LKS PERES ET LES ENFANTS
En effet, il entre et demande son fils, Philippe naval. Plus de doute! il n'y avait plus qu'à exécuter le jugement.
La mère et l'enfant partent pour Paris ; le père les suit. La mère met son fils dans un collège et le tribunal décide que le père n'aura pas le droit de le voir. Que fait-il alors ?... Vous allez toucher du doigt une des plus monstrueuses inconséquences de cette loi qui maintient les noms de toutes les choses qu'elle détruit. M. de[B..., séparé de son fils, privé de le voir, n'en restait pas moins nominativement et ironiquement dépositaire du pouvoir paternel; il s'en souvient, et dans sa rage de se voir arracher son fils, il a recours pour'le reconquérir au plus bizarre expédient. Le temps avait marché, l'enfant était devenu un jeune homme; le père alors s'arme d'un article du Code civil, émancipe son fils et lui fait savoir qu'il est maître de sa personne, que par conséquent il peut quitter le collège et revenir avec lui.
— Mais la mère, que fit-elle ?
— Elle ne pouvait rien faire.
— Elle pouvait demander l'annulation de cet acte d'émancipation.
LE SORr DES ENFANTS. 321
— A quel titre ?
— Au titre du pouvoir que la loi lui conférait sur son enfant.
— Vous voulez dire : le jugement , non pas la loi ! La loi ne reconnaît d'autorité paternelle qu'au père.
— Mais puisque le père avait été déclaré indigne de diriger son fils, il ne pouvait pas rester capable de l'émanciper.
— Pourquoi cela?
— Parce que c'est contradictoire, parce que c'est absurde, parce que c'est impossible !
— Absurde aux yeux du bon sens, oui; aux yeux de l'équité, oui; dans l'intérêt de l'enfant, oui. Mais la loi de séparation ne connaît que les principes; elle veut avant tout que ces principes aient l'air d'être respectés ; et, au nom de cette fiction, l'émancipation est valable. Vous jugez quelle impression doit produire un tel fait sur une tête de dix-sept ans. Le jeune homme voulut être libre au collège et loger dans une chambre particulière. Il sortit seul, il acheta un cheval, il fît des dettes, et la mère, après l'avoir reconquis, est menacée de le perdre et peut-être de le voir se perdre !...
Vous dirai-je toute ma pensée? s'écria alors le magistrat avec un redoublement d'énergie.... hé bien, je n'ai jamais pu plonger du regard au fond de tous ces drames de famille, sans me croire devant une de ces affreuses mêlées antiques, devant un de ces combats- de l'Iliade, où les chefs des deux camps se ruent avec une rage mêlée de tendresse autour du corps d'un ami, d'un frère, et où la victoire consiste à remporter le plus possible de lambeaux de ce corps î Dans ces séparations, l'enfant est comme le terrain où s'engage cette affreuse bataille. L'enfant est l'être que se disputent ces ennemis acharnés. Tous les coups portés pour lui portent sur lui ; seulement, ce n'est pas un cadavre que s'arrachent les parents... c'est un ê4re vivant; ce n'est pas un corps qu'ils se partagent , c'est une âme qu'ils écartellent ; c'est une intelligence qu'ils déchirent en morceaux ! Ils accomplissent un infanticide moral!
Le magistrat s'était arrêté à ces mots.
— Avez -vous achevé? lui dis-je avec un mélange de curiosité et de crainte.
— Non! car je r.e vous ai encore parlé (|ue des cas où le jugement est i>rononcé conlre le mari.
Mais parfois c'est la femme qui est coupable. Or il n'y a généralement qu'une cause au jugement encouru par elle ; cette cause, c'est l'adultère. Hé bien, que résoudre alors pour les enfants ? Que deviennent-ils? A qui les attribuer? Le droit strict exigerait qu'ils fussent enlevés à la femme condamnée. Mais une femme peut être coupable comme épouse et irréprochable comme mère. D'un autre côté, un homme peut avoir été un excellent mari et faire un père détestable. Combien peu d'entre nous sont capables des soins que réclame la première enfance! Combien de femmes, au contraire , rachètent un jour de faute à force d'intelligence et de dévouement maternels ! Les magistrats laissent donc généralement les enfants pendant les premières années, à la garde des mères, même condamnées; mais qu'arrive-t-il, si ce sont des fils ? A mesure qu'ils grandissent, la connaissance et la conscience de la faute maternelle devient pour eux une torture et une honte. Un père séparé de sa femme, même pour cause de violences, peut encore être estimé et aimé de ses enfants ; mais comment ne pas rougir d'une mère déshonorée par un jugement public et fié-
32i LES PÈRES ET LES ENFANTS.
