‹ Les pères et les enfants au XIXe siècleChapitre 6 sur 44 · LES PÈRES ET LE ENFANTS · texte numérisé non relu

LES PÈRES ET LE ENFANTS

à table? Le père et la mère. Quel est le loyer de leur complaisance? Un mot de moquerie injurieuse s'ils osent se mêler par quelque observation ou quelque remontrance à l'entretien. Quelle est leur attitude en face de ces railleries ? ils baissent la tête et acceptent, je dirais presque, qu'ils consentent! Ils ne sont pas loin de croire que le dédain de leur fils a raison. Les parents, aujourd'hui, sont humbles devant les enfants.

« Toutes ces observations nées de l'expérience des faits, se résument en ceci : le fils, ne croit plus au père, le père ne croit plus à lui-même, et ainsi périt dans la famille ce qui fait sa vitalité, l'esprit de direc':"on. Il n'y a plus de main au gouvernail. Ma conclusion ne porte, bien entendu, que sur les deux cinquièmes des familles, mais dans cette mesure elle est absolue. »

J'avais écouté ces paroles avec une attention pénible. Je répondis, après un moment de silence et en regardant fixement mon ami : « Comment donc restez-vous à la tête de votre institution? si dans votre pensée l'instruction ne peut s'acquérir qu'au prix de tant de vertus domestiques, l'instruction est un fléau! Vous-même vous vous

rendez complice d'un mal public, et votre conscience vous ordonne de vous retirer.

— Aussi l'aurais-je fait, si je n'étais enchaîné à mon poste par mes convictions et mon devoir.

— Quelles sont ces convictions? Quel est ce devoir? Vers quel but marchez- vous?

— Le voici :

« Plus j'ai étudié et réfléchi , plus je me suis affermi dans] cette^ pensée : Que dans un moment de crise, tout est crise ; que tout progrès s'achète par des troubles et des souflrances; que nulle transformation ne peut s'accomplir dans la famille ou la société sans ébranler passagèrement la société qu'elle renouvelle, et la famille qu'elle moralise ; qu'enfin, c'est la loi de cette terre où le moindre bourgeon ne saurait s'épanouir sans déchirer l'enveloppe qui le renferme.

« Or, en présence de cette loi , que doit faire l'homme dévoué à une idée de progrès ? Abandonner l'œuvre pour les dangers de l'œuvre? nier ce que j'appellerai le mal du bien, ou le subir? y fermer les yeux ou s'y résigner? Non! Il faut, empruntant son courage au sentiment même des difficultés et des obstacles qui vous entourent, y trou-

ver les moyens de combattre ce que l'on redoute et de vaincre ce que l'on déplore.

— Mais comment le combattre?... Comment le vaincre? Et où est votre espérance?

— Elle est d'abord et avant tout dans ce principe général, que tout mal qui sort du bien est forcément transitoire , et qu'on n'y doit voir qu'une rançon mise par Dieu à tout progrès pour nous forcer à le mériter et à y prendre part. Dans le cas présent , ce principe est incontestable ; car à quel mal ici avons -nous affaire? A un mal redoutable sans doute , et je ne l'ai pas dissimulé, mais local pour ainsi dire, restreint par sa nature à une certaine classe de la société et à un certain nombre d'années. En effet, qu'une ou deux générations s'écoulent; que ceux qui sont fils aujourd'hui deviennent pères à leur tour, et l'inégalité d'instruction disparaît avec tous ses désordres ; car les fils élevés par nous pourront sans doute élever mieux encore leurs enfants, mais l'intervalle ne sera plus que d'un degré ; il y aura entre eux une différence, il n'y aura plus d'abîme.

« La question d'âge vient encore me rassurer. Je

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VOUS ai parlé de la crise morale qui éclate dans les jeunes gens à quatorze ou quinze ans. Je dois ajouter que l'époque de vingt-cinq à trente ans eu amène une autre, toute difTérente et aussi salutaire que la première a été fatale.

« Après les premières effervescences , les premières fumées de l'adolescence dissipées, le jeune homme devenu homme, et instruit par la pratique de la vie, commence à ouvrir les yeux , à voir ce qui est vrai , à comprendre ce qui est juste, à apprécier ce qui est bon.

