U\S LES PÈRES HT LES ENFANTS
l'honneur de sa vertu. Innocente ou coupable, elle est toujours soupçonnée ou suspecte; toujours la malignité suppose quelque faute cachée, ou dans son passé, ou dans son présent. Les hommes partant toujours de ce principe qu'une femme séparée leur appartient, ne peuvent admettre qu'elle n'appartienne à personne. Sa conduite irréprochable, son honnêteté incontestée obligent-elles le monde à l'estime? Elle n'obtient qu'à demi la considération. Une mère ne confie pas sa iîlie à une femme séparée; un mari empêche sa femme de se lier avec une femme séparée. Elles constituent une classe à part dans les déclassées; celles même qui ne sont que des victimes sont des parias.
Le sort de l'homme n'est pas aussi cruel : mais son foyer n'en est pas moins brisé, sa fortune n'en est pas moins ébranlée, toute vie régulière ne lui est pas moins impossible, toute légitime satisfaction des sentiments légitimes ne lui est pas moins interdite. Enlin, colnme la femme, il est à la fois libre et enchaîné, et l'absurdité même de cette douloureuse situation suffit à exaspérer son âme jusqu'à la fureur. Certes, cette triste terre est bien
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pleine d'animosités et de ressentiments, mais le modèle des gens qui se haïssent, c'est sans contredit un mari et une femme séparés. Quelle est, en effet, la pensée qui se mêle à toutes leurs pensées, l'espoir, le vœu secret qui se glisse au milieu de toutes leurs douleurs? La pensée, l'espoir, le vœu de la mort de leur conjoint ! Tous ne l'expriment pas, mais il y en a bien peu qui ne le forment ; quelques-uns même en hâtent la réalisation. Sans doute, il y a moins de ces tristes exemples qu'on ne le dit ; mais il y en a plus qu'on ne le sait. En tous cas, il y en a assez pour nous autoriser à dire que les meilleurs parmi les époux séparés sont ceux qui se détestent cordialement et se font le plus de mal i)0ssible sans se tuer.
— Quel mal peuvent-ils se faire? La loi, qui les sépare, les désarme; si elle les conduit à la haine, elle les condamne à une haine impuissante.
— Ah ! que vous la connaissez peu, cette loi fatale! Comme on sent bien que vous ne l'avez pas vue à l'œuvre ! Chose étrange ! elle détrait le mariage de fond en co-nble; elle brise la vie com-
mune, l'autorité du père, la subordination de la femme; mais, en même temps, elle a la prétention de conserver de nom tout ce qu'elle renverse de fait, de maintenir en principe tout ce qu'elle anéantit en réalité, de laisser la porte ouverte aux désirs de réconciliation entre ceux qu'elle désunita et, pour justifier cet espoir qui est une chimère, cette fiction qui est un mensonge, elle laisse au mari et à la femme des débris de pouvoir, ce que j'appellerai des tronçons de droits, qui deviennent dans leurs mains égarées comme des tronçons d'armes avec lesquels ils se meurtrissent et s'assassinent... Vous ne me croyez pas? Vous voulez des faits ? En voici :
Vous le savez, une femme séparée vit comme elle veut, va où elle veut, fait ce qu'elle veut, dispose en maîtresse absolue de sa personne, de ses relations, de sa dignité, de son honneur ! Hé bien, cette même femme ne peut déplacer le moindre capital sans le consentement de son mari, vendre une action de chemin de fer sans le consentement de son mari, faire ni même recevoir une donation sans le consentement de son mari. Autant d'instruments de vexations dans les mains de ce maître. Tl la
force à s'adresser à la justice; il la traîne à travers toutes les lenteurs et toutes les dépenses des débats judiciaires ; quelquefois même il arrive (un arrêt récent nous l'a prouvé), il arrive à l'empêcher d'exercer un art honorable qui la préserverait de la gêne, et peut-être de la honte. Ce n'est pas tout : la loi de séparation, brisant la vie commune des époux, ôte au mari tout droit de conseil, tout droit de protection, tout droit de surveillance, et par conséquent toute responsabilité. 11 semble donc que, du même coup, elle doit lui enlever tout droit de châtiment. Non ! il ne peut plus veiller sur les actions de sa femme, il peut encore les punir; il n'est plus son gardien, il peut encore être son espion ; il ne peut plus entrer chez elle comme mari, il peut y pénétrer de force comme accusateur; la justice, sommée par lui de l'accompagner au logis de sa femme, est contrainte de lui prêter secours, de constater pour lui et devant lui le cas d'adultère, et, s'il le demande, de condamner la femme à six mois de prison. Hé bien, on a vu des hommes toujours à l'affût de quelque faute de leur ancienne compagne, forcer nuitamment sa maison qui était quelquefois celle de leur fille...
