‹ Les pères et les enfants au XIXe siècleChapitre 5 sur 44 · LES PERES ET LES EXFAXTS · texte numérisé non relu

LES PERES ET LES EXFAXTS

et j'admire le dévouement qui pousse les pères à épargner à leurs enfants toutes les indigences intellectuelles et morales dont ils ont souffert; j'approuve les fils qui veulent savoir 'ce que leurs pères ne savaient pas ; j'approuve la société qui favorise le dévouement des uns et l'ambition des autres ; je tiens pour juste, pour légitime cette ascension des classes inférieures vers la lumière, et par cela seul que cet élan est universel, j'y sens le doigt de la Providence ! Mais, si profondes que soient mes convictions sur ce point, elles ne peuvent m'empécher de voir et de dire ce que quinze ans d'expérience m'ont démontré. Depuis quinze ans, j'ai eu entre les mains dix mille enfants; j'ai vécu avec dix mille familles d'ouvriers ou de petits marchands ; je connais le fond le plus caché de ces destinées obscures pour tous, et de ces âmes obscures pour elles-mêmes. Eh bien, la vérité qui ressort pour moi de cette longue pratique, c'est que l'instruction ne descend dans ces familles qu'aux dépens des vertus domestiques. »

A ces mots, je me levai, frappé de crainte.

« Entendons-nous bien, reprit vivement mon ami.

— Je ne parle que des vertus filiales, car pour les

vertus paternelles et maternelles , elles trouvent dans cet état nouveau les plus admirables motifs pour se produire et se développer. Un jour, en rentrant chez moi, je vois deuxpauvres paveurs en plein travail. Je reconnais les pères de deux de mes élèves. Ils étaient vieux, et la besogne était rude. L'n soleil ardent leur faisait ruisseler la sueur du front ; leurs bras avaient peine à soulever leur lourd instrument de fer! Tout à coup le plus âgé s'arrête :

« Affreux métier! je n'en peux plus!

« — Courage ! lui répond l'autre, nos enfants ne « travailleront pas tant que nous!

« Ce mot touchant vous résume mille dévouements dont j'ai surpris le secret chez de pauvres parents. Des pères, joignant pendant plusieurs années le travail des nuits au travail des jours pour payer la pension de leurs fils; des mères, se pliant aux plus rudes besognes jjour donner un maître de plus à leur fils; tous deux, père et mère, se retranchant, avec une abnégation qui ne faiblit ni ne se plaint jamais, se retranchant sur les premières nécessités de la vie, sur la nourriture, sur les vêtements, sur le chauffage, pour que leur fils arrivât chaque matin à l'école avec un

panier mieux garni, et un habit plus convenable, eh bien, qu'est-ce que les enfants rapportent le soir à la maison ?

— Ils y rapportent la lumière! » répondis-je viment à mon ami, en l'interrompant à mon tour.

« Je n'ai pas vécu comme vous au milieu du peuple des villes, mais je connais les gens de campagne ; j'ai vu des enfants de vignerons, des enfants de terrassiers, des enfants de jardiniers, des enfants de bûcherons, je les ai vus revenant le soir de l'école chez leurs parents incultes et grossiers, avec leur petit bagage de savoir. Qui en profite le plus? les parents. Le fils écrit pour le père les journées de travail, pour lamèreles comptes du ménage ; il leur apprend ce qu'il a appris, leur raconte ce qu'il a retenu; avec les filles rentrent le soir dans la maison deux vertus de famille trop souvent inconnues chez les gens de campagne, la politesse et la propreté. Je ne peux jamais voir sans émotion les véritables métamorphoses qui se sont opérées et s'opèrent chaque jour dans notre village sous l'influence de l'école laïque et religieuse. On confie aux maîtresses, ou aux sœurs, de petites filles sales, grossières de langage, farou-

