‹ Les pères et les enfants au XIXe siècleChapitre 37 sur 44 · i6 LES PÈRES ET LES ENFANTS · texte numérisé non relu

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ble de faire pour elle un sacrifice. Il ne m'a été donné de lui offrir que ce qui sortait de mon cœur; mais je crois que l'occasion ne m'eût pas trouvé moins dévoué en actes qu'en sentiments. Tel qu'il a été et tel qu'il est encore, ce dévouement m'a aidé à vivre, il m'a renouvelé, réchauffé; il a jeté du bois dans le foyer, je résumerai d'un mot ce que je dois à ce troisième ami : Il a donné à mon âge mûr une des passions généreuses de la jeunesse.-

J'étais ému en achevant ces mots; mon fils l'était aussi et se taisait. Il semblait réfléchir!

— A quoi penses-tu ? lui dis -je. Te viendrait-il cette idée qui m'arrive? à savoir, que, sous prétexte de faire le portrait de ses trois amis, ton père vient de faire le sien d'une façon bien peu modeste? Je me suis proclamé patriote, humanitaire, voire même, Dieu me pardonne ! infinitaire! Passemoi ce barbarisme ! Est-ce que tant d'orgueil ne te choque pas un peu ?

Il se mit à sourire et, m'embrassant :

— Oh ! quel père coquet , qui veut qu'on lui fasse des compliments ? Sais-tu à quoi je pensais? C'est que je suis plus heureux que toi, car il ne

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me faudra pas de chevaux de renfort. Viennent les plus hautes montagnes, je n'aurai besoin de personne pour m'aider à les franchir; tu es là!... — Détrompe-toi ! repris-je vivement. Un père ne suffit pas. Son influence est amortie par l'habitude, sa clairvoyance émoussée par l'intimité. Je faime trop pour te bien juger. A force d'agir sur toi, j'ai perdu la ressource des actions puissantes. La Bible nous offre un symbole charmant de cette idée. Le lils de Tobie a dix-sept ans; son père veut lui faire entreprendre un long voyage; mais à qui le confier? Le père est aveugle, la mère est cassée.... Alors, le tils, en sortant, trouve au dehors, presque sur le seuil de la porte, un jeune homme tout prêt pour ce voyage, et qui s'offre à lui comme guide. Quel était ce jeune homme? Un envoyé de Dieu, oL^fysloc, mot touchant dont nous avons fait ange. Eh bien! voilà limage des chevaux de renfort! mais il n'est pas besoin de s'appeler Tobie pour en rencontrer, et Dieu met des oL^ysloi sur la route de tous les hommes de bonne volonté.

l'éducation d'un père.

Hier, s'est présentée à moi sous une aimable et touchante forme, cette idée que je crois si féconde : l'éducation mutuelle des pères et des enfants.

J'ai pour voisin de campagne le colonel Kleinberg; hier, sur son invitation, j'allai déjeuner avec lui ; il voulait me présenter son futur gendre. Après le déjeuner, nous prenions le café dans un petit salon qui conduit de plain pied dans le jardin.

Le colonel , assis à côté de sa fille , se tourna vers le jeune homme, et lui dit :

« Vous voyez bien cette petite fille, mon cher Gustave; eh bien, c'est elle qui a été mon précepteur.

Cela vous étonne ; vous en concluez que mon éducation a commencé un peu tard, ce qui est vrai; et vous vous demandez ce que mon institutrice a pu mapprendre. Elle m'a, sur ma parole, appris à être tout le contraire de ce que le diable m'avait fait. Oui, c'est comme je vous le dis, une enfant de six ans, car elle n'avait pas plus de six ans, a métamorphosé le colonel Kleinberg.

— Faites-moi donc le récit de ce miracle, chère Marie, dit le jeune homme à sa fiancée.

— J'y consens, mon ami. Quoique j'aie eu, repritelle, le bonheur de ce rôle, je n'en ai pas eu le mérite ; mon père et ma mère ont tout fait, et parler de moi, ce sera parler d'eux.