Irie de ce nom d'adultère? On voit des femmes s'arrêter et même s'arrachera une première faute, sous le coup du jugement qui les punit; mais on en voit bien plus qui s'y précipitent comme^dans leur seul refuge, et font un mariage de l'adultère. On en voit qui, une fois méprisées, franchissent toutes les bornes, tombent de la faute dans le vice, de l'égarement dans la dépravation, et arrivent à y trouver, non-seulement le plaisir, mais le gain. On en voit même qui, innocentes au moment de l'arrêt, deviennent coupables par le fait même de la séparation et de l'isolement qui la suit. Eh bien! ne frémissez-vous pas à l'idée de ce qui se passe dans ie cœur des fils en face de telles mères/ Avoir vingt ans ! avoir la fierté de la jeunesse, et être exposé à rencontrer sa mère au bras de son ornant ! quelquefois de ses amants ; l'entendre diflamer sans pouvoir la défendre! L'entendre insulter, sous le nom qu'on porte soi-même, sans pouvoir se venger ! Ah ! jamais je n'ai trouvé plus beau et plus terrible, ce vers de Racine :
Le crime d'une mère est un puissanl fardeau I
Le croiriez-vous, pourtant? Il est un casoiicett-^
l.E SORT DES ENFANTS. 325
situation est plus affreuse encore : c'est quand l'enfant est une fille. Dès qu'elle arrive à l'âge où elle peut distinguer le bien du mal, on la sépare de sa mère et on la met dans un pensionnat ou un couvent. Mais cette séparation et cette séquestration ont aussi leurs regrets et leurs douleurs, A mesure qu'elle grandit, elle aussi, elle commence à ouvrir les yeux sur l'étrangeté de sa position ; les questions de ses compagnes éveillent sa curiosité : Pourquoi son père et sa mère ne viennentils jamais la voir ensemble? Pourquoi son père ne parle- 1- il de sa mère qu'avec un accent irrité?... Elle interroge, on ne lui répond pas. Ce silence l'agite. Vient pour elle la jeunesse; toutes les compagnes de son âge rentrent dans leurs familles; elle seule n'y rentre pas. Elle est arrivée enfant au couvent, elle n'en sort que fiancée. Elle n'arrive aux fiançailles que péniblement et tardivement. Beaucoup de familles répugnent à l'idée d'une alliance avec une jeune fille dont le père et la mère sont séparés, surtout pour une telle cause. On craint qu'élevée au milieu de pareils désordres, son imagination, son âme, n'en soient restées comme salies, on craint même la transmission de
la faute , et le déshonneur de la mère pèse sur la jeune fille comme une maladie héréditaire ! Enfin, si nous arrivons au cas où les époux séparés ont plusieurs enfants, toute une série nouvelle de désordres s'ouvre devant nous. Les frères et les sœurs, partagés entre leurs parents, comme les captifs antiques après une guerre, suivent le sort de celui à q.ui on les attribue : les voilà donc forcément étrangers l'un à l'autre; ils sont élevés dans des maisons d'éducation diflérentes, au milieu d'idées différentes, souvent même dans une position de fortune différente ; les deux familles forment deux camps. Tant que vivent les parents, cet antagonisme n'amène que Findiflérence ou une hostilité sourde entre les frères; mais quand s'ouvre la succession, les querelles judiciaires éclatent; un père ou une mère ne peut se défendre d'avantager l'enfant qui l'a suivi; de là des inégalités et parfois des illégalités de partage fécondes en procès et en haines. L'amour fraternel périt donc dans la séparation, comme l'amour filial, comme l'amour paternel, comme tous les sentiments de famille.
Est-ce tout, enfin? non! on se croit toujours au
bout de cette succession de douleurs et on n'y arrive jamais. Il n'y a pas de dernier degré dans cette sinistre échelle ! Il semble qu'on descende les cercles de l'enfer du Dante.
Reste une classe d'enfants plus misérable encore. Sur quinze époux séparés, il y en a dix qui s'organisent en mariage irrégulier. En général les mères cachent leur faute ; en général , aussi, les pères ne la cachent pas, ou ne la cachent pas longtemps. L'ennui d'une gêne continue, le manque de principes , l'habitude de cette vie irrégulière qui leur ôte le sentiment de son irrégularité font que peu à peu ils initient leur fils au secret de leur concubinage, ils l'introduisent chez leur maîtresse, quelquefois même ils installent cette maîtresse dans leur propre maison, et lui donnent le rang de femme. Qu'arrive -t-il de ce triste ménage à trois? Que la maîtresse n'a qu'un souci : détacher le fils de la mère, l'attirer à elle par la flatterie, le corrompre pour le gagner; jusqu'au jour oîi elle a des enfants à son tour.... alors elle devient aussi jalouse, aussi haineuse, aussi ardente à le dépouiller qu'elle l'était à le corrompre; elle travaille à aliéner son père
de lui, comme ell£ l'avait aliéné, lui, de son père !
N'éprouvez-vous pas ce que j'éprouve? N'êtes vous pas las de marcher dans toutes ces fanges ?
Nous ne sommes pas encore au bout, cependant 1 11 faut descendre encore d'un degré ! Reste encore le plus sinistre chapitre de ce martyrologe. Sur vingt époux séparés, je vous l'ai dit, il y en a quinze qui s'organisent en ménage irrégulier : hé bien, sur ces quinze ménages, douze donnent lieu à des naissances illégitimes. La loi de séparation produit et jette donc chaque année dans la société toute une génération de bâtards! Quel est lei r sort? S'ils naissent de la femme séparée, elle n'a qu'une pensée : les mettre sur le compte du mari. La loi de 1862, il faut le reconnaître, a fait une heureuse réforme : le mari n'est plus forcé aujourd'hui de prouver qu'il n'est pas le père de l'enfant de sa femme.... ce qui est bien heureux; car avec les chemins de fer, comment prouver, quand en demeure à Paris, qu'on n'a pas été passer lu nuit à Rouen? C'est la femme qui doit fournir les preuves de la paternité de son mari ... Mais à quelles honteuses enquêtes cela ne conduit-il pas?