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Pourquoi ? Par haine ? Pour la poursuivre devant les tribunaux ? Pas toujours ! Il y en a qui ne cherchent dans ce scandale qu'une spéculation ! Il y en a, je ne vous cite li que ce que j'ai vu, qui n'ont ainsi déshonoré publiquement leur femme, innocente quelquefois jusque-là, que pour lui arracher sous le coup d'une menace de procès, que pour lui arracher une quittance, le désistement d'une demande en restitution, de l'argent enfin , de l'argent !... Que peut devenir l'âme d'une femme en présence de telles lâchetés ? Que peut- elle éprouver, chercher, sinon la vengeance? Hé bien, c'est cette même loi qui lui en offre l'occasion. Cette loi ne donne à la femme ({u'un moyen de représailles , un seul , mais plus terrible peut-être que tous les instruments de vexation du mari ; la femme porte le nom du mari : armée de ce nom, elle peut rendre au centuple toutes les tortures qu'il lui a fait subir : car elle peut le souiller, ce nom : elle peut le traîner à travers tous les scandales ; elle peut le mêler pubhquement à toutes souillures ; elle peut le livrer même aux flétrissures de la justice : et, comme ce nom, c'est lui. il a sa part dans
toutes ces hontes... Ah ! la loi de séparation a raison ; elle ne détruit pas le mariage, elle maintient l'indissolubilité, car elle laisse entre les époux une comnunauté : la communauté du déshonneur !
Voilà un bien sombre tableau ; il y manque pourtant un personnage destiné à le rendre bien plus terrible , bien plus tragique encore : c'est l'enfant ! Avec l'enfant entre en scène tout une foule d'éléments nouveaux de discorde et de vengeance, car la haine s'y complique de tendresse.
Examinez ce fait étrange, mais profondément humain; on peut être un fort mauvais mari et un très -bon père; on peut n'avoir aucun principe, ne rien respecter, et aimer ses enfants ; on peut haïr une femme et adorer le fils que l'on tient d'elle. Hé bien, le sentiment le plus fort et le plus pur, l'amour paternel et maternel, se dénature et se déprave dans la séparation ; un mari et une femme séparés n'aiment plus leur enfant naturellement, ils l'aiment avec émulation , avec jalousie, avec terreur. Qui en souffre? l'enfant. Je ne vous raconte pas là un fait exceptionnel; les quatre cin-
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quièmes des époux séparés arrivent à ces perversités de tendresse. J'ai connu une mère, car les mères ne sont pas meilleures que les pères, j'ai connu une mère qui, forcée d'envoyer sa fille chaque semaine à son mari, ôtait à l'enfant, le jour de cette visite, sa jolie toilette de jeune fille riche, l'habillait d'une robe sale et déchirée, et la faisait conduire, ainsi vêtue, à pied dans la rue, afin qu'elle souffrît d'aller chez son père, qu'elle fût humiliée en allant chez son père !
— Et que faisait le père ?