— Je m'en vais, dit le colonel en se levant ; je m'attendrirais en l'écoutant; je pleurerais peutêtre, et, ma foi, je veux bien être une vieille bête, mais je ne veux pas que les autres le voient. »

Il sortit donc du salon, il se mit à se promener, tout en fumant sa pipe, sur une petite terrasse qui s'étend devant la porte et devant les fenêtres :

« Me permettez-vous d'écouter? demandairje à la jeune fille !

— Oui 1 reprit-elle gaiement, mais à vos risques

et périls ; je crains que vous, un homme grave, un moraliste, comme on vous appelle, vous ne trouviez bien des longueurs et bien des puérilités dans mes souvenirs déjeune fille.

— C'est le moraliste qui vous demande la permission de rester.

— Prenez un siège alors ! »

Je m'assis sur le canapé, le jeune homme près de sa fiancée, le colonel croisant devant la porte, et la jeune fille s'exprima ainsi :

« Mon père était, comme vous le savez, colonel d'un régiment de cavalerie. L'armée n'avait pas, dit-on, de militaire plus brillant ; il avait plus que l'ardeur du courage, il en avait l'ivresse; et j'ai souvent entendu dire à ses compagnons d'armes que quand le premier coup de canon retentissait, et qu'à la tète de son régiment il s'élançait en avant, de tels éclairs jaillissaient de ses yeux, qu'il entraînait après lui les plus tremblants, enivrés comme lui ; du reste, inflexible, et même quelquefois implacable, on l'admirait, mais on frémissait devant lui. Quand il avait épousé ma mère, elle était fort jeune, et il la méconnaissait souvent. Il ne désirait pas d'enfant. Je naquis. Que se passa-

t-il en lui? Est- ce une de ces révolulions soudaines (|ui se font jour tout à coup dans les âmes puissantes et terribles? Est-ce cet attrait irrésistible que les êtres forts éprouvent pour ce qui est faible? Je ne le sais: mais mon père, qui, jusqu'à ce i|ue je fusse née, n'avait jamais prononcé au sujet de ma naissance prochaine une parole de joie ou d'espérance; mon père, quand il m'eut tenue dans ses bras et serrée contre sa poitrine, se sentit subitement, en une seconde, saisi d'une tendresse aveugle, indicible, passionnée, pour moi.

— Oui, indicible ! Oui, passionnée! dit le colonel, qui, se rapprochant, s'était accoudé sur le rebord extérieur d'une des fenêtres du salon. Je regardais cette petite créature à peine née, je la berçais, je l'endormais, je me sentais des mains de femme pour la toucher; et la nuit même de sa naissance, moi qui n'ai jamais pu trouver plus de quatre lignes au bout de ma plume, j'écrivis à un de mes amis une lettre de six pages toutes mouillées de larmes, Dieu me pardonne ! et remplies d'un seul mot répété sous mille formes: J'ai une fille!... — Continue. »

lie colonel reprit sa promenade , et le jeune

homme, selon la coutume des fiancés, rapprocha encore sa chaise de Marie , qui sourit et continua ainsi:

« La guerre venait d'éclater; mon père déclara qu'il m'emmènerait; ma mère objecta mon âge, les dangers de l'expédition : à quoi il répondait qu'i^ le voulait, et je commençai mes campagnes à deux ans. Pendant les marches, la voiture de ma mère suivait le régiment à distance, et le soir, arrivés au lieu de campement, la tente de mon père dépliée, on apportait mon berceau, et je dormais à ses côtés. Je ne voulais même m'endormir que quand sa tête était sur mon oreiller, à côté de la mienne ; si bien que chaque soir, à huit heures, quelles que fussent ses occupations, il lui fallait se rendre auprès de ce petit lit, ôter une de ses grandes bottes, étendre à mes côtés une de ses jambes, et il ne me quittait que quand mes bras, que j'avais enlacés autour de son cou , se dénouaient, vaincus par le sommeil. Cependant les chances de la campagne étant devenues désastreuses, il songea à me laisser avec ma mère à Tolosa. Le matin du jour fixé pour le départ, il vint me dire adieu. J'étais assise sur une de ces

