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AU COLLÈGE ET AU LUXEMBOURG

M°*° Perrault apprit à lire à son fils. Ce fut peutêtre sur les lèvres maternelles que Charles Perrault recueillit les contes que lui-même devait redire à ses enfants.

À huit ans on le mit au collège de Beauvais. Son père avait coutume de lui faire répéter ses leçons et l’obligeait à les résumer en latin. Dès le collège sa vocation se manifesta : il aimait mieux écrire

1, Un critique vétilleux me fait remarquer que Charles avait un frère jumeau, qu’il n’en est pas ici question, et que cela infirme la vérité du récit. C’est très juste.

des vers que de la prose, et il les écrivait si bien que les régents refusaient de croire qu’il en fût l’auteur. C’est lui qui nous le dit, et il ajoute : « J'ai remarqué que ceux de mes compagnons qui en faisaient bien, ont continué d’en faire, tant il est vrai que ce talent est naturel et se déclare dès l’enfance. » Il continua jusqu’au trépas, et cette facilité naturelle ne fut pas le meilleur de sa gloire.

Il réussit particulièrement en philosophie où il se plaisait à discuter avec son régent. (Nous verrons qu'il passa une partie de sa vie à versifier, l’autre à argumenter.) Il prit avec ce maître detelles libertés qu'un jour il s'ensuivit une véritable altercation. Ayant été rappelé deux fois au silence, l'élève indocile se leva, fit une révérence au régent ainsi qu'aux autres écoliers, et sortit de la classe, suivi d'un de ses camarades appelé Beaurain. Les deux compagnons passèrent la porte du collège, gravirent la rue de la Harpe, sortirent de la ville par la porte Saint-Michel et s’en furent au Luxembouro. Là, autour des parterres du jardin de Marie de Médicis, ils respirèrent enfin l'air de la liberté et jurèrent de ne plus jamais retourner au collège : ils poursuivraient leurs études ensemble. Nous ignorons si l’escapade fut du goût de la famille Perrault et de la famille Beaurain. Il y eut peutêtre du grabuge au logis. Quoi qu'ilen fut, les deux évadés tinrent le serment dont avaient été témoins les moineaux du Luxembourg.

Trois années durant, Beaurain vint chaque jour chez Perrault, de huit à onze heures du matin et de trois à cinq heures de l’après-dîner. Ensuite tous deux allaient se promener au Luxembourg. Beaurain, plus studieux que Perrault, lisait encore, une fois rentré à la maison; chaque jour il entretenait son ami de ses lectures de la veille.

« Si je sais quelque chose, dit Perrault, je le dois particulièrement à ces trois ou quatre années d’études. Nous lûmes presque toute la Bible et presque tout Tertullien, l'Histoire de France de La Serre et de Davila ; nous traduisimes le traité de Tertullien de l’habillement des femmes ; nous lûmes Virgile, Horace, Corneille, Tacite et la plupart des auteurs classiques dont nous fimes des extraits que j'ai encore. »

Quellabeur ! Quelle ardeur! Mais quel tohu-bohu ! D'où leur put venir l’idée de traduire le traité de l'habillement des femmes quand ils se contentaient de lire Virgile et Tacite? Pour ne pas s’égarer au milieu de tant de lectures, il eût fallu au jeune Perrault un goût délicat et aiguisé qui n’était pas de son âge. Il n'avait qu’une charmante témérité, cet enthousiasme éperdu qu’inspire aux adolescents la pensée d’être en désaccord avec l'opinion universelle et de reviser le jugement des siècles. Pour son malheur, lui-même n’a jamais revisé l'opinion qu'il s'était faite de l'antiquité avec son camarade Beaurain sous les ormeaux du Luxembourg. Celui

qui a appris sans maître chérit à tout jamais les idées qu’il a adoptées dans sa prime jeunesse, avant l’âge du discernement; il y tient comme aux filles de son imagination.

Un jour, Beaurain lui propose de faire une parodie du sixième livre de l’Enéide. Le burlesque est alors en pleine vogue : Scarron vient de publier les sept livres de son Virgile travesti, et à son exemple, un grand nombre de versificateurs, du Fresnoy, