LES FRÈRES ET LES ENFANTS
ponsabilité; c'est toujours l'application du même axiome qui a présidé à toute ma vie paternelle : lui enseigner le gouvernement de lui-même.
Je l'ai donc appelé dans mon cabinet. Sur ma table étaient ouverts mon livre de recettes et mon livre de dépenses.
« Mon cher enfant, lui ai-je dit, te voilà homme, tu ne peux plus rester à la merci de la générosité de tçs parents. Il te faut une somme d'argent annuelle et qui soit tienne. Tu vois sur ce livre le montant de ma fortune, et sur cet autre le total de tous mes frais de maison. Compare l'actif et le passif, et fixe toi-même le chiffre de ta pension. »
Il a refusé. J'ai insisté. Il a cédé. Ainsi que je le pensais, il s'est alloué une somme trop faible. Je l'ai doublée, en ajoutant :
« Voici nos deux parts faites, arrange-toi pour ne pas dépasser la tienne, car tu empiéterais sur la nôtre. »
Il s'est éloigné, ému. J'ai pris le bon parti.
Je m'applaudissais depuis six mois de cet arrangement, quand, hier, j'eus l'entretien suivant avec un de mes amis, homme brusque, un peu dur, et riche.
« Oui, me disait-il, je vous répète que vous donnez trop d'argent à votre fils.
— Et moi, je vous dis que vous en donnez trop peu au vôtre. Votre fils a aujourd'hui vingt et un ans; mille francs de pension, ce n'est pas assez!
— J'avais vingt-trois ans que mon père ne m'en donnait que cinq cents.
— Les choses n'ont plus aujourd'hui le même prix, et les jeunes gens n'ont plus le même âge. Six cents francs alors représentaient plus que mille francs actuellement, et vingt ans d'aujourd'hui valent vingt-cinq ans d'autrefois.
— Oh ! certes, par la vanité de ceux qui les ont! par leur importance! par leurs caprices! parleurs habitudes de dépense !
— Non I par leur place dans la vie. On est notaire à vingt-cinq ans ; on est député à vingt-cinq ans; on est électeur à vingt et un ans. On est quelquefois industriel, manufacturier, commerçant avant d'être majeur.
— C'est un mal !
— Soit ! mais c'est un fait. Si donc on est plus tôt jeune homme, c'est parce qu'on est plus tôt homme. L'âge des plaisirs avance parce que l'âge des affaires est avancé. Ajoutez que les occasions, les tentations de dépenses se sont décuplées. Combien de budgets ignorés de nos pères ! budget des voyages ! budget des plaisirs d'art ! budget des quêtes et des fêtes de charité ! budget des séjours de campagne ! Il n'y a pas jusqu'aux timbres-poste, aux messages télégraphiques , qui n'aient le leur.
— Vous en passez , me dit-il en riant , et des meilleurs. Je ne me ferai pas le ministre des finances de tous ces budgets-là, car ils ne se soldent pas seulement en argent, ils se soldent en vices,
et l'office d'un père n'est pas de nourrir les vices de son fils.
— Ses vices? repris- je, non; mais son légitime amour du plaisir, oui ! Tout n'est pas crime dans les entraînements de la jeunesse. Qui lui a donné le goût de briller, l'amour de paraître, le besoin de remuer, la rage de l'amusement? C'est quelqu'un qui a bien su ce qu'il faisait, j'imagine. Il ne s'agit donc pas de détruire leurs goûts, mais de les modérer, et pour cela de les satisfaire.
— Dans quelle mesure? dans la proportion de leur folie ?
— Non; répondis-je avec fermeté, mais selon la position de leur père dans le monde. Tout est là. Quand des parents sont pauvres ou gênés, quand ils ne vivent que du fruit de leur travail, quand ils consument leurs ressources et parfois leur vie, pour subvenir aux frais d'éducation de leurs enfants, quand ils amassent à grand'peine une faible dot pour leur fille, honte et mille fois honte aux fils qui augmentent cette sainte pauvreté au lieu de l'alléger, qui ébrèchent cette faible dot au lieu de l'accroître, qui dilapident les fruits de ce travail au lieu de les doubler ! Le jeune homme qui,
pour satisfaire à ses plaisirs, condamne sa mère aux privations et sa sœur au célibat ou à un mariage médiocre, ce jeune homme n'est pas seulement un ingrat et un impie, c'est un lâche. Mais après avoir dit la vérité aux fils, disons-la aux pères. Quoi de plus étrange, de plus fatal et de plus commun que des pères prodigues pour euxmêmes et parcimonieux pour leurs fils, qui ne se refusent rien et qui leur refusent presque tout? Je pourrais vous en citer vingt exemples.
— Le mien d'abord, n'est-ce pas? me dit mon ami avec un peu d'amertume.
— Eh bien, soit! le vôtre. Comment ! vous menez un train d'homme riche ; vous avez des chevaux ; vous avez une table recherchée ; vous avez un appartement élégant; vous avez une loge aux Italiens; votre fils vit au milieu de ce luxe....
— Et il en jouit ! et il s'asseoit à cette table ! et il va dans cette loge ! et il se promène dans cette voiture !