LL SORl DES ENFANTS. 32t»
Quels douloureux résultats cela ne produit -il pas? Le mari toujours aux aguets.... (quel métier!) a grand soin de s'inscrire en désaveu contre ces naissances, et, par conséquent, voilà ces petits êtres, car ce sont des enfants , eux aussi , ce sont des innocents, eux aussi, les voilà à tout jamais flétris du nom d'adultérins! Est-ce l'homme séparé qui devient père? Comme la qualité de mari lui défend d'avoir des enfants hors mariage, il ne peut ni les reconnaître, ni les adopter, ni leur donner une part de ses biens. De là toutes les ruses, tous les efforts de ce père pour dénaturer sa fortune et dépouiller les héritiers légitimes en faveur de ces déshérités. En vérité, j'ai beau parcourir l'histoire, la poésie et la fable, je ne trouve que la famille des Atrides où se rencontre un tel mélange de larmes, de sang, de crimes et de souillures. »
Le magistrat s'était encore arrêté après ces mots. Je me levai ; mais cette fois , il ne reprit pas la parole, alors je m'approchai de lui et, le regardant fixement :
— Eh bien! après? lui dis-je.
— Comment ! après ?
— Oui! après? Il faut une conclusion à votre
discours. A quoi bon cette énumération d'effroyables douleurs, si vous n'y connaisisez pas de remède? Allons! ayez le courage d'aller jusqu'au bout de votre pensée! Exprimez nettement le désir qui sort de toutes vos paroles : vous voulez le rétablissement du divorce?
Il me regarda à son tour et me répondit :
— Je n'ai pas l'habitude de reculer devant ma pensée. S'il faut choisir entre la séparation de corps et le divorce, je vote pour le divorce.
Je le fais pour les époux, pour les enfants, pour le mariage.
Le divorce arrache les époux au désespoir, à la dépravation et à la haine. Un mari et une femme divorcés, n'étant plus compagnons de boulet, ne se détestent plus; quelquefois même ils se regrettent.
Le divorce et le second mariage qui le suit souvent, donnent, il est vrai, aux enfants, des frères ^{ui leur enlèvent la moitié de la tendresse et de la fortune des parents ; mais mieux vaut des frères légitimes que des frères bâtards. Mieux vaut un partage légal et réglé qu'un dépouillement clandestin. Mieux vaut avoir seulement la moitié d'une
tendresse que d'être déchiré entre deux tendresses.
Le divorce dissout, j'en conviens , le mariage, mais il ne le déshonore pas, et l'exemple de la Suisse, de l'Allemagne, de la Prusse, de l'Angleterre, de l'Amérique nous prouve que la pureté et
la stabilité de la famille ne sont pas inconciliables
avec l'existence du divorce.
Quant aux objections religieuses, j'avoue ne pas les comprendre. Le monde religieux et le monde civil forment aujourd'liui deux domaines distincts et ont des droits parfaitement différents. La loi civile reconnaît le mariage entre juif et catholique; la loi rehgieuse ne le reconnaît pas. La loi civile reconnaît les mariages entre protestant et catholique sans conditions; la loi religieuse ne les consacre qu'avec promesse de la part de l'époux protestant de faire ses enfants catholiques. La loi civile peut donc établir le divorce et la loi religieuse le repousser. Il ne s'agit pas de l'imposer aux personnes qui le rejettent, mais de le permettre à ceux qui le désirent et le méritent !
Entendons-nous cependant, je n'aime pas le divorce. Je ne l'appelle pas comme un bien, je l'ac-
ceple comme un moindre mal, et surtout comme le correctif nécessaire d'un mal immense. Interrogez les magistrats, les hommes de loi, les avocats, les avoués, tous ceux que leur profession initie à ces discussions domestiques, et tous, ou presque tous vous répondront que le divorce sévèrement restreint épurera la famille au lieu de l'ébranler.
Il faut cependant tout dire , l'esprit d'une partie de la société française répugne au rétablissement du divorce. La proposition faite en 1848 par les ministres de la république, et un représentant, fut rejetée presque sans examen. Enfin ce ne sont pas seulement les catholiques, c'est un groupe nombreux de penseurs éminents, de démocrates ardents, de libéraux convaincus, qui le réprouvent.
Entre ces deux opinions, quel parti prendre ? Uuel arbitre choisir? Je n'en connais qu'un : le pays , c'est-à-dire les représentants du pays.
Je vois sans cesse les chambres législatives passer des journées entières à régler un tarif de douane, ou un traité de chemin de fer; le temps de nos mandataires ne serait-il pas aussi bien employé par l'examen d'une de ces plaies sociales qui
déchirent nos cœurs et qui les souillent? Qu'on s'occupe de nous comme consommateurs, soit! mais qu'on pense un peu à ce qui nous touche comme maris, comme pères, comme frères, comme fils. La liberté d'être honnêtement heureux est aussi une liberté nécessaire et je demande qu'on la discute tout autant que les cinq autres !
