‹ Les pères et les enfants au XIXe siècleChapitre 7 sur 44 · G6 LES PÈRES ET LES ENFANTS · texte numérisé non relu

G6 LES PÈRES ET LES ENFANTS

« — à moi !

« — Laissez-moi donc finir, « reprit le jeune homme en souriant. Et il continua de lire.

« Le courage des travailleurs, l'ensemble des ef- « forts, l'énergie delà direction ont achevé l'œuvre, ï Efforts, énergie, direction, tout a été dû à mon « père. J'avais perdu la tête; cette responsabilité « m'écrasait, je ne voyais aucun moyen de salut, je « sentais cruellement combien il y a loin d'un pro- » jet sur le papier, à un projet réalisé. C'est alors o que mon père accourut à mon aide, et , en cinq « minutes, son expérience pratique et son habitude " de conduire les hommes ont tout prévu, tout préce serve et tout créé! Je conçois l'erreur des ingé- ^< nieurs et des témoins de cette scène; car pendant « tout le travail, mon père s'écriait : Voici l'ordre « de mon fds : Obéissez à mon fils! La vérité est « que j'ai obéi et qu'il commandait. Il n'a pas été « mon contre-maître, j'ai été le sien. Je ne saurais « donc, monsieur le préfet, accepter le prix d'un « service que je n'ai pas rendu; mais si vous croyez « mes efforts et mes intentions dignes de quelque « récompense, rendez publique la conduite démon

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« père; que toute la contrée sache que c'est lui qui '( l'a sauvée, et j'aurai reçu de vous, monsieur le 0- préfet, plus que la croix ! »

« Le père, oppressé par une foule de sentiments contraires, avait écouté la Un de cette lecture sans avoir la force de l'interrompre ; mais à peine le dernier mot prononcé, il se leva vivement :

« Tu n'enverras pas cette lettre ! Ce n'est pas « juste ! ce n'est pas vrai 1 Je ne sais pas si c'est ^ de toi ou de moi qu'est partie l'idée d'abattre ■' ces arbres ; mais ce que je sais, c'est qu'après « ton premier effarement.... Eh I quel brave ne • se trouble pas le premier jour qu'il va au feu? « Tu as retrouvé toute ta force de jugement; c'est « que ton savoir s'est ajouté à mon expérience, « c'est que tu as régularisé les idées confuses qui -' me venaient... »

• A son tour, le fils voulut l'interrompre :

« Ne m'interromps pas! Je prends monsieur à « témoin ! Il t'a vu à l'œuvre ! il t'a entendu ! Re- " fuser la croix ! c'est absurde ! Songe donc que « je l'aurai, si tu l'as! p]nfin, je te 'le défends! Tu <■ n'enverras pas cette lettre!... »

« En disant ces mots, il prit la lettre et la déchira.

« Il est trop tard, dit le jeune homme. J'avais « prévu ce qui arrive.... Vous ne déchirez là qu'un « double, la lettre est partie!...

« — Ah ! malheureux! s'écria le père, en lomc bant anéanti sur un siège, qu'as-tu fait?...

« — Ce qu'il devait! ^ repris-je en serrant, les mains du jeune homme.

r J'aurais pu ajouter :

'- Soyez tranquille, il y a des sacrifices qui «' comptent ! »

" Mais je ne voulus pas troubler, par une espérance de vanité, ce bel exemple de modestie et de tendresse, et je m'éloignai ému et pensif. Voilà mon récit !

— Il m'a ému comme vous, me répondit mon ami, et j'en ferai usage. Ce n'est sans doute qu'un fait très-exceptionnel. On ne saurait compter sur des êtres aussi rares que Villeneuve et son lils, ni sur des inondations et des sauvetages pareils pour ramener les fils aux pères et obvier aux inconvénients de la différence d'éducation, mais la lecture publique d'une telle histoire ne peut que toucher

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profondément nos élèves. De plus, j'y entrevois un principe général auquel je n'avais pas songé et dont l'application n'est ni chimérique, ni impossible. Enseigner aux jeunes gens enflés de la science des livres que tout n'est pas dans les livres ; leur faire comprendre que la seule pratique des hommes et des choses donne une supériorité qu'aucune étude théorique ne remplace, et qu'enfin il ne faut pas être trop fier de n'avoir pas encore vécu ! leur prouver que, dans presque toutes les circonstances, graves ou légères, partout où il y a un conseil à recevoir, une direction à demander, leur père, quoique ignorant, reste cependant leur maître et peut devenir leur guide par cela seul que lui, il a vécu; il y a là tout un ordre d'enseignements utiles et vrais dont votre récit m'ouvre la voie. Je vais plus loin. Déranger, que j'aime toujours à citer, disait ce mot charmant et profond : La modestie n'est que de l'esprit de comparaison. En effet, nous ne sommes vaniteux que parce que nous nous comparons aux autres par le point où nous l'emportons sur eux. Pourquoi, en France surtout, l'homme d'esprit, l'homme de savoir, l'homme riche et l'hom-

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