— Oui ! mais le reste, la toilette, les plaisirs, les réunions de jeunes gens, tout ce qui le regarde, lui, tout ce qui lui plaît, à lui, en prenez-vous souci ? non ! il vous voit perdre vingt louis dans
une soirée au club, et vous lui reprochez une perte de dix francs avec ses amis ! Vous plantez dans sa vie toute une futaie d'arbres du fruit défendu : il nie semble pourtant que cette plantation-là n'a pas assez bien réussi une fois à l'espèce humaine, pour qu'elle doive être tentée de recommencer. Et encore si vous ne faisiez que montrer l'arbre à votre fils, mais vous mangez le fruit à ses yeux.
— Il en mangera plus tard.
— Quand ? lorsqu'il n'aura plus de dents ?
— Non ! quand il en aura acquis le droit comme moi par vingt-cinq ans de travail. Je me révolte à la fin ! Vous me reprochez mon luxe, ma vie d'abondance et de recherches; mais je les ai gagnés, moi, gagnés et mérités, mérités et achetés, nonseulement par mon intelligence et mon labeur, mais par de longues années de privations et de gêne. Jusqu'à trente ans, je n'ai pas eu de feu dans ma chambre; jusqu'à trente ans, j'ai eu quarante sous par jour pour frais de table, et trois cents francs par an pour frais de toilette. J'ai pâti, j'ai souffert, j'ai jeûné, sinon de pain, du moins de plaisirs; qu'il fasse comme moi !
— Mais il ne peut pas faire comme vous, répli- (]uai-je avec impatience, parce qu'il n'a pas été élevé comme vous. Belle vertu que votre sobriété ! vous n'aviez pas de quoi ne pas être sobre. Votre père, en vous donnant trois cents francs, faisait son devoir, car il était relativement pauvre. Xe comprendrez vous donc jamais la différence immense qui sépare les fils d'un père riche et les fils d'un père pauvre? Tout autres sont leurs besoins, car tout autre est leur éducation ; tout autres sont leurs droits, car tout autre est leur position ; tout autres sont leurs devoirs, car tout autre est leur rôle. Je ne vous dis pas de livrer votre fils par une générosité imprudente à une oisiveté qui le dépraverait ; le travail est une loi pour le riche comme pour le pauvre. Mais excitez-le au travail par votre largesse intelligente, au lieu de prétendre l'y contraindre par votre inique parcimonie; moralisez-le par son luxe même!
— Eh ! comment cela, bon Dieu?
— En ne lui donnant que ce qu'il aura mérité. Il désire un plaisir? Donnez-le-lui, mais qu'il le paye d'abord par un diplôme brillamment obtenu. Il rêve un voyage? Qu'il le gagne par un succès
dans une conférence d'avocat, par un travail sérieux dans une revue, par l'acquisition de la langue du pays qu'il veut visiter. Qu'il soit forcé de conquérir toutes ses jouissances de fils de famille, mais qu'il les ait; qu'il les ait par vous, ou sinon, il se les donnera sans vous ! Il fera des dettes !
— Je ne les payerai pas.
— Vous les payerez !
— Nonl Pas plus les dettes d'honneur.... appelées sans doute ainsi parce que ce sont les moins honorables de toutes, que les dettes de fournisseurs ou d'usuriers, s'il emprunte à ce qu'on nomme des amis. Eh bien, qu'il souffre de ne pas pouvoir rendre, qu'il soit persécuté, harcelé, molesté, tant mieux, ce sera sa punition!
— Et l'honneur de votre nom ?
— Mon nom n'est pas solidaire des extravagances d'un écervelé, et d'ailleurs, je sauve peut-être ce nom en punissant énergiquement un premier écart de celui qui le porte. Rien ne m'exaspère plus que tous vos attendrissements philanthropiques à propos de l'abolition de la contrainte par corps ! Si vous abolissez cette loi salutaire, quel frein restera-t-il dans les mains des pères contre
ces prétendus lils de famille qui, déshonorant à la fois le nom de ûls et le mot de famille, salissent leur réputation, perdent notre fortune, ruinent leur santé, compromettent notre honneur dans le scandale de leurs orgies? Il faut les punir quand ils n'en sont qu'à la faute, pour les empêcher d'aller jusqu'au délit, jusqu'au crime peut-être! Il faut les laisser aller devant le tribunal de commerce pour les empêcher d'aller à la cour d'assises.
— Ah! les insensés!.., m'écriai-je malgré moi, que ces esprits violents, qui ne veulent jamais voir dans des choses que l'extrême, et dans les hommes que les monstres!... Eh ! laissez donc là les exceptions ! Il ne s'agit pas ici de police correctionnelle et de cour d'assises ; il ne s'agit pas même de ces prodigues pour lesquels aucune fortune ne serait suffisante, et auxquels on est obligé de donner un conseil judiciaire ; je vous les abandonne et je leur dis anathème avec vous. Mais parlons de la masse des fils ; parlons des hommes ordinaires, de la vie de tous les jours. Eh bien, là, quel est notre devoir, à nous pères? Est-ce de punir nos fils de leurs fautes? Oui I Mais c'est surtout
de les empêcher d'en faire. Car il y a quelque chose de pire dans la dette que l'emprunt, c'est le rôle d'emprunteur. Réduire son fils par ses parcimonies à ce triste métier, c'est l'habituer aux petits expédients, aux petites ruses, parfois même, aux petites bassesses. On n'emprunte pas longtemps sans perdre sa dignité, et parfois, sa délicatesse. »
Mon ami me regarda un moment en silence, et me dit •
« Que donnez-vous chaque année à votre fils?
