse avec lui ou qu'il ne la reçût de moi 1 Quand je le conduisis au collège pour régler les conditions d'entrée , le proviseur l'examina, puis me dit :

— Quel maître a commencé l'éducation de cet enfant?

— Moi, monsieur !

— Vous seule, madame.

— Presque seule.

— Hé bien, madame, ajouta-t-il en souriant, quand vous voudrez une chaire dans mon collège, je vous la donnerai, je n'ai jamais vu d'intelligence d'enfant mieux préparée, et votre fils comptera parmi nos meilleurs élèves.

Ces mots me causèrent une joie profonde; c'était mon premier bonheur depuis quatre ans -. il ne dura pas longtemps. Nous avions, mon mari et moi, un droit égal d'aller voir notre fiîs et de le faire sortir. M. Delpierre, jaloux, toujours possédé du désir de lui plaire pour se l'attacher, contraria bientôt tous nos plans de travail. Quand les congés le lui donnaient, il le gardait souvent un jour et parfois deux, sous prétexte d'indisposition, afm de lui procurer un amusement de plus ; les études s'en ressentirent, l'année s'acheva mal. Heureusement, vinrent les vacances. Les trois premières semaines m'appartenaient. Je redoublai de courage ; j'entremêlai le travail et les distractions ;

LE SORT DES ENFANTS. 58 i

j'appelai à mon aide mon énergie, ma gaieté d'autrefois; je me refis jeune, je me refis rieuse pour regagner mon empire, et réparer le temps perdu.... Je touchais au but, mais vint le tour de mon mari^ et tout fat détruit en quelques jours. Trois ans s'écoulèrent de la sorte, trois ans, où mon fils tomba peu à peu du premier rang au second, et au troisième. Je sentais malgré moi une irritation secrète se mêler à mon chagrin. J'adressai quelques observations assez vives à mon fils ; il les accueillit sans se révolter, mais sa physionomie dénotait une résistance sourde et une impatience mêlée d'ennui. Je ne lui en veux pas ! Il est jeune; il aime ce qui lui plaît. 11 ne peut pas être attiré vers moi, qui suis condamnée à lui conseiller sans cesse l'effort, le travail, les idées sérieuses, comme vers son père, qui représente la générosité et le plaisir. Pourtant, dès que je le tiens quelque temps de suite, son charmant naturel me le rend bientôt, et je me sens rentrer dans son cœur comme une eau qui filtre à travers une terre durcie. Grâce à mes efforts, ses études se sont continuées médiocrement, mais non pas honteusement. Il a été reçu bachelier es lettres.... en province, mais il

a été reçu, et nous préparons ensemble son examen de bachelier es sciences. Il rit de ma peine pour comprendre et lui faire répéter son manuel de physique et de chimie ; il interrompt souvent la leçon pour embrasser le répétiteur, pour me dire qu'il m'aime et qu'il veut réussir pour moi. Mais.... mais un danger terrible nous menace.

— Lequel?

— Cet enfant a l'imagination inquiète, ombrageuse, résultat inévitable de cette éducation. La cause de notre séparation le tourmente. Il ne croit pas au motif vague de violences inscrit dans le jugement; il sent là un mystère! Je ne sais quel besoin maladif le pousse à le découvrir, s'il le découvre, nous sommes perdus.

Elle disait vrai. Nous étions rentrés à Paris ; un jour, arrivant chez elle, je la trouve debout, pâle, frémissante, les yeux pleins de larmes. Elle tenait son fils par les deux mains et semblait un juge qui interroge.

— Que s'est-il passé entre toi et ton père? lui disait-elle. Que lui as-tu demandé? que t'a-t-il répondu ?

Le jeune homme, éperdu, balbutiait.

— Parle! parle! répétait-elle; l'as-tu, oui ou non, interrogé sur les causes de notre séparation?

— Eh bien , oui ! s'écria tout à coup le jeune homme ! Je l'ai interrogé, car ce mystère est un supplice insupportable pour moi , car je ne veux pas vivre le cœur et l'esprit ainsi suspendus entre

Page 1