LE SORI DCS EX F AXIS
de l'avoir soupçonné.... Et hors de moi : Non, tu n'es pas coupable, j'en suis sûr! lui ai-je dit.
— Alors, reprit la mère en lui saisissant la main et avec un accent terrible : le coupal)le c'est donc moi ! Tu crois donc que j'ai été séparée de ton père comme....
— Tais-toi ! s'écria le jeune homme.
— Non! reprit- elle avec une énergie croissante, non ! Il faut que je connaisse ce qui se cache dans le fond de ta pensée; il faut que je sache ce que ton père t'a dit.
— Il ne m'a rien dit ! s'écria le jeune homme.... je te le jure ! Il ne m'a rien dit!
— Qu'importe! répliqua la mère, toujours plus pressante. Ce que je veux savoir, c'est ce que toi, tu as cru. Ce que tu crois encore... Eh bien, je vais te le dire : tu crois que c'est comme épouse coupable...
A ce mot si terrible, parti de telles lèvres, je crus que le jeune homme allait tomber anéanti. Non ! Il releva la tête avec une énergie fiévreuse, et, allant à sa mère :
— Eh bien, dit-il, puisque je t'ai calomniée,
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confonds-moi; puisque je me suis trompé, détrompe-moi! Arrache-moi du cœur ce soupçon impie ! Dis-moi pourquoi mon père, qui t'aime toujours, a consenti à cette séparation ; dis-moi pourquoi toi, qui m'adores, tu as consenti à à n'avoir que la moitié de ton fils ! Ce secret n'est pas seulement le vôtre; il est aussi le mien! Tu ne peux pas, tu n'a pas le droit de me laisser ainsi vous accuser tous les deux ! Si l'un de vous est coupable, je veux le savoir pour pleurer avec lui, pour le plaindre , pour le justifier auprès de l'autre; car quand je saurai à qui appartient la faute, je prierai tant l'innocent de pardonner; je le lui demanderai si ardemment, qu'il ne pourra pas me repousser, qu'il resserrera le lien rompu, qu'il me refera un foyer, car je n'en ai plus ! J'ai un père et une mère, et je suis orphelin.
Le jeune homme, à ces mots, tomba sanglotant près de sa mère ; la mère ne pleurait pas ; un violent combat se montrait sur son visage.
— Eh bien, dit-elle, se tournant vers son fils : va chercher ton père !
Je restai seul avec Mme Delpierre ; elle se taisait; je me taisais comme elle, ne voulant pas pro-
voquer une confidence. Elle leva son beau et fier visage et me dit :
— Vous pouvez me donner un conseil utile. Je vais vous dire le motif de ma séparation : j'avais quinze ans quand je me suis mariée; mon père, qui avait rempli un poste important dans un ministère, était mort depuis quatre ans; ma mère, qui me restait, était une femme d'une bonté charmante, d'un cœur adorable ; mais, à cinquante ans, elle en avait vingt pour la candeur. Elle ne croyait pas au mal , elle ne le soupçonnait même pas; elle avait traversé la vie sans y apercevoir autre chose que ce qui se passait dans son cœur d'enfant. M. Delpierre me demanda en mariage. Il était attaché au ministère de l'intérieur ; ses manières étaient celles d'un homme de bonne compagnie; il s'exprimait bien , aimait les arts et en parlait en connaisseur ; il savait plusieurs langues ; quoique jeune, il avait déjà reçu plus d'une décoration, et sa personne ne manquait ni d'élégance ni d'agrément. Ma mère s'affola de lui, parce qu'il lui semblait fou de moi, et qu'il avait pour elle des câlineries filiales auxquelles sa bonne nature ne savait et ne pouvait pas résister; je l'épousai
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sans enthousiasme, mais avec plaisir. Il m'agréait. Je ne suis pas romanesque; je sentais très-nettement que, pour être parfaitement heureuse, je n'avais besoin que d'un bonheur raisonnable, et je voyais l'idéal du mariage dans un mari que j'aimerais bien et que j'estimerais beaucoup; là était pour moi le point essentiel. Si j'ai une qualité solide, c'est la droiture; quand j'étais jeune fille, mes compagnes m'avaient surnommée, en riant, Thonnéte homme. Je fus très-heureuse pendant deux ans, et au bout de deux ans, la naissance de mon fils vint changer mon bonheur en ivresse et m'apprendre ce que c'est qu'une passion. Bien des femmes ne connaissent ainsi l'amour avec tous ses délires que dans l'amour maternel. Deux petits faits , insignifiants en apparence, m'étonnaient cependant parfois et me troublaient un peu. Je voulus un jour aller chercher mon mari à son ministère, à l'heure ordinaire de la sortie.