— Plus que vous ne donnez au vôtre, et votre fortune est six fois supérieure à la mienne.
^- Est-ce assez pour lui?
— Je le crois; du moins, c'est beaucoup: je ne pourrais pas faire davantage.
— Ainsi, vous vous imposez des privations pour votre fils ?
— Peut-être. J'ai mon sentiment à ce sujet: je tiens à ce que mon fils voie une société choisie, brillante même, je tiens à ce qu'il y fasse figure, non pas de gentilhomme, mais de galant homme; je ne veux pas qu'il y paraisse à l'état d'inférieur, ce qui conduit au rôle de complaisant ou d'obligé.
3y2 LES PÈRES ET LES ENFANTS.
Il faut qu'un jeune homme fasse dans le monde ce que fait tout le monde ; de là, pour lui, certaines dépenses nécessaires, et pour moi, quelques privations; mais, à mon âge, une privation n'est pas un chagrin ; subie, pour lui, c'est un plaisir.
— Croyez-vous qu'il vous sache gré de ce sacrifice ?
— J'en suis sûr, car il sait que c'est un sacrifiée.
— Ainsi, vous espérez lui avoir évité, par vos théories et leur application, toutes les fautes que vous avez si vivement dépeintes ?
— Ah çà! qu'avez-vous? lui dis-je en l'interrompant à mon tour. Que veulent dire toutes ces questions ? Pourquoi cet air de mystérieuse réserve? On dirait que vous connaissez un secret que vous n'osez révéler?
— Oui! j'en connais un, me répondit avec une brusquerie affectueuse mon ami, et ce secret est celui de votre imprudence et de votre déraison ! Ah ! vous êtes démocrate, et vous voulez que votre fils hante le monde de la richesse et de l'aristocratie ! Ah ! vous voulez qu'il lui emprunte son élégance ... Eh bien ! il lui a emprunté autre chose.
LA QUESTION d'aRGENT. 393
— Que voulez-vous dire ?
— Eh 1 parbleu ! que vous avez acheté à beaux deniers comptants un vice à votre fils. On joue beaucoup dans le grand monde. Votre fils y a pris le goût du jeu.
— Lui!
— Vous tenez à ce qu'il y fasse figure de gentleman? 11 vous a obéi. 11 a tranché du vicomte; il a joué, il a parié, et il a perdu !
— Perdu !
— Perdu quatre mille francs, si vous le voulez bien.
— C'est impossible !
— Impossible? Il est venu me les emprunter ce matin. Je les lui ai refusés à regret, mais je les ai refusés ^tropbelle était l'occasion de lui donner une leçon, et à vous aussi. Voilà où mènent vos beaux principes de générosité. Maintenant, payez ! Quatre mille francs ne sont pas trop pour votre punition ; seulement, tout ne sera pas dit quand vous aurez reçu quittance. Une dette de jeu est plus qu'une faute; c'est un défaut. Qui a joué, jouera; et il est mille fois plus facile de ne pas faire une seule dette que n'en faire qu'une.. Vous voilà
averti; si vous ne trouvez pas un châtiment rigoureux et efficace, je vous plains! »
Là-dessus, il me quitta brusquement, moins peiné de ma peine, que triomphant d'avoir eu raison. Je ne songeai pas à le retenir; j'étais atterré ! J'avais le cœur percé de mille côtés ! Comment Maurice n'avait-il pas été arrêté par la pensée du mal qu'il me ferait? Comment m'avoir caché sa faute après l'avoir commise ? Comment l'avoir révélée à un étranger? Son ingratitude me navrait, son manque de confiance me blessait! Ses dangers futurs me faisaient frémir! Le remords enfin, oui, le remords venait s'ajouter à tant de cuisants soucis.
J'avais, en effet, ma part dans sa faute : c'était mon imprévoyance, c'était ma vanité peut-être qui l'avaient jeté dans ce monde propre à le perdre. Comment donc, non pas punir cet enfant, mais le guérir ? Des reproches ? Qh ! sa physionomie bouleversée, son chagrin muet, son embarras me disent tout ce qu'il se dit! Qu'y pourrais-je ajouter par mes paroles ? C'est un coup au fond du cœur qu'il faut lui porler; je veux lui donner plus que le regret de sa faute, je veux lui en donner le re-
mords et l'horreur. Une seule leçon le frappera, celle qui me frappera moi-même. J'en vais faire l'essai.
Je l'ai fait appeler. Mon ami était revenu savoir <juel parti j'avais pris.
« Aucun encore, lui ai-je dit; mais restez et vous serez témoin de ma conduite. »
Maurice est entré. Tout ce qu'il a souffert d'humiliations intérieures et d'angoisses depuis deux jours était écrit sur sa figure.
« Maurice, lui ai-je dit froidement, notre ami m'apprend que tu as perdu quatre mille francs au jeu. »
Il tressaillit.
« Je regrette que tu me l'aies pas appris toimême; je crois que je le méritais. Enfin, ce n'est là qu'un détail accessoire ; l'important, c'est de t'acquitter. Ouvre mon secrétaire ; dans le tiroir à gauche tu trouveras un pli de lettre, et, dans ce pli, la somme nécessaire. Prends-la et paye. »
Il se leva sans répondre; mon accent lui disait que ce n'était pas le moment des paroles. Il alla au secrétaire et prit la lettre, mais tout à coup il
396 LES PÈRES ET LES ENFAN i S.
pâlit; il venait de lire la suscription : « Argent destiné à notre voyage. »
« Ce voyage! me dit-il d'une voix étouffée, ce voyage que le médecin te commande impérieusement! ce voyage qui peut seul achever de te remettre de ta terrible maladie ! . . .