« L'ingratitude des enfants n'est, quelquefois, pardonnez-moi ce mot vulgaire, n'est qu'une première peau qui tombe avec les années. Le maniement des choses est une seconde éducation qui corrige et complète la première. Rien ne nous aide à comprendre et à aimer notre père, comme d'avoir eu affaire avec les autres hommes. Enfin, troisième motif de courage et d'espoir , depuis dixhuit ans, je travaille à constituer dans notre école, à côté de l'instruction, une forte éducation morale. Il faudrait ajouter, et j'essaye d'ajouter à chacune de nos classes un cours de piété liliale. Mon programme est bien simple : rendre les enfants assez

droits de cœur pour leur apprendre à mesurer leur reconnaissance et leur respect envers leurs parents à la distance même qui les sépare d'eux. Car cette distance, qui l'a faite? leurs parents euxmêmes. A quel prix? à force de sacrifices et de tendresse. Il ne s'agit donc que de faire assôz sentir aux lils la beauté de l'affection dont ils sont l'objet, pour qu'ils éprouvent le besoin, la passion, la force, de s'élever par la gratitude à la hauteur de cette affection même. Plein de cette idée, je convie à la réaliser tous les auxiliaires que j'ai autour de moi . les ministres de nos différents cultes, nos professeurs de littérature, nos maîtres d'étude même. Je cherche des livres, je fais des cours de morale usuelle, j'appelle à mon aide ce que je connais de penseurs et d'esprits ouverts aux choses de l'âme. Vous-même, joignezvous à moi. Vous semblez occupé de ces problèmes d'éducation, vous pouvez m'apporter quelque idée juste, quelques faits intéressants. Tout peut m'être utile, car tout m'est nécessaire. Cherchez, méditez, revenez, et à notre premier entretien je vous ferai part d'une autre idée que je couve en ce moment, et dont l'exécution pourrait nous faire

faire un grand pas vers le but où nous tendons. »

Je le quittai, ému, troublé, et me promettant bien de répondre à son appel.

Quinze jours après, je frappais à la porte du cabinet de mon ami.

« Encore moi ! lui dis -je en riant.

— Arrivez-vous les mains pleines?

— Pleines? non! mais je vous apporte un fait intéressant.

— Racontez. Béranger disait : Les faits sont les pères des idées. Si votre récit n'a que la valeur d'un récit, je ne laisserai pas que de l'utiliser en le plaçant comme exemple dans quelque leçon orale. S'il renferme quelques vérités générales, je saurai bien les y découvrir et les en extraire. Coramen-

cez donc , et surtout ne craignez pas d'être long.

— Voici ce que j'ai vu. Chaque automne, je vais passer mes vacances dans un petit village de Touraine, nommé Dammartin. Il y a cinq ans, le hasard me mit en relations avec un charpentier nommé Villeneuve, dont le caractère énergique, l'intelligence vive, quoique inculte, m'avaient frappé. Ce n'était réellement qu'un ouvrier, bien qu'il fût maître, car il ne travaillait que par pratique, comme disait Palissy. Son savoir se bornait à la lecture, l'écriture, quelques notions de dessin linéaire; mais nul ne conduisait mieux un atelier; nul ne gouvernait plus fermement dix ou quinze hommes dans un travail difficile; il avait le don de l'autorité. Dans le grand hiver de 185.., un pont de bois ayant été emporté par la débâcle des glaçons, Villeneuve avait montré, dans cette circonstance critique, de singulières ressources d'invention et de courage.

« Resté veuf avec son fils, il voulut que cet enfant fût élevé autrement que lui. A douze ans, il le fit entrer dans une école professionnelle, à quinze, il l'envoya à l'École centrale de Ghâlons. Voisins et

amis le blâmèrent d'instruire son fils comme un monsieur.