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petites chaises fermées par devant, où la prévoyance des mères enferme les jeunes enfants, et je vois encore cette brune figure de mon père, avec ses longues moustaches noires, se pencher vers moi. Il me tint longtemps embrassée, puis il s'écria avec effort: « Je ne peux pas. » Et je me sentis soudain enlevée en l'air; il m'emportait avec ma chaise; ma mère suivit, et nous voilà toutes deux accompagnant encore l'armée, tantôt à deux lieues, tantôt à quelques pas, restant à l'arrière-garde les jours de bataille, séjournant dans le camp lorsqu'on campait, et toujours avec lui. De là, métamorphose dans le régiment. Mon père se montrait plus que rigoureux dans le gouvernement de ses soldats, et l'on racontait de sa sévérité des traits effrayants. J'arrivai ; la discipline en souffrit, ou plutôt la clémence y gagna. Ma petite personne royale portait grâce. Si le hasard nous faisait rencontrer un soldat envoyé en prison (et ma mère, gagnée, faisait souvent naître ce hasard), je criais que je voulais son pardon, et la sentence était, sinon rapportée, au moins adoucie. J'avais toujours à la bouche quelque demande de congé que m'avait soufflée en cachette un vieux brigadier que j'ai-

mais beaucoup ; il ne se passait guère de semaine où je ne réclamasse quelque distribution extraordinaire d'eau-de-vie, et je ne suis même pas bien sûre de n'avoir pas un jour demandé le pillage. Aussi tout le régiment m'adorait ; la musique venait jouer le dimanche devant la tente pendant mon déjeuner, et c'était, à ce qu'il paraît, un curieux spectacle que celui de cette petite fille de cinq ans, très-parée (ma mère était fort coquette de ma personne), et vivant au milieu de ces rudes soldats, au milieu d'un camp, pour y représenter l'indulgence, qui n'est si souvent que la justice. Pardonnez-moi ces détails peut-être puérils; mais j'ai besoin, mon ami, de partager avec vous tout le temps où je ne vous ai pas connu, et j'ai le cœur si plein de ces souvenirs, que je m"y laisse facilement entraîner !... Mon père prétendait que je le rendais lâche. Le matin des jours de bataille, il ne venait jamais m'embrasser, et un jour, ayant été blessé d'un coup de feu que l'on crut mortel, il refusa absolument de me voir tant que le péril dura. « J'aurais eu peur de devenir faible en t'apercevant, » m'a-t-il dit plus tard. Aussi était-il aimé de moi comme il m'aimait. Tout enfant, à cinq ans.

j'étais plus jalouse pour lui de ma personne qu'il ne l'était lui-même. Seul, il avait le droit de m'embrasser! Mes mains, mes bras, je les abandonnais volontiers à la reconnaissance de tous ces vieux soldats ; mais je gardais mon visage pour mon père, et si quelque officier m'embrassait, je me détournais sans qu'on me vît, et du revers de ma main je frottais ma joue pour en effacer le baiser qui n'était pas celui de mon père. Il "était si bon 1

— Au diable ! dit le colonel, qui s'était encore rapproché malgré lui, toujours mon éloge ! Commence donc le récit de mes torts.

— C'est que ce sera peut-être bien long, reprit en riant la jeune fille, et j'ai déjà tant abusé de la patience de notre voisin.

— Ah! que les filles les plus simples sont encore coquettes! m'écriai-je.

— Bravo ! dit en riant le colonel, allons ! tu es battue, et tu n'as plus qu'à continuer.

— Eh bien ! reprit gaiement la jeune fille, je recommence. Puis se tournant vers son fiancé : Vous avez pu l'entrevoir par quelques mots, mon ami, ma mère n'était pas heureuse....

— A la bonne heure ! dit le colonel.

— Ce qu'il y avait de fin, de réservé, de délicat dans la nature de ma mère, échappait au cœur généreux, mais violent....

— Violent et brutal, dit le colonel.

— Violent de mon père. Elle lui causait de l'impatience au lieu de le toucher, et quand il avait dit femmelette, il avait tout dit. Son caractère emporté, despotique....

— Très-bien!

— .... Ne le rendait guère propre au rôle de bon mari. Habitué au commandement, il voulait de la discipline dans sa maison, ainsi que dans son régiment, et gouvernait sa femme comme ses cuirassiers. Ses colères qu'il ne réprimait jamais, nous faisaient vivre dans une atmosphère éternelle d'orages, et ma mère m'a souvent dit que quand elle voyait les narines de mon père se gonfler et blanchir sur le bord (c'était le signe précurseur), un frisson de terreur courait tous ses membres. J'avais, comme vous pouvez le voir encore, une grande ressemblance de visage avec mon père; mais malheureusement, la ressemblance allait plus loin que le visage. Soit effet de ma

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première éducation, soit penchant de mon propre caractère, soit imitation du caractère paternel, j'avais des accès de violence tout à fait militaires. Vous savez comme les enfants sont habiles à s'autoriser des défauts de ceux qui les entourent, et prompts à les reproduire : aussi, sans le vouloir, imitais-je dans mes emportements d'enfant, le son de voix, les paroles, les gestes de mon père; et si je ne m'appropriais pas son dictionnaire tout entier, y compris les mots qui ne se trouvent pas dans les vocabulaires classiques, il faut en rendre grâce au ciel, mais non à moi. La première fois que mon père me vit ainsi, il fut enchanté de se retrouver dans ma petite colère avec ses poses et son langage : il ne regretta que ses adverbes! et comme je n'étais pas avare de ces sortes de scènes, plus d'une fois il amena orgueilleusement devant moi, comme témoins, de vieux camarades qui riaient comme lui et m'embrassaient. Ma mère voyait plus loin et s'inquiétait de cette violence naissante, défaut chez une enfant, vice chez une jeune lille, et qui suffit pour gâter toute la vie et toute l'âme d'une femme ; mais à ses prévoyantes réprimandes, mon père répondait : « Lais-

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sez-la faire, madame; la fille d'un colonel ne peut pas être une femmelette. >>

— Imbécile ! dit tout bas le colonel.

— Qu'est-ce, mon père? reprit Marie.

— Rien, je me parle à moi-même. Continue.

— Une circonstance imprévue vint bientôt tout changer. Je grandissais, et mon défaut grandissait avec moi. Un jour j'étais assise au coin du feu avec ma gouvernante, et je tenais à la main un petit poker avec lequel j'attisais le charbon de terre. Dans la crainte que je me brûlasse, ma gouvernante me dit de déposer le poker; je refusai. Elle voulut me le prendre, je la repoussai. Des reproches et des ordres impérieux de sa part, des réponses obstinées de la mienne, amenèrent une querelle, et bientôt ma colère fut telle que, la voyant s'approcher de moi avec des menaces, je lui jetai violemment le poker tout rouge que je tenais à la main. Heureusement elle se détourna, et le poker, allant frapper la porte, y creusa un sillon et la brûla. Mon père était accouru au bruit, et quand il eut tout appris, quand il vit le poker encore fumant, quand il pensa que j'aurais pu tuer cette pauvre vieille femme,... alors, comme son

cœur était aussi l)on que violent, alors une indignation profonde le saisit, et, me prenant par la main, il m'accabla des plus terribles reproches, il m'appela lâche et cruelle! A peine le poker lancé, la frayeur et le désespoir avaient succédé chez moi à la colère, et des larmes de repentir jaillissaient déjà de mes yeux ; mais ce mot de lâche les sécha subitement ! mon orgueil naturel me fit relever la tète, et je répondis à mon père : « Pourquoi m'appelez-vous lâche? Vous avez bien frappé hier avec un bâton le vieux soldat qui vous sert!... » Un coup de foudre ne l'eût pas plus atterré : muet, les lèvres tremblantes, il me regarda longtemps avec un étonneraent douloureux que je ne comprenais pas, et qui pourtant me troubla jusqu'au fond du cœur; puis, sans me dire une parole, sans me faire un reproche, il s'éloigna précipitamment et rentra chez lui.

— Ah! s'écria le colonel qui avait quitté le jardin et rentra dans le salon, ah! j'étais éperdu! une révolution s'était faite en moi! Je voyais, je comprenais ! ton visage , ta physionomie bouleversée par la passion; tes yeux surtout, tes

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