— Je crois, en effet, que j'en ai besoin.
— Besoin? s'écria-t-il, le médecin m'a dit que si tu ne passais pas l'hiver à Alger, ta santé serait peut-être ébranlée pour toujours !
— C'est possible! répondis-je; mais il est quelque chose de plus important que ma santé, c'est ta réputation ! Cette dette devrait déjà être payée. Va payer.
— Mais!...
— Va. »
Il sortit comme un homme éperdu.
« Hum ! me dit mon ami, le coup est rude !
— Et sera efficace, j'espère : ou je ne connais pas mon fils, ou il ne touchera plus à une carie de sa vie.
— Mais je m'imagine que vous voilà aussi corrigé, vous!
— J'en ai moins besoin que vous, mon ami.
— Que moi? s'écria-t-il. Et de quoi voulezvous que je me corrige? Votre exemple ne me donne t-il pas cent fois raison?
— Non! Il ne fait que me donner tort, repris-je avec une tristesse sévère. Que nos fautes ne nous fassent pas renier l'équité! J'ai poussé à l'extrême un principe vrai, et j'en suis justement puni; mon fils a commis une action blâmable, et il en est rudement châtié : mais mon principe n'en est pas moins bon, et le vôtre n'en est pas moins fatal. Mon imprudente facilité n'a abouti qu'à une perte d'argent, et l'honneur n'est pas compromis, tandis que votre parcimonieuse sévérité pourrait entraîner votre fils.
— A quoi?
— Bien au delà d'une faiblesse! Je ne vous parle pas seulement des usuriers auxquels vous le livrez, des manœuvres indélicates auxquelles vous le condamnez, des sentiments de révolte et de colère que vous jetez dans son âme; je ne parle même pas de ces sombres et détestables désirs qui font, selon la terrible expression de Molière : « Qui font que les enfants comptent les jours des pères! » Non, un fruit plus amer encore
peut naître de vos maximes. Rappelez-vous l'exemple du général Bourette.
— Quel est cet exemple ?
— Gomme vous, le général refusait à son fils ce qu'il pouvait et, selon moi, ce qu'il devait lui donner. Un jour, il le surprit, la main dans son secrétaire.
— Son fils le volait !
— Oui !
— Et il ne l'a pas tué ?
— Non. Ce n'est que dans les romans qu'on tue son fils coupable ; on ne le tue pas, mais on meurt de honte. Pensez au général.
Deux jours se sont passés depuis cet entretien; et je dis encore : oui, j'ai eu raison I c'est quatre mille francs qu'il m'en coûte, et peut-être quelques mois de souffrances; mais j'ai placé dans le cœur de mon fils, d'une manière ineffaçable : le principe du gouvernement de soi-même, la responsabilité personnelle.
A LA iMAISON.
Me voilà élevé à la dignité de père consultant : mon journal me vaut cet honneur. Un de mes amis, à qui j'en avais communiqué quelques fragments, m'a écrit hier pour me demander avis sur un point fort important.
« Ma -fille, me dit-il dans sa lettre, touche à ses douze ans; le moment de l'éducation sérieuse est venu pour elle. Comment dois-je l'élever? Ma
1. Je ne m'occupe dans ce chapitre que des jeunes filles de la classe aisée. J'ai traité dans VHisioire morale des femmes, ce qui concerne l'enseignement des jeunes filles qui trouvent une profession dans VenseignemeLt.
femme veut la placer dans un couvent. Je penche pour un pensionnat. Quel est ton sentiment? »
Voici ma réponse que je transcris dans toute son étendue :
« Mon clier ami, ta question touche à un de mes plus chers sujets de rétlexion : ne t'étonne donc, pas de la longueur de ma lettre. Il me faut un peu de place pour l'exprimer ce qui en occupe une si grande dans mon cœur et dans mon esprit.
Quelques hommes graves voudraient supprimer les couvents comme pensionnats ; je ne suis pas de ceux-là. D'abord, on n'a pas le droit d'enlever à toute une partie de la société française la seule forme d'éducation qui lui semble convenable pour les jeunes filles; les couvents doivent rester debout, ne fût-ce que comme témoins de notre respect pour la liberté d'enseignement.
Puis, je ne saurais oublier les services rendus à l'éducation des femmes parles corporations religieuses. Qui a créé en France l'enseignement primaire pour les filles? les Ursulines' . Si les filles
