LI-:S PÈRES ET LES ENFANTS
me noble regardent-ils avec le dédain de la suprématie l'ignorant, le pauvre, l'obscur?... Parce qu'ils ne mesurent la distance qui les sépare de lui, qu'à l'échelle de proportion de la richesse, du savoir ou de la noblesse. Mais combien les plus orgueilleux deviendraient-ils humbles... que dis-je? combien le deviennent-ils, quand tout à coup une catastrophe, une guerre, une révolution, font éclater à côté d'eux, et parfois pour eux, le dévouement de cet ignorant, l'énergie morale de ce travailleur obscur, la richesse de cœur de ce pauvre ! Alors la vérité se fait jour, l'équilibre se rétablit, et l'orgueil paraît ce qu'il est, le plus aveugle et le plus niais de tous les vices ! Eh bien ! je veux apprendre à nos enfants cette grande loi des compensations morales ! Je veux leur enseigner à respecter dans l'être le plus humble les vertus cachées, et dans leur père les qualités qu'ils n'aperçoivent pas ! Les torts du cœur ne sont souvent que des torts d'intelligence. L'homme, la plupart du temps, ne fait le mal que parce qu'il ne voit pas le bien. Le jour où les jeunes gens penseront que leur père, qui ne sait pas lire, vaut mille fois plus qu'eux peut-être par la force de l'âme, le
jour OÙ ils comprendront que le savoir n'arrive qu'en troisième ou quatrième ordre sur l'échelle des supériorités, le jour où ils seront convaincus ((ue Dieu compte plus tel être humble qui ne se compte pas, que tel illustre qui est tout rempli de lui-même; ce jour-là, l'intelligence seule de l'enfant suffira à le défendre de l'ingratitude. Voilà les pensées que votre récit a dessinées plus nettement en moi ! Voilà ce que je vous devrai pour mon enseignement.
— Eh bien, répondis-je en souriant, payez votre dette. Dites-moi votre projet, votre remède contre le mal qui nous inquiète tous deux.
— C'est plus qu'un projet. Notre position, à nous directeurs d'écoles professionnelles, diffère essentiellement de celle des proviseurs de lycée ou des chefs d'institution. Tout autres sont nos relations avec les parents et avec les enfants, car tout autre est leur rang social. Une fois sorti du collège ou de la pension, le jeune homme de famille riche ne conserve plus en général avec ses maîtres que de vagues rapports de gratitude et de bienveillance. Sa fortune et sa famille lui sont une aide suffisante pour faire son chemin. Nos élèves,
au contraire, n'ont jamais autant besoin de nous que quand ils ne sont plus avec nous. Sans cesse ils recourent à notre appui, à nos recommandations; sans cesse leurs pauvres parents viennent nous dire : « Monsieur, nous n'cspirons qu'en vous! » Notre influence se prolonge donc sur nos élèves fort au delà du temps des études. Eh bien, c'est cette influence que j'ai essayé de régulariser et de fortifier au profit des vertus domestiques menacées. J'ai créé entre tous les anciens élèves une association qui est à la fois un conseil de patronage et un conseil de surveillance pour les plus humbles. Sous le regard de ces protecteurs, Ijs pères n'osent plus être grossiers, les fils n'osent plus être ingrats, et l'accès que me donne notre association dans toutes ces âmes et dans toutes ces destinées me permet de moraliser les unes et de diriger les autres. Certes, c'est là un bien faible moyen d'action sur les mœurs de notre époque ; mais mon expérience m'a appris qu'il ne faut jamais se décourager d'un efl"ort vers le bien public, parce que cet effort semble disproportionné avec son but. En réalité, les grandes influences générales ne se composent que des petites actions
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particulières. La contagion du bien n'est pas moins réelle que celle du mal ; le père qui élève son fils comme vous lâchez d'élever le vôtre devient un chef d'institution, car bien des âmes profiteront peut-être de ses leçons, sans qu'il le sache, et un obscur maître d'école comme moi devient à sa façon un ministre de l'instruction publique. Ceci soit dit, non pour nous enorgueillir, mais pour nous encourager. Adieu, j'entends la cloche. C'est l'heure de mon cours de morale usuelle. Je vais raconter à mes élèves l'histoire de Villeneuve. »
Je m'éloignai en me disant :
« J'ai trouvé encore un homme, r.