M6 1,1£S FERES ET LES ENFANTS
les femmes s'instruisent presque toujours, par désespoir.
— Je ne veux plus que vous m'interrompiez.
— J'obéis.
— Quand je commençai à grandir, ces connaissances, amassées tout en pleurant, lui devinrent chères, parce qu'elle put me les communiquer. Mon père qui assistait à mes leçons, tout fier d'avoir une telle femme, et tout surpris de ne s'en être jamais douté, ne tarissait pas d'exclamations. Il commença de l'aimer et pour elle et pour moi, pour ce qu'elle savait et pour ce qu'elle m'apprenait. Un homme moins simple de cœur eût pu souffrir du mérite de sa femme si soudainement révélé. Mais lui, avec son àme simplement grande.,..
— Assez!... Assez!, <, dit le colonel!.,.
— Il ne voyait là qu'une injustice à réparer, et surtout le bien de sa fille. Si je faisais quelque progrès, si je répondais avec justesse : a Vous « êtes un ange! » disait-il à ma mère; et un jour l'émulation s'emparant de lui, il arriva en me disant : « Je veux aussi t'apprendre quelque chose ; je veux t'apprendre la géographie; non pascettegéo-
graphie que l'on enseigne sur de grandes feuilles de papier avec de petits points noirs pour montagnes et de petits zigzags pour rivières, mais la vraie géographie, celle qui s'apprend avec les semelles de souliers. J'ai vu toute l'Europe ; nous voyagerons ensemble. » Et il commençait ses descriptions. Et que d'heures se sont ainsi passées dans cette chambre que vous voyez d'ici, auprès de ma petite table de travail, mon père à droite, ma mère à gauche, moi au milieu, et pendant toute une journée ces deux êtres si chers se réunissant pour donner tout ce qu'il y avait de bon en eux à cette petite fille dont Dieu se servait pour les réconcilier, et qui lui en a bien rendu grâce depuis ! La leçon tinie : « Allez jouer, enfant, » me disaitmon père. Et pour eux, ils restaient là, ayant chacun un bras appuyé sur cette petite table, et causant. De qui? Toujours de moi; s'aimant pour moi, s'aimant en moi, et désormais inséparablement unis . . . . — Et c'est ainsi, reprit le colonel, que j'ai été métamorphosé. J'étais dur, je suis bon, du moins je l'espère; j'étais violent, je suis juste; je tyrannisais, j'aime; je ne jure plus, je ne bois plus, je ne fume presque plus.... Que dirait mademoiselle /
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Ah ! celui qui est là-haut sait bien ce qu'il fait en nous donnant des enfants : nous croyons ne recevoir en eux que des êtres à adorer, et ils nous élèvent... Venez m'embrasser, mon précepteur. » Marie se pencha sur le front déjà un peu chauve du colonel, et le baisa tendrement. Le jeune fiancé, les regardant tous deux avec des larmes dans les yeux, se dit tout bas : — Dieu m'a béni!... et moi, j'écrivis en rentrant ce que j'avais vu!
Je suis dans une grande anxiété. Le temps m'amène à une des plus difficiles questions de famille, la question d'argent. Maurice est majeur. Quelle ligne de conduite dois-je suivre avec lui ? J'ai beau regarder autour de moi, interroger la vie de tous les parents qui m'environnent, je ne trouve qu'indications trop vagues ou avertissements trop tragiques. Certes on voit des fils qui déshonorent ou ruinent leurs parents, des parents forcés de faire interdire . leurs enfants ou de désavouer d'avance toutes leurs dettes dans les feuilles pu-
bliques; mais ce ne sont là que de douloureuses exceptions. Le point important à examiner, c'est la règle commune; ce sont les mille petits dissentiments, les reproches journaliers, les révoltes et les luttes de chaque instant, les douleurs chroniques qui naissent dans presque toutes les familles de cette question d'argent.
A cet égard, le rôle des pères, dans les classes ouvrières, est en général moins difficile que. le nôtre. Ils donnent un état à leurs fils, puis l'apprentissage terminé: — «J'ai gagné ma vie, leur disentils, gagne la tienne. » Le fils ne peut compter que sur lui même. Il n'en est pas ainsi dans les classes moyennes ou riches. Une profession libérale ou un art, nourrit bien tardivement celui qui l'exerce. Un jeune homme a dépassé sa majorité depuis longtemps, qu'il n'est encore qu'un médecin, un avocat ou un artiste.... honoraire. Il faut que les parents lui viennent en aide, lui fassent, selon le mot vulgaire, une pension. Voilà le terrain sur lequel s'engagent les batailles. Cette pension, à quel chiffre équitable et bien proportionné la fixer? Comment garder la juste mesure entre la prodigalité qui perd les jeunes gens
LA QUESTION d'aRGENT. 381
et la parcimonie qui les conduit parfois à se perdre ?
A force d'y réfléchir, je suis arrivé à cette conviction: que sauf les cas de désordres excessifs et exceptionnels, la plus grande partie des dettes des jeunes gens vient de ce qu'ils croient leurs parents plus riches qu'ils ne le sont. Nous leur cachons notre -fortune ou nous l'amoindrissons à leurs yeux pour qu'ils n'en abusent pas, et ils en abusent parce qu'ils ne la connaissent pas et se l'exagèrent. La caisse paternelle, soigneusement fermée à leurs yeux, leur apparaît toujours comme un coffre-fort magique, c'est-à-dire sans fond, où par conséquent on peut puiser sans remords. Par une opération de l'esprit, assez singulière, ils trouvent le moyen de regarder à la fois notre argent comme le nôtre et comme le leur, c'està-dire qu'ils le réclament comme s'il était à eux, et qu'ils le dépensent comme s'il était à nous.
Voici donc le plan où je me suis arrêté : Prendre Maurice pour témoin et pour arbitre dans cette question; en d'autres termes, lui fournir tous les éléments de la décision, et lui en laisser la res-