1. Voir dans les Chroniques des Ursulines, les détails vraiment almirablesde celte fondation.
LA PRÉSENCE DES FILLES A LA MAISON. iOl
de noblesse, de bourgeoisie, de petit commerce même, ont appris à lire deux cents ans plus tôt, c'est aux couvents qu'elles le doivent. Mais, aujourd'hui, ils représentent la réaction, comme ils ont représenté le progrès. Ils ont fait les premiers pas sur la route de l'instruction, mais ils se sont arrêtés, et l'instruction a marché, d'où il résulte qu'ils étaient en avant, et qu'ils sont en arrière. Leur enseignement religieux est, quoi qu'en ait dit, honnête et pur, mais trop souvent mêlé de puérilités et de superstitions. Leur enseignement historique est superficiel, quand il n'est pas faux; leur enseignement artistique est d'apparence et d'apparat. Enfin, chose plus grave, les vanités de naissance, loin d'expirer sur le seuil de ces pieux asiles, s'y épanouissent comme dans leur naturel domaine; nulle part les titres et les distinctions sociales ne jouent un si grand rôle. On dirait qu'il en est de l'orgueil nobiliaire comme de la noblesse même et, qu'en passant des pères aux enfants, il gagne un quartier de plus, tant ces petites personnes sont plus entichées des titres de leurs pères que leurs pères eux-mêmes ! Si par hasard elles deviennent un peu humbles, elles en
sont tout de suite tières. Les pensionnats laïques ne méritent pas les mêmes reproches, mais ils en méritent d'autres. L'instruction y est, je crois, plus solide, et on y attache moins de prix à la naissance , mais on en attache plus à l'argent. Entîn, pensionnats ou couvents ont le plus grave des inconvénients ; c'est que l'éducation en commun qu'on y reçoit enlève aux jeunes filles quelque chose de leur délicatesse, voire dfe leur pureté; les jeunes garçons se corrigent entre' eux; les jeunes filles entre elles se gâtent.
Tu devines ma conclusion : élève ta fille chez toi! Sans être riche, tu as de l'aisance; sans être libre , tu as du loisir. Laisse les maisons d'éducation aux parents que leur position dé fortune, leurs occupations , leur santé parfois, forcent de se séparer de leur fille. Toi, place sur cette jeune tête et sur ce jeune cœur toutes tes économies de temps, de travail, d'intelligence, et tu verras quels intérêts te rapportera ton capital I »
— M'ais, me diras-tu, comment l'élever? Quelle méthode suivre? problème difficile à résoudre!
On s'occupe beaucoup aujourd'hui de l'éducation des femmes : tout le monde la veut solide et
LA PRÉSENCE DES FILLES A LA MAïSOX. 403
sérieuse. Mais s'entend-on bien sur ces mots solide eisérieuse ? les entend-on bien ? je ne le crois pas. Une- chose me frappe dans presque tous les cours, dans presque tous les livres destinés à Finsti^uction des femmes, c'est qu'ils semblent avoir été faits: pour dbs hommes. Chronologie générale, précis général d'histoire , précis général de littérature; énumération générale de faits et dé dates; on dirait d'une préparation au baccalauréat. Or, cette préparation est chose fort sérieuse pour les hommes qui doivent acquitter, à l'entrée de toute carrière, ce droit de péage qu'on appelle un diplôme de bachelier. Mais pour les jeunes^ tilles de la classe aisée, car je ne parle aujourd'hui que de celltes-là, où cette éducation les conduit-elle'?' à quoi leur sert-elle? en quoi les inbéresse-t-elle? Les hommes ont pour stimulant, dans ces arides études, l'ambition, la nécessité, l'intérêt, la vocation pour un état; mais tous ces mobiles mancfuent à la jeune fille ; l'étude pour elle n'a d'autre objet que lé développement de son' intelligence et de son àme; elle ne peut avoir pour l'étude qu'un amour désintéressé. Donc, puisque sa destinée diffère tant de celle de l'homme et que son âme
en diffère encore davantage, il faut chercher le point d'appui de son éducation, dans cette différence même, c'est-à-dire dans les plus intimes besoins de son âme à elle; dans les aptitudes les plus personnelles de son intelligence à elle, dans les plus réelles nécessités de sa destinée à elle! Voilà à quel prix, et à quel prix seulement, vous lui donnerez une éducation solide et sérieuse; en d'autres termes, il faut élever la femme aussi bien que l'homme, mais autrement. Il faut lui apprendre les mêmes choses, mais différemment.
Un fait frappant t'expliquera ma pensée : un de mes amis avait une fille de quatorze à quinze ans. Rien de plus expressif que la figure de cette enfant, rien de plus rebelle au travail que cette intelligence. L'étude de l'histoire surtout lui était insupportable. « Pourquoi donc, disait-elle à son ])ère, me fais-tu apprendre toute cette succession des rois d'Egypte, toute cette dynastie des Mérovingiens, qu'est-ce que cela me fait? Qu'est-ce que cela me fait qu'Antiochus succède à Séleucus, et Eudes à Clotaire? Je n'apprends tout cela que pour l'oublier, n'est-ce pas? Tu comprends bien qu'une fois mariée, je ne rouvrirai jamais au-
cun de ces livres. A quoi bon alors tant m'ennuyer pour me mettre dans la tête ce qui y restera si peu, et ne me servira à rien du tout ? >< Le père était désespéré.
Un jour, il voit cette enfant qui regardait avec une sorte d'intérêt un livre d'histoire orné de gravures. Que représentaient ces gravures? des costumes du siècle dernier. Etonné de l'attention inaccoutumée de sa fille, il l'interroge; elle répond par quelques comparaisons assez fines entre ces habits et les nôtres.