En vain me dira-t-on que l'épreuve a été déjà faite, que la législature de la Restauration a été saisie de la question de divorce et qu'elle l'a rejetée : quelle valeur a ce débat pour les esprits sérieux? Ce ne fut pas une discussion sociale, mais une discussion politique, un fait de réaction, une sorte d'article additionnel des traités de 1815. La radiation sommaire de tout le chapitre du divorce n'est pas plus une loi, que l'exécution du maréchal Ney n'est un jugement.
D'ailleurs, le temps a marché depuis 1816; tout ce qu'on rejetait alors comme des utopies, des rêves, devient chaque jour le sujet d'études profondes, de discussions sérieuses. Les droits de l'individu marchent de pair avec ceux de la société , et la France moderne , c'est là une de ses gloires , éprouve le besoin d'agiter toutes les
•questions sociales, d'aller au fond de tous les problèmes moraux, de voir clair enfin dans sa conscience comme dans sa desinée !
La loi de séparation réclame donc un débat législatif complet, radical, qui, mettant librement en présence les doctrines opposées, nous permette enfin de discerner où se trouve la vérité. Quant à nous tous, hommes de famille, hommes de pensée, hommes de travail, notre devoir est de tout faire pour hâter ce moment ! Imitons les femmes d'Angleterre et d'Amérique, dans l'abolition de l'esclavage; faisons une croisade contre cette loi ! forçons la conscience publique à s'en inquiéter; forçons les gouvernants, les législateurs à s'en indigner! Attaquons-la, cette union mensongère qui subsiste encore comme chaîne quand elle est brisée comme lien; attaquons-la sans relâche, au nom des enfants qu'elle prétend défendre et qu'elle déprave ; au nom des sentiments de famille qu'elle dénature; au nom des bâtardises qu'elle multiplie; au nom des adultères qu'elle régularise; au nom entin des trois principes fondamentaux de la société qu'elle outrage: la Justice, la Pudeur publique et la Liberté I
Hier, -je clouais un cadre dans ma chambre à coucher. Mon fils entra.
— Explique-moi donc une chose, père?
— Laquelle ?
— Tu mets dans le salon, dans ton cabinet, même dans l'antichambre , des dessins , des gravures , des plâtres , des statuettes , des objets d'art de toute sorte ! mais dans ta chambre à coucher, on ne voit que des portraits, des photographies, de ma mère, de moi, de nos parents, de tous les gens que tu aimes; pourquoi?
33(i LES PÈRES ET LES ENFANTS.
— Oh! repris-je en souriant, tu touches là à une de mes plus intimes et plus personrîelles pensées.
— Veux-tu me la dire?
— Qu'est-ce que je ne te dis pas?
— Parle alors.
— Pour moi, la chambre à coucher est à l'appartement ce que la conscience est à l'àme, c'est-àdire le for intérieur, le sanctuaire, l'asile. Dans les autres pièces, on vit avec les autres; dans la chambre à coucher on vit avec soi-même. C'est dans la chambre à coucher qu'on accomplit les quatre actes où l'on est le plus réellement seul en face de son cœur : c'est là qu'on s'endort , c'est là qu'on s'éveille, c'est là qu'on est malade, c'est là qu'on meurt! je pourrais ajouter: c'est là qu'on veille, car c'est là qu'on voit se lever devant soi cette pâle sœur de la nuit, qu'à ton âge on ne connaît que de nom, mais qui au mien, devient une compagne de chevet, l'insomnie! Eh bien, dans ces quatre états, je sens le besoin de rassembler autour de moi tous ceux que j'aime ou que j'ai aimés. Tu ne sais pas encore ce que c'est que le réveil. Se réveiller, pour toi, c'est
LES CHEVAUX DE RENEORl. .iM
ouvrir les yeux , c'est étendre les bras, c'est se dire : oh! comme j'ai bien dormi! c'est se jeter en bas du lit en chantant, et reprendre allègrement et vivement possession de la vie comme d'une chose qui nous appartient! Mais quand on a passé quarante ans, cette renaissance de chaque matin ne se fait ni aussi vite ni aussi gaiement. A mesure que se dégageant des voiles du sommeil, on rentre dans le monde réel, on sent renaître dans son cœur tous ses soucis; c'est l'heure des déterminations à prendre, des plans d'avenir à régler, c'est aussi l'heure où le passé revient le plus volontiers flotter devant nos yeux. Alors, j'aime à avoir devant moi ces chers témoins pour revivre avec eux le temps que nous avons vécu ensemble, et pour leur demander conseil dans le moment présent. Que sera-ce donc, quand viendront les grandes épreuves; les souffrances aiguës à combattre et le dernier jour à attendre? Eh bien, je sens que je mourrai mieux, entouré de ces chers regards, et l'œil sur tous ces visages, comme la main dans votre main! Comprends-tu maintenant pourquoi je réserve ces murailles à ces portraits? Mon cher enfant, les œuvres de l'imagination ont
leur place partout, la chambre à coucher est le musée du cœur.
Tout en causant ainsi, j'attachais avec grand soin, en face de mon lit, et à côté du portrait de Maurice, trois belles photographies réunies dans un seul cadre. Mon fils s'approcha.