« J'ai trop souffert de mon ignorance, dit- il, « pour laisser mon fils ignorant. »

« Le jour du départ pour l'École centrale, je fus témoin des adieux du fils et du père, et je demeurai profondément touché de la déférence affectueuse de l'un, de la tendresse digne de l'autre. Je les revis un an après le retour. Quel changement! Ce n'est pas que le jeune homme eût trompé les espérances de son père. Entré le premier à l'École centrale, il en est sorti le premier. On le compte parmi les ingénieurs civils distingués, mais c'en est fait de la joie du père; son fils ne vient plus chez lui que par hasard, au moment des chasses ou des vacances ; ses succès, les éloges de ses chefs, l'admiration bête des habitants du bourg, lui ont tourné la tête. A peine de retour de Châlons, il a tout changé dans la maison : le mot de charpentier inscrit sur la porte blessait sa vanité, il l'a fait effacer sous prétexte de je ne sais quelle réparation, et ne l'a pas fait remettre; le père en a souffert comme un gentilhomme de voir enlever ses armes sur son écusson; il s'est tu pourtant, résolu à boire en silence,

et jusqu'à la lie, son calice. La veste de travail de Villeneuve humiliait le fils; il a voulu que le vieil ouvrier renonçât à cette fidèle compagne de sa vie, et s"affublât de je ne sais quel ridicule habit de bourgeois. Mais, cette fois, le père s'est redressé et lui a dit d'un ton ferme : « Ah ! ça, non ! » Il est sombre, silencieux, amer, les larmes sont au fond de son cœur, mais il ne les montre pas. L'attitude du jeune homme vis-à-vis de lui ajoute à son amertume. Ce n'est pas qu'il soit devenu mauvais fils. Rien de dur ni d'irrespectueux dans son langage. Je le calomnierais en disant qu'il n'aime plus son père. Il l'aime, mais il le dédaigne. Plus d'épanchement , plus de déférence ; ses caresses car il l'embrasse encore et même avec affection, ont quelque chose de blessant par leur familiarité. Son père est devenu pour lui un bonhomme. Le bonhomme a voulu l'interroger sur ses études et ses travaux, il a éludé et souri. Un petit incident, dont j'ai été témoin hier, m'a révélé toute la profondeur du mal.

« L'administration municipale de Blois ayant mis au concours un projet de barrage contre les grandes crues du Cher, le jeune homme a envoyé

un plan ingénieux où l'ont aidé ses premières études de charpentier sous son père. Ce plan a emporté tous les suffrages. Le préfet, notre ancien camarade de collège, que sa tournée électorale a amené dans le bourg, a voulu que le jeune homme lui fût présenté. Vous devinez quel fut l'effet dans tout le village ! J'y étais : le père y était aussi, mais hélas ! à l'écart , perdu parmi les spectateurs, sans que son fils, enivré de cet honneur, songeât même à le nommer au préfet. Révolté de cetoubh, j'allai chercher le vieil ouvrier dans la foule, et je l'amenai, presque malgré lui, à notre camarade en lui disant : Monsieur le préfet, félicitez aussi le père, car le fils ne serait pas ce qu'il est sans lui.... Hé bien, vous l'avouerai -je, le fils alors n'a pas racheté sa passagère ingratitude par un bon élan de cœur. Il paraissait plus embarrassé de la profession de son père qu'empressé de l'associer à son succès. Le préfet parti, nous demandâmes au jeune homme de nous expliquer son plan. Il s'y prêta avec toute k bonne grâce de l'amour-propre satisfait. Le vieux charpentier, dont la contenance restait digne et triste, mêla quelques objections à ses éloges, indiqua plusieurs difficultés d'exécution pratique

que lui révélait sa longue expérience; le jeune homme les rejeta avec cette impatience de la vanité qui s'irrite d'être troublée dans son triomphe, et le dédain particulier des théoriciens pour les hommes pratiques Le père n'insista pas et, pour toute réponse, tourna vers moi un regard où je lus toutes ses douleurs. Je me retirai le cœur navré, et partagé entre ces deux solutions si difïérentes de la question qui nous occupe.