Le père lui apporte un recueil de beaux portraits historiques du quinzième siècle; sa fille y prend un goût singulier. Il commence alors à lui raconter ce qu'étaient ces hommes et ces femmes dont le costume différait tant du nôtre ; il lie l'histoire des coutumes à celle des costumes, et mêle peu à peu la biographie morale de ces grands hommes à l'examen de leurs visages et de leurs habillements. Elle l'écoute avec une surprise intelligente : ses regards curieux et charmés semblent suivre à mesure qu'ils surgissent de l'ombre du passé, ces êtres qui la laissaient indifférente la veille parce qu'ils étaient morts comme des
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êtres abstraits, et qui l'intéressent aujourd'hui parce qu'ils vivent. Le père remplace alors les précis d'histoire par quelques Mémoires bien choisis et abondants en détails de mœurs ou de caractères ; la jeune lîlle les lit avec un empressement qui ressemblait à de l'avidité; dès lors le succès était certain, le père avait trouvé, pardonne-moi cette expression vulgaire, avait trouvé le manche par où empoigner ce jeune esprit. Pour qu'elle voulût pénétrer dans l'histoire, il fallait l'y faire entrer par la petite porte. Mais, chose étrange, une fois lancée dans sa véritable voie, cette jeune intelligence revint par le chemin de traverse dans la grande route qui lui semblait fermée. Elle remonta insensiblement de l'étude des événements particuliers à l'étude des faits généraux, de la lecture et de la compréhension des biographies, à l'intérêt pour les grandes phases historiques , et quelque dix ans plus tard , devenue vraiment une femme de mérite, son intelligence tenait toutes les promesses de son visage ! Eh bien, voilà la règle et le but. Les femmes sont plus frappées des faits particuliers que des faits généraux; elles s'intéressent plus aux êtres
qu'aux idées; ce qui les touche dans l'histoire, c'est ce qui les touche dans le présent; c'est-àdire la vie privée, la peinture des sentiments, tout ce qui brille, tout ce qui éclate, tout ce qui émeut.
Qu'on parte de ce principe, on leur donnera la seule éducation sérieuse qui leur convienne, c'està-dire celle qui les prépare, comme épouses, à s'associer ou à s'intéresser aux trava;ux de leur mari ; comme mères, à se mêler aux études de leurs enfants; comme femmes, à remplir tous les loisirs d'une vie souvent inoccupée ; comme créatures de Dieu, à développer selon leur droit toutes leurs facultés spirituelles et morales.
Pour réaliser ce programme trois choses sont nécessaires : des parents dévoués ; des maîtres intelligents et des cours publics. Ces parents ne peuvent pas remplacer les maîtres ; il leur manque la première condition du professeur chronique , l'art d'enseigner ; mais ce sont d'excellents auxiliaires et de précieux répétiteurs. Quant aux cours publics, ne t'étonne pas que je les défende aujourd'hui ; il y a plus de vingt ans que je les réclame 1 Seuls, ils peuvent relever le niveau
des études féminines, seuls, ils peuvent créer des méthodes d'enseignement nouvelles; seuls, ils peuvent faire de nos lîUes des Françaises. Il y a une Université pour les hommes, il y a une École normale pour les hommes, il y a une École polytechnique pour les hommes , il y a une École des arts et métiers pour les hommes. Qu'y a-t-il pour les femmes? Un enseignement primaire. Est-ce juste? Pourquoi nos filles sont-elles moins bien traitées que les filles des classes populaires ?
Je connais la réponse ordinaire : Voulez -vous donc, nous dit-on, en envoyant nos filles aux cours ])ublics, les aventurer dans les rues comme des collégiens? Sans doute; et parce que c'est le meilleur moyen de les fixer à la maison. Je ne raille pas ! Qu'est-ce que les cours publics, sinon les mères associées à toutes les études de leurs filles, sinon les filles rapportant chaque jour, presqu'à chaque heure dans la famille, les fruits de leur travail, les partageant entre leurs frères et leurs parents, et réalisant ainsi tous les bienfaits de leur heureuse présence à la maison?
Disons tout cependant : cette éducation ne va ni sans périls ni sans difficultés.
LA PRÉSENCb: DES FILLES A LA MAISON. 409
Le premier de ces périls se tioiive dans les maîtres eux-mêmes. Je vais toucher à un sujet bien délicat. Défie-toi des maîtres, surtout des maîtres de musique ; garde-toi de te rassurer, parce qu'ils ne sont pas jeunes, parce qu'ils ne sont pas beaux, parce qu'ils sont négligemment vêtus. La tête des jeunes filles est parfois étrangement faite; tout ce qui a un air de supériorité les exalte, tout ce qui a un aspect humble les touche, et des exemples terribles nous prouvent que leurs vertus mêmes servent parfois à les égarer.
Sois donc toujours présent à la leçon, à toute la leçon, et à toutes les leçons : car sans aller jusqu'à de fausses prévisions, souviens-toi que l'animal appelé homme a un fond naturel de vice; souviens-toi que l'imagination a sa virginité comme le corps, et qu'une fieur peut être salie sans être flétrie.
Je vois un second péril dans la vanité des mères. Jadis, quand les mères confiaient l'éducation de leur fille aux couvents, elles avaient le tort d'en être trop peu occupées dans son enfance et d'en être un peu jalouses dans sa jeunesse. Au-
ilO LES PERES ET LES ENFANTS.
jourd'hui qu'elles ne les quittent plus, elles en sont vaines jusqu'à la folie : enfants, elles en font des poupées; jeunes tilles, elles en font des idoles. Heureusement, elles trouvent un refuge contre ces tendresses délétères dans leur rôle même d'institutrice. On n'idolâtre pas les filles qu'on élève.