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ches d'accueil; en un an, elles vous rendent des enfants bien tenues, polies, saluant toute personne qu'elles rencontrent, et ayant les lèvres aussi pures de toute parole choquante , que les habits nets de toute tache. Chez leurs parents, ces enfants exercent la plus douce des dominations. Leurs habitudes de piété, leur répugnance pour certains mots, ne laissent pas que de gagner quelque peu et de gêner heureusement la mère et surtout le père. Enfin, filles et fils font entrer sous le toit de leurs parents ignorants le plus salutaire des plaisirs, le plus doux accompagnement des veillées d'hiver, la lecture à haute voix; c'est-à-dire la vie intellectuelle et la participation à tout ce qui se passe d'intéressant dans leur pays et hors de leur pays. J'ai assisté, moi, àplus d'une de ces humbles et touchantes scènes ; j'ai vu les pauvres parents groupés autour du petit lecteur; j'ai vu la physionomie rayonnante des mères, j'ai vu les yeux émerveillés des pères, j'ai entendu les exclamations, les réflexions, les admirations, les indignations de ces êtres simples et sincères; j'ai surpris le premier réveil de leur intelligence et de leur cœur, et leur joie de devoir ce réveil à leur fils; je les ai suivis

entrant sur ses pas dans le monde de l'histoire et de la science, dans la vie des grands hommes, dans la vue des belles choses.... Où y a-t-il une plus douce image de la vie intérieure?... N'est-ce pas le lien de famille resserré par l'éducation que vous accusez de le dissoudre? répondez !

— Je ne répondrai qu'un mot, mais décisif. Ce que vons dites est vrai pour l'éducation primaire, vrai pour les gens de campagne, vrai pour les jeunes filles, ^Tai pour les fils jusqu'à un certain âge ; mais venez dans les villes , sortez du cercle étroit des connaissances élémentaires, entrez dans nos écoles professionnelles , et vous verrez là les tristes fruits de l'inégalité d'instruction. Vous le savez , le vice le plus indestructible et le plus bas de l'espèce humaine, celui qui résiste à tout et à qui rien ne résiste, le plus fécond en ingratitudes et en petitesses, c'est la vanité ; eh bien, voilà le premier sentiment que blesse, (fue flatte et qu'exalte, en le blessant comme en le flattant, cette inégalité. Jusqu'à treize ou quatorze ans. l'enfant souflre peu et fait peu souffrir ses parents de leur infériorité: d'abord, parce qu'elle est moins sensible, puis parce cpiil la sent moins. Mais l'âge de quatorze à

quinze ans est une époque de crise pour 1 âme des enfants comme pour leur crrps. En même temps que le duvet leur pousse au menton, voilà que leur poussent au cœur tous les défauts propres à la jeunesse, l'amour de paraître, l'outrecuidance, Tesprit d'indépendance, tout ce que j'appelle enfin la lignée de la vanité. Un jeune garçon de quatorze ans venait chaque jour à mon école, accompagné par un vieillard assez mal vêtu,

« Quel est donc ce vieil homme qui t'amène « ici? lui demanda un de ses camarades,

« — • C'est le portier de la maison . ^ répondit l'enfant.

, ■ C'était son père. J'avais pour concierge dans mon établissement un homme intelligent et d'une probité rare, je me chargeai de l'éducation de son tils: tant que l'enfant ne fut qu'un enfant, il allait aux heures de récréation jouer dans la loge de son père, et se faisait un amusement de tirer le cordon: quand il eut quinze ans, le père vint un jour me demander son compte et me quitta avec un regret amer pour moi comme pour lui. mais sans un mot d'explication ni de sa part ni de la mienne ; j'avais deviné ce qu'il avait senti, l'insupportable

souffrance de son fils, en face de la domesticit paternelle. Ces faits particuliers ne sont qu'une image du fait général. Un jeune homme plus instruit que son père tremble de se trouver avec lui devant des étrangers; il craint toujours quelque bévue d'ignorant dont il ait à rougir. J'ai vu plus d'un de mes élèves refuser de sortir avec sa mère parce qu'elle avait un bonnet, éviter de donner le bras à son père parce qu'il portait une veste.

— Vous oubliez, repris-je, que Laplace se promenait dans le jardin des Tuileries devant le plus beau monde, bras dessus bras dessous avec son père vêtu en paysan.