« Deux jours plus tard arrivèrent au château où je reçois l'hospitalité de funestes nouvelles. Le Cher montait. Soudain les effroyables désastres des années d'inondations renaissent dans les esprits. On envoie chercher un ingénieur à Blois pour consolider la levée de Hambourg située à une demi-lieue d'ici, et qui défend seule toute notre vallée-, les ingénieurs étaient partis pour Onzain plus menacé encore; mon ami et moi, accompagnés de tous les hôtes du château, nous avons couru à la levée. Les flots jaunâtres roulaient des troncs d'arbres, des débris de toitures, des fragments de liateaux, et les lançaient comme autant de béliers contre la levée qui tremblait et craquait sous chaque coup. De tous côtés arrivaient à pied, en

charrette, à cheval, les habitants des communes voisines, venant, ainsi que nous, s'offrir comme travailleurs pour la défense commune, mais que faire? pas de guide! pas de chef! On n'entendait que ces mots sinistres, sortant de la bouche de nouveaux arrivants : Le village du Breii.il est envahi!... Trois maisons ont été renversées à la gare du MesniL... Le Cher cependant montait toujours! quelques fissures commençaient à se produire au nord de la levée, notre seule défense , et nous étions tous là, immobiles, impuissants, paralysés, désespérés. « Tout à coup paraît au loin une masse d'hommes , agitant des mouchoirs , des bâtons, des instruments de travail, et poussant des cris de joie. Ils approchent ! c'étaient les habitants de Dammartin qui amenaient.... non, je me trompe, qui apportaient comme en triomphe le jeune Villeneuve! Oh! mon ami, que la science est une grande chose ! A ce seul mot.... un ingénieur! cette foule se précipite au-devant du jeune homme, et presque à ses genoux! « Sauvez-nous ! criaient les « femmes! Commandez-nôus! disaient les hommes. » Autour de lui s'élevaient en l'air, pioches, bêches et cognées! Le désordre était égal à l'épouvante!

C'est ici qu'est le danger.'... lui disaient les uns en lui montrant l'extrémité nord de la levée ! C'est là que se font les fissures ! disaient les autres en montrant le côté opposé. Le jeune homme, tiraillé dans tous les sens, assailli par mille cris désordonnés, pâle de peur, non de peur physique, mais de peur morale, de peur du danger des autres, fléchissant sous le poids de la responsabilité, courait d'un point à l'autre, faisait réparer quelques brèches, donnait quelques ordres intelligents mais incertains, organisait les ouvriers par escouades, mais en paraissant plutôt les consulter que les commander. Sa voix n'avait pas cet accent d'autorité qui s'impose. Le premier besoin des hommes, dans le péril, est de croire à leur guide; et la première qualité du guide est de croire à lui-même. Les travailleurs, ne se sentant pas soutenus par la conviction de leur chef, hésitaient et s'arrêtaient. Le danger pourtant augmentait sans cesse : à la suite de ces grandes crues d'eau, s'élèvent presque toujours des sortes d'ouragans, qui semblent marcher avec les flots. Nôtre levée est plantée, dans une partie de sa longueur, de hauts peupliers, dont le vent d'ouest secouait violemment

les cimes et les troncs, et qui, à leur tour, communiquant leur balancement aux racines, agitaient le sol. A mesure que les brèches se réparaient, les oscillations terribles de ces grands arbres, imprimant à la terre des secousses répétées, disjoignaient les travaux de rebouchage. Tout à coup, tomba avec fracas un morceau de ]a crête de la levée; heureusement c'était du côté de la vallée : un cri de désespoir partit de toutes les bouches!... La catastrophe semblait certaine quand soudain accourt de notre côté le vieux Villeneuve. Quittez les brèches.... cria-t-il aux ouvriers. C'est l'ordre de mon fds .'... On hésite.... Je vous dis que c'est l'ordre de mon fds!... répète-t-il d'une voix tonnante!... Prenez vos haches!... Prenez vos pioches! Tout le monde aux arbres!... Abattez les arbres !... » Ohl... comme l'homme se soumet vite à la voix faite pour le commander !.. . A cet accent, à ce mot sauveur que chacun a compris, abattez les arbres .'... nous nous précipitons tous sur les troncs, la hache en main! Le vieux Villeneuve, calme, résolu, son fils, non moins énergique mais plus ardent, semblent redoubler la vigueur de nos bras. Chaque coup porte une atteinte profonde à