— Le père, pour ne pas la voir pleurer et pour pouvoir sortir avec elle, était forcé de lui préparer un autre habillement qu'elle mettait en arrivant chez lui, mais qu'elle quittait avec de nouvelles larmes en sortant de chez lui.
— Et de tels raffinements de méchanceté sont impunis ?
— Que voulez-vous qu'on fasse?
— La justice est là, les magistrats sont là.
— Pourquoi ?
— Pour veiller à l'exécution de l'arrêt qu'ils ont porté.
— Comment voulez-vous qu'ils y veillent ? L'in-
tervention judiciaire ne peut pas aller au delà d'un règlement général. Il faudrait un juge pour chaque couple, si le juge était forcé de descendre à tous ces détails d'exécution. Or, qu'est-ce que tous ces détails ? C'est la vie elle-même, c'est ce qu'on fait tous les jours, c'est ce dont on souffre tous les jours. Alors, l'âme exaspérée par l'iniquité de ces souffrances et par l'impuissance des remèdes, 1 ame entre dans une sorte de colère maladive : on devient méchant par ressentiment; et quel est le complice , quel est l'instrument, quelle est la victime de cette méchanceté ? Toujours l'enfant ! On éprouve le besoin de faire à son ennemi le mal qu'il vous a fait, et on choisit pour le frapper l'endroit le plus vulnérable, et quel est cet endroit ? Le cœur de l'enfant. On ne se contente pas de le gagner, on veut l'enlever à l'autre; il ne vous suffit plus de l'avoir, vous voulez que l'autre ne l'ait pas ! Être aimé de lui n'est pas tout pour vous; vous n'êtes heureux que s'il n'aime plus l'autre. Alors les récriminations, les accusations, les calomnies ! On ne se dit pas qu'on ébranle dans l'âme de l'enfant toute notion du devoir , qu'on ruine en lui tous les
sentiments naturels, qu'on le déprave, qu'on le perd, non! On ne voit qu'une chose :. c'est qu'on se venge !
— Non, je ne vous crois pas; c'est impossible! m'écriai-je avec énergie.
— Impossible? reprit le magistrat; j'ai vu un jeune homme de grande famille mourir à dix-huit ans de débauche et d'épuisement. Qui l'avait perdu ? son père. Pour se l'attacher par tous les liens, il s'était fait l'esclave de tous ses caprices; il le tua pour l'arracher à sa mère. Impossible? Une mère, condamnée par le tribunal à laisser son lils âgé de deux ans à son mari, l'enlève, l'emmène en pays étranger et, au bout de trois ans, elle revient avec deux autres enfants , habillés comme son tils, élevés par elle comme son fils, et dit à son mari : « Un de ces trois enfants est le le vôtre, je sais seule lequel.... choisissez. » Le père ne voulut pas courir le risque de prendre pour son fils un enfant trouvé ; il les abandonna tous trois à la mère.
— Mais c'est une combinaison diabolique !
— Je pourrais vous citer bien des exemples qui vous arracheraient le même cri; je ne vous en
rapporterai qu'un, étrange, mais juridiquement authentique :
Le baron *** avait deux tils, un de trois ans, un de six mois, encore à la mamelle. Sa femme obtint contre lui un jugement de séparation de corps pour violences et sévices. Les deux enfants furent confiés à la mère par le tribunal. Le lendemain, le père enlève l'aîné, et ils disparaissent tous deux pendant douze ans. Au bout de douze ans, un ami de Mme de B.... entre chez elle et lui dit tout ému :
— J'ai vu votre fils,
— Où?
— A Lyon.
— Chez qui?
— Dans une maison religieuse.
— Qui vous l'a fait reconnaître?
— Sa ressemblance avec votre second fils; deux frères seuls ont une telle parité de traits.
— Quel nom porte-t-il?
— Duval.
Mme de B.... court chez le ministre de la justice, obtient de lui une recommandation pour le préfet du Rhône, qui charge le commissaire de police