— Ne viens pas, me dit-il.
— Pourquoi ? Ma mère allait très -souvent chercher mon père au ministère de l'instruction publique.
— On n'a pas l'habitude de voir dans nos bureaux les femmes des employés, surtout les jeunes et jolies femmes comme toi.
— Ah !... c'est singulier.
Je lui avais demandé auparavant de me conduire chez ses supérieurs.
— Cela ne se peut pas.
— Pourquoi ? Mon père a présenté ma mère chez tous ses principaux chefs de service.
— Ce n'est pas l'habitude dans notre administration.
— Vous avez une administration bien étrange.
Enfin, autre détail qui me surprenait plus encore : mon mari m'apportait parfois un cadeau, un bijou, un objet de toilette, dont l'achat dépassait de beaucoup les ressources ordinaires de notre budget. Comme femme, j'en étais heureuse; comme femme d'ordre, je m'en alarmais et je grondais.
— Laisse-moi te parer, me disait-il en riant, et ne te tourmente pas.
— Mais comment payeras-tu ce bracelet?
— Il est payé.
— Payé ? avec quoi ?
— J'ai reçu une gratification extraordinaire. A quoi l'imprévu peut-il mieux servir qu'à payer le superflu ?
— Comment, on te donne des gratifications de cinq cents, de mille francs ?
— C'est l'habitude dans notre administration.
• — C'est une bonne habitude , mais on était moins généreux au ministère de l'instruction publique.
Les choses en étaient là, je me livrais à mon paisible bonheur en toute confiance, quand un jour m'arriva cette lettre :
« Madame, vous avez été trompée lâchement: « M. Delpierre remplit, vous a-t-il dit, une fonc- « tion importante au ministère de l'intérieur, et « il y touche des appointements considérables. « Savez-vous ce que c'est que cette fonction ? Sa- « vez-vous d'où vient cet argent ? De la délation I a 11 y a dans le grand monde des espions poli- Œ tiques, qui trafiquent des secrets surpris à des 0 étrangers, à des personnages importants et sus- « pects. M. Delpierre est un de ces hommes-là, « et je suis, moi, un de ceux qu'il a vendus. Je
signe de mon nom ; qu'il me démente , s'il l'ose.
« Le comte VÉRI^SKI. »
Je tombai évanouie sur le parquet. En rouvrant les yeux je trouvai la lettre près de moi; je l'avais comme oubliée par la violence du coup. Je la repris; je la relus, je la relus trois fois ; je ne comprenais pas! l'idée que ce nom qu'on flétrissait était le mien; que cet homme était mon mari, me semblait impossible. — Peu à peu cependant tout ce qui m'avait paru inexplicable jusque-là, s'expliquait. Voilà pourquoi il ne voulait pas que j'allasse le trouver au ministère; voilà pourquoi ses chefs ne voulaient pas le recevoir; voilà d'où venaient ces mystérieuses gratitications ! Les bijoux que je portais, étaient le prix de la délation; ce luxe qui m'entourait, était un luxe d'espion.
Je me levai, je courus chez lui, cette lettre à la main.
— Est-ce vrai? est-ce vrai? — m'écriai-je, en lui mettant le doigt sur la feuille.
Il pâlit sans répondre.
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— Es'-:e vrai? mais répondez donc !
11 ne répondit pas !... Je m'élançai hors de la chambre, je pris mon lîls par la main, et je courus chercher asile chez ma mère. Ce qui me semblait le plus horrible , c'était peut-être la duplicité de cet homme, qui avait trompé une pauvre vieille femme comme ma mère, une enfant comme moi, et qui m'avait enchaînée, rivée, à sa honte. Ma mère toujours bonne et faible, prenait sa défense: elle me demandait de lui pardonner.
