OBSERVATION XVIII
G. P..., âgé de ro ans, entre à l’hôpital du Bastion 29, le 9 février 1906, pour fièvre typhoïde.
Mère bien portante.
Père mort de cause inconnue.
Actuellement le frère du petit malade est dans le service : il est atteint de fièvre typhoïde grave. Un autre de ses frères est, paraît-il, malade, chez lui, atteint d’une affection analogue.
Lui-même a joui jusqu'à présent d’une excellente santé ; à l'exception d'une légère rougeole survenue dans sa première enfance, il n’a jamais fait d’autres maladies.
Dans sa famille on buvait de l’eau non filtrée.
La maladie actuelle remonte au 6 février. Ce jour-là le petit malade a été pris d’un violent mal de tête avec courbature généralisée et forte fièvre. Il a présenté de l'insomnie avec agitation en délire pendant la nuit.
Il n’a jamais eu de vomissements ni d'épistaxis, mais cependant quelques troubles digestifs : un peu de diarrhée et des nausées. Ce qui domine la situation c’est le délire et l'agitation.
À l'entrée dans le service on constate que le malade est extrêmement abattu ; ilest plongé dans une torpeur continuelle ; il ne peut donner de renseignements précis car ses réponses sont faibles, pénibles et presque inintelligibles. Il ne se plaint pas d'éprouver des douleurs dans la tête.
Le ventre très fortement ballonné ne présente pas de gargouillement dans la fosse iliaque droite, et n’est pas douloureux à une pression modérée.
On aperçoit quelques taches rosées lenticulaires.
Cœur normal.
Aux poumons on ne constate rien à la percussion ; les vibrations thoraciques sont normales , mais à l’auscultation on entend
en arrière et surtout à droite, des roncus, des sibilances et quel-
ques râles muqueux.
on
La rate, difficile à délimiter. n’est pas grosse et donne à la percussion environ 6 cm. 1/2 sur h centimètres.
L'analyse des urines ne décèle pas de traces d'albumine.
Température : 39°9 : Pouls, 140, petit, rapide.
Le séro-diagnostic est positif à 1/50. La diazoréaction est également positive.
Le petit malade semble très profondément intoxiqué. Il présente nettement le signe de Kernig. Il gémit continuellement ; l’examen ne fait pas découvrir une région particulièrement douloureuse.
Les extrémités, le nez, les doigts et les orteils sont violacés
10 février. — Le traitement habituel a été institué : on a fait une injection de sérum Chantemesse (TIT gouttes).
Température moyenne: 39 degrès. Pouls : 120.
Le malade semble aller mieux ; il ne gémit plus, bien qu'il se cyanose facilement après le bain, les extrémités ne sont plus violacées ; le visage est rosé.
Le ventre est plus souple, mais toujours ballonné.
16 février. — Température : 3806. Pouls : 120.
Le malade a les pieds fortement gonflés ; ni les jambes ni les cuisses ne sont douloureuses. Pas d’albumine dans les urines. Le ventre esttoujours très fortement ballonné. Le petit malade est retombé dans une profonde somnolence , il s’est plaint néanmoins d'un point de côté, mais la percussion et l’ausculta= tion sont restées négatives.
Pendant tout un mois la fièvre typhoïde évolue sans rémis= sion mais aussi sans incident notable. La température oscille entre 38°8 et 38 degrés ; elle baisse très légèrement et le 21 mars elle atteignait encore 37°8. Le pouls, régulier, bien
frappé, après être descendu à deux reprises à 100 pulsations par
minute, remonte et se maintient constamment aux environs de 120.
21 mars. — Dans la journée du 21 mars, sans cause notable, la température atteint à 7 heures du soir 39°3. Le malade ne se plaint pas, cependant il ne présente aucun symptôme particulier ; il n’y a rien de douloureux dans l'abdomen ; on peut noter tout au plus une légère contracture des muscles à droite. Pas de vomissements. Deux selles normales dans la journée, Dans la nuit la température descend jusqu'à 3402, diminuant ainsi de 5 degrés dans l’espace de quelques heures. Elle remonte bientôt et atteint de nouveau les environs de 38 degrés. Malgré ce formidable écart on ne signale aucun trouble fonctionnel alarmant. Le malade ne se plaint d’aucune douleur. Le pouls seul est devenu rapide, filant, battant 140. La paroi abdominale reste contractée du côté droit. Le facies est pâle, le nez effilé et les yeux un peu excavés.
Craignant une complication péritonéale, malgré l'absence de symptômes nets et caractéristiques, on fait appeler le chirurgien de garde et le 22 mars au soir M. Morestin pratique une laparotomie. On trouve dans la cavité péritonéale un peu de liquide citrin mélangé de flocons fibrineux. Les anses intestinales paraissent en bon état ; elles ne sont pas agglutinées entre elles, mais elles sont vascularisées et présentent de ci, de là, des taches rouges répondant sans doute aux plaques de Peyer. Il n’existe aucune perforation intestinale. Le péritoine pariétal est normal mais le péritoine viscéral est le siège d'une réaction inflammatoire. L’épiploon lui-même est hyperhémié.
On referme la plaie sans laisser de drain. On ne fait pas l'examen bactériologique de l’exsudat péritonéal.
À la suitede cette intervention dont les conséquences disparu-
rent rapidement, le petit malade présente un état général assez bon, la température descend à 37°3 et la convalescence semble devoir s'établir au plus tôt lorsque surviennent des accidents du côté de la plèvre qui déterminent la prolongation du séjour à l'hôpital. Après trois thoracentèses nécessitées par l’acuité des troubles fonctionnels, la pleurésie s'améliore ; l’albumine qui s'était montrée dans les urines en grande quantité disparaît peu à peu et après d'inquiétantes vicissitudes le malade sort
guéri le 1° mai 1906.