— Je ne' te connaissais pas ces trois portraits, me dit-il.
— Tu connais pourtant bien ceux qu'ils représentent.
— Oui sont-ils?
— Trois hommes que je t'ai souvent nommés.
— Les ai-je jamais vus?
— Non ! Ils sont morts ou éloignés tous trois.
— Tu les aimais donc bien, me dit-il ingénument, que tu les places à côté de moi !
— Si je les placée à côté de toi, c'est qu'ils sont pour moi plus que des amis.
— Quoi donc?
— Des maîtres ! non des maîtres en fait d'art, mais des maîtres en fait d'âme.
— Je ne te comprends pas.
— Le hasard, lui dis-je, te mène droit aujourd'hui aux plus secrets endroits de mon cœur, et
te voilà devant une de mes théories préférées, la théorie des chevaux de renfort !
Il se mit à rire.
— Des chevaux de renfort? Que veux-tu dire?
— Tu as remarqué que parfois en voyage, après une longue marche au grand trot des chevaux dans une belle plaine, on arrive tout à coup devant une montée si rude, devant une côte si escarpée, qu'il faut pour la gravir, un relai , un cheval de renfort?
— Oui, me répondit mon fils gaiement, mais qu'est-ce que cela peut avoir à faire avec les portraits de tes amis ?
— Attends, attends. Eh bien, il y a dans la vie des moments de crise où, après avoir allègrement cheminé sur une route toute droite, on arrive devant une montagne.
— Quelle montagne ?
— J'appelle montagne tout ce qui barre la route à notre âme ou à notre esprit, tout ce qu'il faut franchir pour s'élever plus haut. La vie morale et intellectuelle est pleine de ces temps d'arrêt. Nous ne nous développons pas graduellement et par un mouvement régulièrement ascensionnel; notre
340 LES PÈRES El LES ENFANTS.
cœur va par bonds, par révolutions. Il arrive des instants où le dégoût de notre état actuel nous prend; nous rêvons un but plus élevé, nous avons besoin d'un ordre d'idées ou de sentiments supérieur. Mais devant nous se dresse quelque chose qui nous en sépare ; nous voulons monter, nous ne pouvons pas.
— Je ne te comprends pas bien. Explique-moi ta pensée par des exemples.
— Tu as quelquefois entendu dire que Raphaël avait eu trois manières?
— Oui.
— Qu'est-ce que cela signifie? Que Raphaël, à deux époques de sa carrière, avait senti que son pinceau ne suffisait plus à rendre ses pensées, que ses pensées mêmes aspiraient à des régions plus hautes, et qu'enfin un effort énergique l'avait seul transporté vers des horizons nouveaux. Eh bien," les âmes les plus ordinaires ont ainsi parfois la lassitude de ce qu'elles sont, et l'ardent désir d'être autre chose, mais la force leur manque. Je les comparerais à un pauvre cheval, attelé à une voiture trop lourde et se débattant en efforts inutiles au pied d'un sommet qu'il ne peut gravir. La v-oi-
LKS CHEWVLX DE RliNFORl. Uil
ture trop lourde, c'est leur âme; la pauvre haridelle impuissante, c'est leur volonté. Il leur faut un cheval de renfort. Comprends-tu, maintenant ? Pour Raphaël, ce fut, dit-on, la vue d'un tableau vénitien. Un officier, retiré à Rouen , traduisit Guillen de Castro à Corneille, et fit de lui l'auteur du Cid. Esther et Athalie sont nés de dix an.s de piété de Racine, et d'un ordre de ]Mme de Maintenon. Le cheval de renfort pour nous, hommes obscurs, est presque toujours un ami; mais un ami qui apparaît tout à coup dans notre vie , qui nous impose, qui nous guide; un maître autant qu'un ami.
Mon fils m'écoutait avec une attention émue, ses yeux" se portaient tour à tour de moi à ces trois portraits : il semblait chercher sur leur visage et sur le mien la trace de leur influence.
— Parle-moi d'abord de celui-ci, me dit-il en me montrant l'un de ces trois portraits. Racontemoi ce que tu lui as dû. Sa figure m'attire. Il y a entre ses yeux et sa bouche un contraste étrange; sa bouche est fière et un peu dédaigneuse ; ses yeux sont pleins d'une douceur mélancolique, et je trouve dans toute sa personne, dans sa mise
3i2 LES PERES ET LES ENFANTS.
elle-même, je ne sais quelle élégance puritaine qui me frappe.
— Tu dis bien; élégance puritaine. On prétendait souvent qu'il avait tout ensemble l'air d'un quaker et d'un lord, et je l'appelais tour à tour Ganning et Channing. J'avais vingt-quatre ans quand je le rencontrai. Son âge était le mien, mais quoique beau de visage, il était déjà chauve, grave et doux. Le premier jour, il m'inspira une sympathie profonde et une répulsion violente.
— Comment est-ce possible?