Enfin, un troisième danger plus grave tient à notre façon même de vivre. Une famille n'est pas nn cloître; on a des amis, des relations; comment leur imposer la réserve de langage que commande la présence d'une fille? A-t-on des fils? Gomment couper court à toutes leurs confidences, ou à toutes leurs gaietés de collégiens? Vous-même, il vous faut mettre un sceau sur vos lèvres. H est tel entretien qui suffit pour porter le trouble dans une imagination de quinze ans; elle reste aussi honnête, mais non pasaussi naïve; c'est une vierge moins virginale. On s'effraye beaucoup du babillage des jeunes filles : c'est leur silence qui m'effraye, car ce silence n'est souvent qu'une dissimulation, et quand je vois pendant toute une soirée, au milieu des causeries de toutes sortes, une jeune fille, assise à la table de travail , le
front penché sur son ouvrage, le visage immobile, avec l'air, non-seulement de ne rien comprendre, mais de ne rien entendre, je me dis toujours : Oue se passe-t-il derrière ce rideiu? Qu'est-ce que toutes ces paroles font germer dans cette petite tète? Sont-ce des plantes salutaires ou des herbes vénéneuses qui y poussent?
Voilà une grave objection. C'est Molière qui répondra : Comment! Molière, diras-tu! — Oui, Molière !
Te rappelés - tu le rôle d'Henriette dans les Femmes savantes? Henriette est -elle une ingénue, ou une avisée? Si elle dit tout ce qu'elle dit sans le comprendre, c'est une niaise; si elle comprend, c'est une effrontée. Et cependant, non , Henriette n'est ni une effrontée , ni une niaise ; c'est un être adorable et pur, la plus délicate et la plus spirituelle dés jeunes filles de Molière ! Comment donc concilier ce qu'elle sait, ce qu'elle dit, avec ce qu'elle est? Molière n'a jamais mieux montré sa science profonde de l'âme humaine. Les jeunes filles, bien nées et de cœur honnête, ont une disposition singulière, c'est de s'arrêter naturellement, à mi-chemin de certains problè-
mes périlleux; elles ont le don de ne comprendre qu'à moitié, et de se satisfaire avec cette moitié de compréhension ; personne ne se paye de mots comme les jeunes filles. Certes, quand Henriette se moque de la pruderie de sa sœur, quand elle fait prévoir à Trissotin le sort qui lui serait réservé, elle y entend malice, mais elle n'y entend pas impureté. Élevée au milieu de toutes les subtilités d'un spiritualisme grossier; habituée à ce jargon à la fois quintessencié et matériel, elle en répète ce qu'il lui faut pour en rire, elle en saisit ce qui lui est nécessaire pour s'en moquer, mais elle ne va pas au delà. Son instinct de railleuse lui fait deviner le côté comique de tout ce fatras, mais la preuve qu'elle ne comprend pas tout ce qu'elle dit, c'est qu'elle le dit. Soyez sûr qu'une fois mariée, elle sera bien honteuse rétrospectivement de ses saillies de jeune fille, et que quand Clitandre les lui répétera, elle ne pourra se défendre d'en rougir , et de dire tout bas : Comment! j'ai dit cela! Eh bien, l'exemple d'Henriette me rassure pour nos filles. D'abord, si nous sommes des parents sensés, nous établirons un cordon sanitaire autour de ces pures et chastes
oreilles. C'est gênant, j'en conviens! Heureuse gêne! Puis, cette mesure prise, ce qu'elles entendront ne sera pas aussi mortel qu'o.. pourrait le croire. Il y a dans l'ingénuité vraie, quelque chose de réfractaire à ce qui est déshonnête. Un air empoisonné ne frappe souvent que les personnes qui ont un fond de venin en elles-mêmes, et l'ignorance ne se détruit pas si facilement, quand elle a pour fondement la candeur. Nos filles en sauront donc beaucoup moins qu'elles n'en auront l'air; et, si elles en savent plus que des iilles élevées dans le cloître, elles en sauront beaucoup moins que si elles étaient élevées en commun. Ce qu'elles apprennent dans la famille ne peut que les instruire, ce qu'elles apprennent dans l'éducation en commun, ne peut que les corrompre.
Je n'ai pas achevé, car Je t'ai peint seulement dans l'éducation de famille tout ce que la jeune fille en retire. Parlons de ce qu'elle y apporte. Je vois des hommes graves craindre pour la sœur la présence des frères ; moi je bénis pour les frères la présence de la sœur. Mille sentiments inconnus naissent dans le cœur des frères par leur intimité de chaque jour avec leur sœur. Chose
il'4 LES PERES ET LES ENFANTS.
étrange ! un jeune homme qui ne craindrait pas de choquer les oreilles de sa mère, par quelques légèretés de paroles, s'arrête souvent et se tait devant sa sœur. Il sent que la vertti commande moins de retenue que l'innocence, car offenser l'une ce n'est que la blesser, offenser l'autre ce serait la ternir. J'ai vu mille exemples du rôle charmant et salutaire de la sœur dans la maison' : elle est la grande conseillère, la grande confidente, la grande' consolatrice, la grande ambassadrice. Dès qu'il y a quelque dissentiment international entre les pères et les fils, c'est elle qui se charge de négocier le traité de paix. S'il y a une grave question de budget, c'est elle qui fait voter l'impôt ; elle paye même quelquefois les centimes additionnels sur sa bourse de jeune fille. Ne la plaignez pas trop, et ne le blâmez pas trop; il lui paye et payera longtemps sa dette en tendresse et en dévouement.