ces arbres immenses 1 Les troncs vacillent ; le vent qui était notre ennemi devient notre auxiliaire. Au lieu d'ébranler les racines, c'est le tronc à moitié ouvert qu'il secoue, c'est la blessure du corps de l'arbre qui s'élargit! Tous ces géants penchent l'un après l'autre et vont tomber! « Retenez-les!... Retenez-les !>> s'écrie Villeneuve en parcourant la levée a grands pas!... Écoutez donc la voix de mon fils.... Pas si vite! s'ils tombent brusquement, ils secoueront le sol détrempé. Doucement!... Doucement!... faites-les descendre avec des cordes!... couchez-les!... » On obéit, et à peine couchés, ces géants nous servent au lieu de nous nuire ! Une fois débarrassés de leurs immenses panaches de feuillages et de leurs troncs, les racines s'affermissent comme autant de pieux énormes, dans cette terre qu'elles ébranlaient : la masse même des arbres étendus contient les éboulements;un cri de délivrance succède aux cris d'épouvante, et les bras épuisés de fatigue laissèrent un moment retomber les instruments de travail ! Mais le vieux Villeneuve qui venait de se concerter avec son fils, s'écria : * Il n'est pas tant de se reposer. » Lejeune homme, qui semblait métamorphosé depuis que

son père lui servait de contre-maître, reprit d'une voix énergique : « Élevez sur le côté nord un bâtarde deau formidable!-:.. Mettez-y tout!... des plance ches, des pierres, des poutres, des sacs de terre! « Ramassez tout ce que jette ou charrie le fleuve ! » On obéit et personne ne sentait plus ni fatigue, ni crainte ! Électrisée par ces deux hommes qui s'électrisaientl'un l'autre, cette foule devient une armée d'élite! deux heures après, toutes les brèches étaient réparées : trois heures plus tard, s'élevait sur la jetée un batardeau d'un mètre, et au coucher du soleil, quand les ingénieurs de PJois arrivèrent enlin à notre aide, ils trouvèrent toute cette population groupée autour de ses deux sauveurs. Il y avait quelque chose de plus touchant encore que l'admiration reconnaissante de cette foule, c'était la vue de ce fils et de ce père, dans les bras l'un de l'autre, et réunis pour toujours désormais par leur héroïque association d'un moment, par leur communauté de courage, de dévouement et de périls.

« Le lendemain , j'éprouvai le besoin de revoir les deux Villeneuve. J'arrivai chez eux vers les quatre heures. La maison me parut en grande agi-

tation. Il venait d'arriver une lettre du préfet pour le jeune homme, qui était occupé à y répondre. Je trouvai le père tout seul dans la salle, où je l'avais vu pour la première fois. La lettre du préfet l'avait jeté dans un état violent. Que contenait donc cette lettre? Il ne voulut jamais me l'apprendre : » C'est à mon fils de vous le dire! » « Le jeune homme parut. Quelle différence entre ces deux physionomies I Autant la figure du père étincelait de bonheur et comme d'ivresse, autant celle du fils était recueillie et presque sévère. Il tenait deux lettres à sa main, celle du préfet et sa propre réponse.... Villeneuve, en l'apercevant, courut à lui, lui prit des mains la lettre administrative et me la donna :

c Tenez, monsieur, et lisez ! « « Le préfet écrivait au jeune homme que, sur la demande du conseil municipal, et sur le rapport des deux ingénieurs, à la prière des principaux habitants de la contrée, il allait le proposer pour la croix!

« La croix! mon fils ! à vingt-trois ans I... » « Le vieil ouvrier ne put pas en dire davantage. Puis, après un instant de silence :

fi Maintenant, ajouta-t-il , ta réponse!... liste nous la....

« — Ma réponse ! dit le jeune homme d'un ton « très-naturel, mais très-ferme, elle est bien sim- " pie : je refuse.

« — Tu refuses 1 s'écria le père. Pourquoi?

tt — Le voici! et je suis sûr que monsieur m'ap « prouvera. >

« Le jeune homme prit alors la lettre et lut :

« Monsieur le préfet, » Je ne vous parlerai pas de ma reconnaissance, « vous la devinez. Mais je ne saurais accepter cet « honneur, je ne l'ai pas mérité. »

n: — Pas mérité ! s'écria le père hors de lui. Sans « ton travail d'hier, toute la contrée était perdue.

« — Oui, mais mon travail, qui l'a fait? répon- « dit le jeune homme. Laissez-moi achever, mon « père!... »

« Il continua sa lettre.

« Je ne l'ai pas mérité. Deux mesures ont tout « décidé : l'abattage des peupliers et la construction « du hâta rdeau. Toutes deux sont dues à mon père.»

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