— Le voici : c'était avant 1848; il faisait partie d une société pour l'abolition de l'esclavage où je venais d'entrer moi-même. Un travail immense était nécessaire pour porter la lumière dans mille dossiers contradictoires, dans des in-folios de documents sur la position des colonies et sur les crimes de l'esclavage. Tous les membres hésitaient à s'en charger, car il ne fallait pas moins de plusieurs mois de rude et difficile labeur. Celui dont tu vois le portrait, accepta cette besogne, et, quelques jours après, il nous rapporta un mémoire si admirable, si complet, que l'étonnement se changeant en émotion, nous nous levâmes tous pour
LES CHEVAUX D t RENFORT. 343
aller serrer la main loyale et laborieuse qui s'était dévouée à cette tâche. Le président, un homme déjà illustre alors et devenu depuis immortel, alla même à lui et lui dit : Monsieur, un tel dévouement à l'humanité ne peut être récompensé que par Dieu.
— Dieu? monsieur, répondit-il froidement, je n'y crois pas.
— C'est impossible, s'écria mon fils, il se calomniait !
— Peut-être, repris-je ; j'ai connu plus d'un faux athée, mais il croyait dire vrai; j'ajouterai mieux, il disait vrai. Mais comment t'exprimer le sentiment subit de répulsion qui arrêta toutes les mains tendues vers lui, qui glaça toutes les paroles d'affection déjà à moitié échappées de nos lèvres? Gomment te peindre son attitude calme, froide, impassible, devant l'isolement qui se faisait autour de lui? Quant à moi, je l'avouerai sans hésiter, il m'inspira une sorte de répugnance mêlée de douleur. Il me faisait mal à voir comme un être anormal. Un mois après, nous nous aimions.
— Qu'avais-tu donc appris sur lui? Que t'avaitil dit?
— Rien. Il s'était laissé voir. J'avais reconnu en lui un homme tel que je ne soupçonnais pas qu'il pût en exister de notre temps; une de ces âmes comme l'antiquité nous en offre, comme le stoïcisme en a produit, fortes et austères, avec un assez grand mélange d'orgueil; un de ces êtres d'avant le christianisme, qui s'attachent à la vertu d'un amour si jaloux, je dirai presque si farouche, qu'ils n'admettent pas qu'on puisse aimer en elle autre chose qu'elle-même, et qu'ils repoussent avec dédain l'idée d'un Dieu qui la prescrit et qui la récompense. L'homme, selon eux, n'a pas besoin d'autre appui que l'homme.
— Qu'a donc pu l'apprendre cette stérile doctrine?
— Le respect de ce titre d'homme. Plus ce sentiment de grandeur tout humaine m'apparaissait seul, nu, tirant sa force de lui-même, plus il me frappait fortement! mon ami, en fait de devoirs, ne reconnaissait, il est vrai, que ses devoirs envers lui-même et envers les autres; mais par la manière dont il les remplissait , il en faisait des devoirs religieux. Sa droiture était de l'intlexibilité; sa probité du stoïcisme; sa justice de l'austérité.
Il aimait passionnément la liberté : celui qui respectait tant l'humanité en lui-même, ne pouvait pas accepter de joug pour les créatures humaines.
Il poussait le dévouement aux autres jusqu'au sacrifice absolu, car ce qu'il honorait en lui-mêmo, ce n'était pas seulement lui, c'était son espèce.
Il avait le sentiment profond de l'individualité de chacun, fondé sur la conscience de son individualité propre.
11 avait l'amour absolu , sans limites , de l'égalité. De quel prix pouvaient être à ses yeux ([uelques vaines distinctions de naissance ou de fortune accordées à quelques-uns, devant la communauté de ce beau nom d'homme accordé à tous? Aussi n'était-ce pas seulement la justice qu'il croyait devoir à ses semblables, c'était la déférence, la bienveillance, la politesse. Rencontraitil un paysan, un artisan, un ouvrier? toujours il accompagnait son salut ou son bonjour, du mot : monsieur. Au contraire des quakers qui tutoient tout le monde pour marquer que tous les hommes sont égaux à leurs yeux, il ne tutoyait lui personne, pour témoigner que chacun lui semblait un
être supérieur ; et de tous ces sentiments unis en à un grand fonds de courage naturel, se formait une abnégation héroïque, qui rappelait l'esprit de dévouement des grandes familles à leur caste; seulement, sa caste à lui, c'était la caste humaine : deux fois il a joué chevaleresquement sa vie pour l'humanité ; je le définissais un héros aspirant à être un martyr.
— Dans quelles circonstances, demanda mon fils, s'est-il dévoué? Dis-le moi; j'ai besoin que tu me le dises, afin de me réconcilier avec ton ami que je n'aime pas encore tout à fait.
— Je te ferai ce récit plus tard; il me suffit aujourd'hui de te dire qu'on ne passe pas impunément auprès de tels êtres, et qu'il se dégage d'eux je ne sais quelle électricité qui entretient l'àme dans un état de vaillance. Si j'ai à moi quelques fermes principes de justice, de liberté et d'humanité, je les tiens de lui. Il a planté en mon cœur à l'état d'inébranlables pilotis, ce qui vacillait comme bâtons flottants sur l'eau. Tu me demandes ce que je lui dois? d'être un homme.
Mon fils resta un moment silencieux; puis avec ce ton résolu et spontané qui est un de ses char-
mes : — Sais-tu ce que je lui aurais dit, moi, à ton ami?