— Jamais ! m'écriai-je , jamais ! Je ne le reverrai pas, et mon lîls ne le reverra pas !
Quinze jours s'écoulèrent ainsi dans le désespoir et le délire. Au bout de ces quinze jours, un ami commun vint me supplier de retourner chez mon mari; ma mère se joignit à lui en pleurant; on me prédit toutes les douleurs dont j'ai fait depuis une si amère expérience.
— Et vous avez résisté ?
— Oui ! tant qu'on ne me parla que de moi ; mais on me parla de mon fils qui me serait peutêtre enlevé ; je cédai. Oh ! ce jour où je franchis de nouveau la porte de cet appartement, je ne
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l'oublierai jamais ! Mes jambes fléchissaient sous moi, j'avais un nuage devant les yeux, et je ne voyais pas même mon fils dont on avait mis la main dans la mienne pour me soutenir.
— Etvousavez eu la force d'accomplir ce sacrifice?
— Oui , mais pour un jour, pour un seul !
— Comment ?
— J'avais bien pu consentir pour mon fils à rentrer sous le toit de M, Delpierre, à porter son nom, à m'asseoir à la même table que lui, mais je n'avais pas prévu qu'il oserait, qu'il prétendrait me regarder encore comme sa femme. Il était épris de moi; ma haine semblait irriter sa passion; il me parla de son amour; je le repoussai avec horreur; il me parla de ses droits, je le repoussai avec indignation. Bientôt sa seule vue, le seul son de sa voix me jetèrent dans de telles crises nerveuses, que le médecin déclara ne pas répondre de ma vie si je restais sous le même toit que M. Delpierre. Cette fois, ce fut ma mère elle-même qui réclama notre séparation judiciaire. Elle fut prononcée contre lui sous prétexte d'emportements, de scènes violentes ; et depuis je ne l'ai pas revu !
— Et VOUS demandez aujourd'hui à le revoir ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Pour lui proposer de nous réunir, à une condition...
— Laquelle ?
— Les paroles de mon fils m'ont percé le cœur. Condamner cet enfant à une telle douleur est un crime; je dois tenter un dernier effort pour l'y arracher. Si M. Delpierre accepte le sacrifice que je vais lui demander, je rentre chez lui.
— Quel est ce sacrifice ?
— Je vois M. Delpierre et mon fils qui s'approchentj laissez-moi, je vous le dirai demain.
Je partis. Le lendemain, j'appris d'elle ce qui s'était passé : Quand son mari entra avec son fils,
elle tressaillit en le retrouvant si vieilli et si ému . Son fils se précipita vers elle, lui prit la main en s'écriant :
— Donne-la lui ! Donne-la lui! L l'attend, il la demande !
— Mon enfant, laisse-nous !
Le jeune homme s'éloigna.
Une fois seule avec M. Delpierre, elle alla droit à lui :
— .Monsieur, vous savez ce qui nous sépare, je vous ai appelé pour vous dire ce qui peut nous réunir!
— Parlez ! s"écriat-il vivement.
— Le passé est le passé : il n'y a pas de crime irréparable, il y a des devoirs imprescriptibles, et l'intérêt de mon fils est le premier de ces devoirs. Pour lui, je peux, je ne vous dirai pas oublier, je mentirais si je vous le disais, mais pardonner, ou du moins agir comme si je pardonnais; j'y mets une condition.
— Laquelle ?
— C'est qu'il ne reste aucune trace de ce passé! C'est que votre regret soit une expiation.
3U0 Li;S FÈRi;S El LLS I^NFANTS.
— Que voulez-vous dire ? répondit-il avec une certaine anxiété.
— Faites pour votre fils ce que je fais moimême, un sacrifice immense ; renoncez à l'argent dont vous vivez, à vos pensions ; faites-vous pauvre et je reviens à vous.
Il parut un moment indécis; puis après un court silence :
— Mais avec quoi vivrons-nous ?
— Avec ma dot.
— Trois mille francs de rente pour nous trois! y jiensez-vous?