— Beau mérite, répondit l'instituteur, quand on s'appelle Laplace! D'abord je veux croire que le génie ne va pas sans une certaine noblesse d'âme qui plane naturellement au-dessus de certaines faiblesses.... Puis descendre de si haut, c'est une manière de s'élever encore. Il est bien facile d'être simple, quand le monde admire votre simplicité, et l'amour-propre trouve alors à se satisfaire dans ce qui semble propre à l'humilier. Mais prenez des âmes moyennes, prenez des destinées humbles, supposez dans tout ce qui les entoure, un

secret penchant à remarquer leurs abaissements et à en rire, et vous verrez poindre dans les meilleurs d'entre eux ces petites et mauvaises hontes. Saint Vincent de Paul convenait bien cju'il avait rougi un jour de s'être trouvé en pleine assemblée avec un parent mal vêtu. Xe craignons pas d'avouer ce qu'avouent les saints eux-mêmes.

— Soit ! mais convenez à votre tour que tout n'est pas vanité dans cette honte filiale. Quand un fils rougit de son père, c'est parfois d'un vice qu'il rougit, c'est parfois pour son père plus que de son père. La pudeur douloureuse qu'il éprouve en face de son père ivre, de son père grossier, de son père brutal, fait l'éloge et non la critique de sa supériorité d'éducation : ajoutez que cette supériorité devient parfois la sauvegarde de la mère. Plus d'un fils, imposant à son père par cette seule différence d'éducation, a fait expirer sur les lèvres du mari brutal l'injure qui allait blesser la femme, ou a arrêté le bras qui allait la frapper!

— Hélas! mon ami, reprit vivement mon interlocuteur, faut-il donc tout vous dire? Et pourquoi me forcez-vous à opposer à ce tableau touchant et fidèle sans doute, mais exceptionnel, une vérité

cruelle et générale? Eh bien, cette vérité, la voici : l'union des familles est souvent compromise par les qualités mêmes que développe dans le fils sa supériorité d'instruction. Que lui donnons-nous, en effet, avec nos connaissances? Des habitudes de langage plus choisies, des goûts de plaisirs plus distingués, des besoins d'intelligence plus délicats, des recherches d'élégance extérieure ou même de nobles tendances à des pensées plus hautes, à des projets de mariage plus relevés. Eh bien! ce sont là autant de causes de malentendus ou de désunion entre le père et le fils. Ils ne parlent plus la même langue, ils ne s'intéressent plus aux mêmes objets ; ils n'ont plus les mêmes habitudes. Qu'arrive-t-il alors? Le tils s'éloigne de la maison, ou, ce qui est pire, s'il y reste, s'isole et se tait. Même au milieu de ses parents, même assis à côté d'eux, il est loin d'eux par la pensée, et le silence qu'il s'impose en apparence comme une marque de respect, n'est souvent, au fond du cœur, qu'une forme de dédain. Gomment en serait-il autrement? Un enfant, élevé par nous, peut-il, en rentrant dans la loge de sa mère concierge, dans la boutique de ses parents épiciers, dans l'atelier de son

père charpentier, dans la mansarde de son père domestique, peut-il, dis-je, se défendre d'un sentiment d'humiliation et d'ennui? Peut-il y éprouver un autre désir que celui d'en sortir? J'ai vu, et je ne cite là qu'un exemple entre beaucoup d'autres, j'ai vu le fils d'un boucher, intelligent, actif, instruit, concevoir un tel chagrin de la grossièreté et de l'intempérance de son père, qu'un jour il jeta là tout son bagage d'instruction et partit C3mme zouave pour l'Algérie, d'où il ne revint que quand son père fut mort.

« Je ne vous parle là que des sentiments des enfants, du rôle des enfants; mais que dire des parents? sinon cette parole douloureuse : qu'ils prêtent eux-mêmes les mains à leur propre déchéance. Pendant que le fils s'enfle et s'aigrit par orgueil, le père abdique par faiblesse, la mère s'abaisse par idolâtrie. Cette idolâtrie des mères a pour conséquence de faire d'elles les servantes de leurs fils. Il leur paraît tout simple de brosser ses habits, de cirer ses souliers, d'obéir à ses ordres ; ce ne sont plus les parents qui sont les maîtres de la maison, c'est le fils. Il invite ses amis, il reçoit ses amis, il donne à boire à ses amis. Qui les sert

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