— Quoi donc?
— Je lui aurais dit : Tu es une des meilleures preuves de l'existence de ce Dieu que tu nies, car un Dieu seul a pu produire un homrne comme toi 1
— Ma foi ! répondis-je en riant, c'était peut-être le seul moyen de le convaincre. Il avait assez d'orgueil pour trouver ton argument irréfutable !
— Eh bien ! passons au second ! dit mon fils. Voilà encore une belle figure! Quelle différence pourtant entre ces deux visages 1 II y a plus de lumière dans ce regard, plus d'ampleur dans ce front. Les yeux de l'autre sont doux , tristes et fermes. Ceux-ci plus profonds, plus ouverts, plus investigateurs, ont l'air de regarder au delà de la terre.
— Tu ferais honneur à Lavater, répondis-je en riant. Tu marques du premier mot le caractère qui les distingue, la distance qui les sépare, et la différence de leur action sur moi. Ce sont bien en effet des regards à'ouire tombe.
La terre était, pour le premier, l'unique objet de la pensée; l'habitant de cette terre, l'unique
forme de l'être humain : pour le second, la vie terrestre n'était qu'un point dans la vie éternelle, l'homme terrestre qu'une des milles images de l'homme. Il croyait, non pas d'une foi d'imagination et de paroles , mais d'une foi profonde à la variété des existences futures et des existences passées.
— Gomment! s'écria mon tils, d'un ton à demi railleur, la métempsycose?
— Ne va pas si vite ! la doctrine de la métempsycose promène l'humanité à travers toutes les régions de l'animalité, et rien de plus contraire à l'opinion de mon ami, car personne n'a cru plus énergiquement à la persistance de l'être humain.
— N'importe! il a cru que l'homme passait par plusieurs vies successives et diverses, vivait tour à tour dans plusieurs mondes différents ?
— Oui!
— T'a-t-il convaincu?
— Convaincu? c'est beaucoup dire. Mais je comprends qu'on puisse se figurer l'immortalité humaine sous cette forme.
— Enfin, à quoi cette doctrine t'a-t-elle servi?
— Je vais te le dire. On a souvent remarqué que le calme, la possession do soi-même, la grandeur
sont naturels et presque faciles aux hommes, qui, au lieu de vivre comme la plupart d'entre nous, minute à minute, jour à jour, courbés pour ainsi dire sur le moment présent, embrassent dans leur pensée le cours probable de leur existence entière, et mêlent l'idée de la mort à tous les actes de leur vie.. Les désirs, les regrets, changent singulièrement d'aspect pour nous par ce mélange de la sensation présente et de la même sensation à dix ou vingt ans de distance. Eh bien, figure-toi ce que devait être un homme ayant toujours présent, non pas seulement l'ensemble bien étroit de notre vie terrestre, mais l'ensemble de l'éternité même! tel était celui dont tu vois l'image. Telle est l'explication de ces regards qui vont au delà de la terre. Il vivait de l'infini, je l'appelais le citoyen de l'infini! Notre existence d'ici-bas lui inspirait à la fois un respect profond en tant qu'elle représentait une partie de notre vie éternelle, et un profond dédain, comme figurant un point imperceptible dans cette éternité. Personne qui planât plus au-dessus du monde, et personne pourtant qui y fît plus vaillamment son œuvre, et sa doctrine étant soutenue par une imagination mer-
veilleuse, par un amour naturel des aventures, et par une intrépidité toujours souriante, sa parole, lumineuse comme ce beau regard que tu admires, lui donnait un ascendant que je n'ai jamais connu à aucun autre homme.
Mon fils, qui m'avait écouté avec une attention soucieuse, comme quelqu'un qui se défend contre le charme de ce qu'il entend, et y oppose une objection intérieure, mon fils me dit :
— Je comprends l'attrait d'un tel esprit et l'empire d'une telle doctrine, mais à une condition, c'est de s'y convertir, d'y croire, d'y croire absolument. Or, puisque toi tu ne l'admets que comme une explication possible, quel bien a-t-elle pu te faire? A quoi t'a servi cet ami? Quelle montagne t'a aidé à franchir ce cheval de renfort?