— Ne me refusez pas , lui dit-elle, changeant tout à coup de ton, et se contraignant jusqu'à lui prendre la main!... C'est moi qui vous en prie! vous aimez votre fils?
— Si je l'aime!
— Hé bien ! prouvez- le !
— Le prouver par une folie !
— Oui! une folie' mais la plus sage, la plus heureuse des folies ! Faites ce sacrifice pour votre fils !
— Maisc'estpour lui-même, s'écria-t-il, que je ne peux pas le faire! A quelle vie allez-vous le con-
damner? Où irons-nousavecvos trois mille francs? Dans un trou de province où il végétera dans l'ennui et la misère!
— 11 travaillera; vous travaillerez pour lui ! .... pour moi !
— Travailler! travailler! à quoi? D'ailleurs je ne sais plus travailler!... J'ai besoin de plaisirs et de luxe ! Lui aussi ! il a mon caractère; ce n'est pas une tète froide, et un cœur maître de lui comme vous; il a des passions, il a des besoins ; il lui faut de l'argent ! Et vous voulez que quand j'en ai, je l'en dépouille; vous ^oulez que je le condamne à conquérir péniblement, pas à pas, une position à laquelle il n'arrivera peut-être jamais, quand je tiens son avenir dans ma main! Vous voulez que je le voie, que je le fasse pâtir, souffrir, peiner: c'est cruel! c'est absurde! Tout le monde, Dieu merci, ne partage pas vos scrupules romanesques. J'ai des amis, j'ai des protecteurs parmi les plus hauts personnages; je compte, et on compte avec moi, parce rpie tout homme qui aune intelligence a une puissance! Laissez donc là vos rêves et vos exagérations ! J'aime mon fils, je vous aime ; je ne vous condamnerai pas à une exis-
302 LlîS PÈRES HT LhS ENFANTS.
tence de privations ! Libre à vous de rabaisser les services que je rends et que vous ne comprenez pas; mais, sacliez-le, ces services me permettent de faire de mon lils ce que je voudrai! Qu'en feriez-vous avec votre héroïsme ? Un pauvre et un désespéré.
Mme Delpierre l'avait écouté sans l'interrompre; elle lui répondit froidement:
— Pour la dernière fois, acceptez-vous ce que je vous offre ?
— Jamais, répondit-il.
Le jeune homme, qui frémissait d'impatience, entra à ce moment, en les interrogeant tous deux du regard, et en leur disant :
— Eh bien?
— Eh ! bien, mon fils, s'écria le père, ta mère refuse !
Mme Delpierre n'avait qu'un mot à dire; elle eut la force de se taire, comme elle se taisait depuis dix ans, et se contenta de répondre à son mari:
— Vous savez bien que je ne suis pas femme à vous trahir, et vous en abusez. Vous savez bien pourquoi je refuse, ou plutôt vous savez bien que c'est vous qui jefusez !
A ce mot , le jeune homme s'écria :
— Assez! assez! Ne parlez plus, ma mère! ni vous non plus, mon père !... Je ne veux rien entendre! je ne veux rien savoir, car je ne veux pas être votre juge! Et puisqu'il ne m'est pas permis de vous appartenir à tous deux, hé bien ! je n'appartiendrai ni à l'un, ni à Tautre! »
Après ce mot, il s'élança au dehors; une heure après, il partait pour Paris; le lendemain il s'était engagé dans un régiment qui allait en Afn({ue. Trois mois après, il était tué.
Cette sombre histoire mavait mis au cœur de la question ; mais une histoire n'est qu'un fait particulier et l'on ne saurait tirer une règle d'une particularité. Notre amour -propre tend tour à tour à transformer nos douleurs personnelles en douleurs
30 i I i:S 1 ERES El EES ENFANTS.
générales, ou en douleurs exceptionnelles : selon la disposition de notre esprit, nous croyons que les malheurs qui nous arrivent, n'arrivent qu'à nous, ou frappent tout le monde. Certes, le caractère de Mme Delpierre m'était un garant de sa sincérité, mais je ne pouvais me résoudre à voir, comme elle, dans sa triste vie, l'image de tous les ménages désunis par la loi.