Enfin, c'est la sœur aussi qui retient ou ramène nos fils à la maison. Le tort de l'âge mùr est de se cantonner dans ses goûts, de se claquemurer dans ses admirations d'autrefois, de se vieillir avant l'âge. Notre fille, par la seuleforce d'attrac-
tion de ses dix-huit ans, groupe autour de nous toute une jeunesse qui nous force à rester jeunes !
Enfin, dernier bienfait : que de querelles conjugales apaisées ou amorties par cette douce présence ! Que de maris contenus ou moralises p'ar la présence de leur fille ! One de mères consolées, défendues, et quelquefois protégées contre ellesmêmes, par celles qu'elles protègent ! Crois-moi donc quand je te dis à toi, et en même temps à tous les pères : Gardez votre fille î Piistruisez-vous pour elle! Perfectionnez-vous pour elle! Apportez-lui le meilleur de vous-mêmes! Créez entre elle et vous, la seconde parenté, la parenté de l'àme et de l'intelligence ! Qu'elle soit deux fois votre fille !
«• Pentends d'ici ton objection, la grande objection qui se trouve sur toutes les lèvres paternelles.... « Mais après?... Quand j'aurai mis ainsi sur cette jeune tête toutes mes expériences, qu'adviendra-t-il ? Que l'amour la donnera à un autre ! Qu'elle me quittera pour un autre ! Qu'elle m'oubliera pour un autre! Je ne l'aurai formée que pour la perdre ! Je n'aurai noué et renoué mille fois entre nous ces chers liens, que pour qu'ils me brisent le cœur en se brisant ! »
41(i Lï:> HtRi:S Kl- LES ENFANTS.
Eh bien, quand il serait vrai, qu'importe! Resté seul à ton foyer, ta consolation sera de te dire , que tes paroles , que ton âme revivent dans une autre maison, font la force et la joie d'une autre maison, et que celle qui t'oublie et te délaisse, te doit le bonheur qu'elle goûte et le bien qu'elle fait! Mais non! l'abandon et l'oubli ne peuvent suivre une telle éducation. L'amour aura beau saisir le cœur de ta fille, la maternité aura beau lui apporter tous ses devoirs et toutes ses ivresses, n'importe; si pleine que soit son âme, il y restera toujours une place pour toi, une place qui ne sera qu'à toi. Les natures généreuses n'ont pas besoin de prendre sur leurs premières affections pour faire la part de leurs attachements nouveaux; leur cœur s'élargit à mesure que les objets de leur tendresse s'accroissent, et ta fille ne cessera pas d'être ta fille, parce que grâce à toi elle sera une bonne mère et une honnête femme ! D'ailleurs ne faut-il pas compter avec les événements et les catastrophes de la vie? Souvent les jeunes nids sont plutôt brisés que les vieux; la maison paternelle qui a servi de berceau à l'enfant ou à la jeune fille, sert parfois d'asile à la femme
ruinée ou à la femme veuve. Enlin, pour laisser de côté ces sinistres prévoyances, l'avenir ne peut-il pas t'offrir une chance de bonheur délicieux?
On marie parfois sa fille sans la perdre; c'est un fait rare, mais qui le devient moins chaque jour, et que l'éducation de famille tend à multiplier. Il y a des jeunes filles qui demandent à leur fiancé comme preuve d'amour, comme douaire du cœur, de ne pas les séparer de leur père. Il y a des maris qui consentent à partager ce qu'ils pourraient garder pour eux seuls. Il y a même des gendres qui aiment leur beau-père; il n'y en a pas beaucoup, mais il y en a, et s'il n'y en a pas davantage, c'est la faute des beaux-pères. On dit trop de mal des gendres, et pas assez des beauxpères ; les beaux-pères sont comme les pères, ils ne savent pas leur niétier. Apprends-le, et il te sera peut-être accordé de vivre auprès de ta fille, de vieillir au milieu de ses enfants, de la voir devenir tour à tour jeune femme, mère de famille, et s'élever successivement à toutes les vertus propres aux diverses époques de la vie, ainsi que le feuillage d'un arbre prend tour à tour les teintes des diverses saisons. Tu verras ce
visage s'empreindre de dignité sans perdre de son charme. Tu trouveras même parfois le conseil sur sa bouche, et tu sentiras naître en toi un sentiment inconnu, imprévu, exquis, plus doux que la tendresse paternelle elle-même, le respect paternel. Élève ta lille ! Garde ta hlle! Depuis le berceau jusqu'à la tombe, la présence des filles à la maison est le charme, la lumière et le salut de la maison. »
lage de la retraite.
Hier, un spectacle poignant m'a jeté dans un grand trouble. J'étais allé à un théâtre de musique : la foule s'y pressait pour entendre une fois encore un célèbre chanteur qui reparaissait sur la scène, après plusieurs années de retraite. Un sentiment secret de sympathie m'attira à cette représentation. Les malheureux chanteurs se retirent toujours, pour reparaître sans cesse. De tous les artistes, ce sont certes les plus dignes de pitié. La jeunesse de leur talent est si courte! Dix ans, douze ans au plus ! A peine le temps que dure