— Je vais te répondre par une confession. J'avais trente-sept ans quand je l'ai rencontré. Ma foi catholique s'était évanouie, et avec elle toute foi sérieuse, toute croyance religieuse active. Je n'étais tombé ni dans le scepticisme, ni dans l'athéisme doctrinal. Nier Dieu me paraît une affirmation tout aussi absolue et beaucoup plus arrogante que de le reconnaître. Dire non est aussi
dogmatique que dire oui. Mais je me désintéressais peu à peu des choses célestes ; Dieu n'était plus pour moi qu'un nom, une chose autant qu'un être ; la vie future un problème incertain et insoluble auquel il valait mieux ne pas songer. La voix et la vue de mon ami me- réveillèrent comme par une secousse électrique. Quoique cette doctrine soulevât plus d'une objection en mon esprit, ce qu'elle avait de vaillant, d'héroïque, d'audacieux me saisit au cœur. J'admire par beaucoup de côtés, tu le sais, le dogme catholique ; mais l'immortalité qu'il nous promet est l'abdication de la personnalité. J'ai bien de la peine à retrouver le pauvre être humain que je suis, avec ses troubles, ses agitations, dans l'immutabilité des joies célestes ou des peines éternelles. Il existe encore, mais il ne vit plus, ou du moins, il n'est plus lui-même. Bien autrement vivant est l"1iomme lancé dans une succession d'existences , luttant toujours, s'éleVant toujours, grandissant toujours même par la punition ; expiant ou rachetant chacune de ses fautes, aspirant entin vers une perfection qu'il n'atteint jamais, mais dont il s'approche sans cesse. Je disais quelquefois en riant
à mon ami que sa doctrine m'essoufflait; mais, je l'avoue, en même temps elle me régénérait, en faisant entrer jusque dans la moelle de mes os, cette conviction que je suis une créature qui ne peut pas cesser d'être, et qui doit s'armer d'un courage éternel pour un éternel combat ! De là un autre bienfait encore. Comment concevoir une telle lutte sans un bras qui vous soutienne? Comment comprendre un tel voyage sans une main qui vous guide? Dieu toujours présent, Dieu vous punissant et vous récompensant sans cesse, Dieu, enfin, éternel besoin et éternel secours, telle est la conséquence inévitable de cette doctrine. En effet, quelle âme, quelle vie que celle de cet liomme ! Je n'ai jamais connu parmi les personnes les plus saintes aucun être qui vécût aussi tilialement avec Dieu, sa piété me touchait autant que son amitié me fortifiait. Être aimé par un tel homme, car il m'a aimé, m'était comme une garantie que je valais quelque chose, que je pourrais, que je saurais peut-être valoir bien plus, et tout en n'admettant son système que comme possible, je puis, quand tu me demandes : A quoi t'a-t-il servi? je puis te répondre : Il m'a
STvi à croire inébranlablement à l'homiie et à liit'u.
Mon fils, après un instant de silence, se tourna vei's le troisième portrait.
— Oh! celui-ci, me dit-il, m'intrigue bien davantage! Je n'y vois rien du tout! Ces lunettes! ce visage lourd ! ces grands cheveux bruns ! ce collier de favoris blancs. En y regardant attentivement, on trouve bien une tristesse douce et (juelque profondeur dans le regard; mais l'ensemble de la personne est si dépourvu d'élégance! 11 devait être petit.... un peu court!
— C'est vrai !
— Te dirai-je tout? un peu commun !
— Ya, va, continue!
— Quelle supériorité pouvait se cacher derrière ces luiietles-là ?
— Mon cher enfant, incline- toi ! Tu vois là un homme de Plutarque ! Les deux autres ont passé à travers le monde, sans que le monde les connût qu'à moitié. Selon la belle expression de Retz, il ne leur a jamais été donné de remplir tout leur mérite. L'histoire se souviendra de celui-ci . 11 a eu la gloire de faire tout ce que les
deux autres ont rêvé, il a eu le plaisir d'être ce qu'ils auraient été,
— Quel est donc son nom?
— Tu le nommeras toi-même tout à l'heure. J'avais plus de quarante ans lorsque je le connus. J'étais arrivé à cette époque de la vie dont parle Racine dans une de ses lettres, où , par la seule lassitude d'avoir vécu, l'âme déchoit si elle ne monte pas, et où un grand flot de vie nouvelle peut seul l'élever d'un degré. Depuis que je me connais, je me suis toujours connu sympathique aux nobles causes et aux infortunes publiques; mais cette sympathie générale et vague n'avait guère en moi que la force d'un dilettantisme du cœur.
Je rencontrai l'homme que tu vois. Il avait délivré son pays, et il était exilé. Il avait été dictateur et il était pauvre. Il avait gouverné une révolution et il vivait de son travail.
— Manin ! s'écria mon fils.
— Oui, Manin ! Et son nom seul te dit ce que je lui dois. Il m'a montré deux choses qui ne peuvent s'oublier : une grande cause représentée par un grand homme! et l'honnêteté absolue, deve-
nue la première des vertus politiques. Mon premier ami m'avait appris à aimer la liberté de mon pays; il m'apprit, lui, à aimer la liberté d'un pays étranger ! Mon second ami m'avait comme enlevé hors de cette terre et avait fait de moi un citoyen de l'infini; il m'arracha, lui, aux liens étroits d'un patriotisme égoïste et fit de moi un citoyen du monde.
L'Italie m'avait toujours été chère; son ciel, ses arts, ses monuments me charmaient; mais je ne l'aimais qu'en artiste; il m'apprit à l'aimer en fils. Cette vivante image de ce pauvre et grand peuple, cette image de héros et de martyr, m'attacha aux douleurs de l'Italie comme à sa gloire! Peu à peu, elle m'apparut ce qu'elle est, l'aima parens de tout notre Occident. Je vis qu'elle nous avait ouvert toutes les routes de la civilisation , je vis qu'elle avait été notre initiatrice en sciences , en poésie , en gouvernement, en liberté, en commerce. Alors, saisi à la fois de remords et d'admiration, tout plein de la plus ardente des reconnaissances, celle qui naît du sentiment de notre ingratitude passée, je m'attachai ardemment à toutes ses vicissitudes, j'éprouvai la-joie immense de me sentir capa-