Troublé cependant par ses paroles , par son exemple, je voulus aller au fond de ce problème. Les magistrats sont les témoins, les juges et les arbitres de ces graves divisions de famille ; elles se produisent devant eux à tous les degrés de leur développement, avec toutes les diversités de leurs causes, avec toutes les variétés que leur donnent l'âge, la position et la nature des individus. Ce sont les magistrats qu'on consulte au début, sur les démarches à faire; ce sont eux qui tentent les essais de réconciliation ; ce sont eux qui prononcent la séparation ; ce sont encore eux qui règlent les mille différends dont cette séparation même est le principe. De plus, on sait que le sort des enfants est toujours le premier et presque toujours l'unique objet de leur sollicitude.
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Pénétrés de tous les défauts de la loi, ils se font vraiment pères et mères , pour décider du sort de ces pauvres petites créatures, et l'habitude n'émousse, dit-on, ni leur attention, ni leur émotion dans ces fatales querelles, tant l'exercice de leur devoir y est délicat, difiicile, plein de périls toujours nouveaux.
J'allai donc trouver un des plus anciens amis de ma famille, qui a passé par tous les degrés de la magistrature, sans en excepter le plus élevé. Je lui racontai les sentiments, les doutes qu'avait éveillés en moi l'histoire de Mme Delpierre, et je lui demandai :
— Qu'y a-t-il de général dans ce fait particulier?
— Je vous répondrai par un seul mot : Tout !
— Tout! m'écriai-je.
— Avec cette seule modification que la réalité dépasse de beaucoup le tableau que Mme Delpierre vous a tracé. Elle a bien souffert; son fils et son mari lui ont été une cause bien amère de douleurs ! mais son fils l'a aimée, et son mari ne l'a pas haïe; elle n'a pas vu son mari défendre à son fils de venir chez elle, sous peine d'être déshérité par
lui; elle n'a pas vu son fils, à l'instigation du père, l'assigner en restitution devant la justice.
— Vous avez vu cela!
— Oui, je l'ai vu, et j'ai vu bien d'autres monstruosités encore. Vous faites appel à mon expérience? Hé bien, elle vous répondra brutalement, par les faits, rien que par les faits, ou ce qui est plus décisif encore, par l'analyse logique, rigoureuse des sentiments que la séparation jette fatalement au cœur des époux séparés.
Le premier que je rencontre résume tous les autres; c'est la haine.
— La haine!..,. Quelle haine?.... Comment des époux séparés peuvent-ils se haïr ? La séparation doit éteindre l'animosité dont elle est l'effet, et deux êtres irrités par leur vie commune doivent cesser de se détester en cessant de se voir.
— Dans les premiers moments, tout, en effet, est joie et délivrance I Ils se trouvent tellement soulagés de ne plus être en face l'un de l'autre qu'ils se croient heureux; c'est la lune de miel de la séparation! Mais, à mesure qu'ils pratiquent cette triste existence, à mesure qu'ils entrent dans l'expérience
journalière de toutes ces amertumes, de toutes ces difficultés, chacun d'eux sent naître en lui-même, contre l'auteur de ses souffrances, une aversion mêlée d'esprit de vengeance qui mériterait un nom particulier. Comment en serait-il autrement? Généralement, c'est dans la jeunesse qu'on se sépare, et la femme a vingt-cinq, trente ans. Quoi de plus douloureux et de plus révoltant que cette position d'une femme jeune et séparée 1 Se sentir le point de mire de toutes les convoitises; s'entendre désigner tout bas quand on entre dans un salon ; voir le monde se partager en deux classes : ceux qui vous évitent et ceux qui vous poursuivent, et deviner plus de mépris dans la recherche des uns que dans l'éloignement des autres! Enfin, en pleine expansion de cœur, en plein besoin d'affection et de sympathie, être condamnée tout à la fois à ne plus aimer, ou à aimer criminellement! Ce n'est pas sa jeunesse seulement qui la trouble, c'est son isolement qui la livre , ce sont les tentations perpétuelles qui l'égarent ; c'est enfin l'inutilité de la résistance qui la perd ! Voilà, en effet, le point le plus douloureux de cette situation déplorable : une femme séparée a beau demeurer vertueuse; elle n'a pas