PUISSANCE ET PROVINCES
Le volume des budgets provinciaux s'est développé d'une façon que personne n'a prévue à l'établissement de la Confédération. Pour Québec l'exercice de 1867- 68 se solde ainsi :
Recettes totales, $1,535,836.66.
Dépenses totales, $1,183,238.44.
Les estimations du trésorier, augmentées du produit de l'impôt des corporations commerciales, portent, pour 1887- 88, les recettes à $3,300,000.00, et les dépenses à $3,000,000.00.
En vingt ans, nos opérations ont donc plus que doublé !
L'item le plus considérable de notre dépense consiste dans le service de la dette, l'intérêt, le fonds d'amortissement, service [tour lequel M. Shehyn a demandé pour 1 exereieeen cours sJ ,074, 363. 07.
Cette charge, considérable dans un budget comme le nôtre, provient uniquement des emprunts que nous avons faits pour construire des chemins de fer.
Noua ne voulons pas blâmer la politique suivie par les gouvernements qui sont entrés dans cette voie. Nous en
sommes responsable, l'ayant défendue en parlement et dans la presse. Nous voulons constater que sans les millions que la province a employés pour se créer un réseau de chemins de fer, elle n'aurait pas de dette et, d'un seul coup, il faudrait retrancher de son compte de dépense annuelle plus d'un million de piastres.
Tout en admettant que la construction des chemins de fer entrepris à nos frais, a contribué au développement de nos ressources, il est difficile de nier, quand on a étudié avec soin l'esprit de nos institutions, que ces grands travaux tombentdans la sphère du pouvoir central, à cause de leur nature et des sommes considérables qu'ils coûtent.
La fièvre du progrès rapide nous a lancés dans des sentiers que la Puissance eût infailliblement bâtis, avec le temps. Cela est si vrai qu'elle nous a fait des remboursements sur des ouvrages terminés. Cela est si vrai encore qu'il n'y a pour ainsi dire pas un chemin de fer qui se soit construit sans l'aide du trésor fédéral.
Les canaux, les fleuves, les havres, les ports de mer, les chemins de fer, les artères du commerce sont dans le domaine du pouvoir central.. Ils intéressent le pays entier, par leur destination. Les provinces, la nôtre plus que les autres peut-être, a oublié ce fait important, ou si eile ne l'a pas oublié, elle n'en a pas toujours tenu compte.
Quoiqu'il en soit, le passé est passé, et l'expérience nous reste. Nous sommes sortis, dans une certaine mesure, de la sphère de notre action, Les conséquences n'ont pas été graves, à cause de la multiplicité de nos ressources, et aussi parce que la Puissance est venue h notre secours, bien qu'elle n'y fût pas légalement tenue. Nous avons puisé dans le trésor fédéral pour remplir les vides créés dans les trésors provinciaux.
Notre situation financière est aujourd'hui excellente. Nous n'avons qu'à le vouloir pour la maintenir en cet état, et munie l'améliorer.
La colonisation, l'agriculture, l'instruction publique— voilà des sujets d'une nature provinciale. Et encore, en ce qui concerne l'agriculture, la Puissance nous prête un concours immense.
Aller chercher de l'argent à Ottawa pour le faire distribuer par les gouvernements provinciaux dans la construction e chemins de fer. etc., ne nous semble pas une politique judicieuse et sage. Le gouvernement de la Puissance est dans son élément en ces matières : qu'il en garde le contrôle et la charge. Ces grands travaux, désignés à la sollicitude fédérale dans la constitution, sont faits avec plus d'harmonie, d'ensemble et d'économie par le pouvoir central, qui, ayant en vue le bien-être général, est en mesure de les diriger à l'avantage du pays entier. C'est là le but, la mission, le devoir de cette autorité centrale que nous avons voulu constituer forte, afin qu'elle pût développer la prospérité commune dans les voies du commerce, de l'industrie, etc., et dominer de son ombre protectrice les institutions provinciales.
Nous n'hésitons pas à dire que la souveraineté des provinces dans ces questions de chemins de fer, à propos desquelles les " conférenciers " ont cru devoir enregistrer une protestation, serait une menace constante pour le bien public. Voici, par exemple,Manitoba qui voudrait détourner, au profit des Etats-Unis, une partie du trafic que la Puissance a créé, et au-devant duquel elle est allée en construisant le Pacifique au prix de cent millions de piastres.
A moins de dire que nous sommes prêts pour l'annexion, il nous faut donner de lu cohésion au Canada, à la puissance fédérale, et, en conséquence, diriger l'en-
semble de nos travaux publics, de nos efforts,de manière à former un grand tout, uni par des liens solides et respectés.
Au lieu de déprécier le pouvoir fédéral, de le harceler, nous devrions nous y attacher avec toute l'énergie de gens qui comprennent qu'il est. pour eux la protection et le salut. Où en étions- nous avant la confédération ? Le gouvernement n'était-il pas devenu impossible ? Où en serions-nous si demain elle s'effondrait ? Nous tomberions dans l'union Américaine ; la, province de Québec deviendrait un état.
Jouerions-nous un rôle prépondérant, sérieux même, dans la République qui a englouti l'élément français de la Louisiane ?
Malheureusement, la plupart de ceux qui parlent de ces graves problèmes, ne les ont ni j)esés, ni étudiés !
Affaiblissez le pouvoir fédéral, et vous renversez les pouvoirs provinciaux, car ceux-ci ne peuvent subsister sans celuilà.
Et, cependant, les provinces méritent plus d'un reproche sur ce point. Plusieurs sont devenues des centres d'agitation contre l'autorité de la Puissance.
La Nouvelle-Ecosse s'est ruée, ces années dernières, contre l'unité fédérale, en se servant à cette fin des ressources de ses institutions provinciales. Elle parle librement d'annexion dans ses luttes locales.
A tour de rôle, la Colombie Anglaise, Manitoba, en tant que provinces, nous ont fait de pareilles menaces.
Et, nous, la province de Québec, si intimement intéressée à ne pas être lancée dans des aventures, dans l'imprévu, nous ne comprendrions pas la nécessité de maintenir intacte, puissante, l'autorité centrale, la source de notre autonomie et de notre existence distincte. Sans réflexion, sans regarder autour de nous et
devant nous, nous irions prêter main-forte à un mouvement propre à faire sortir davantage les provinces de leur sphère, c'està-dire à précipiter un cataclysme qui bouleverserait de fond en comble le sol que sur lequel nous reposons dans la paix et la liberté.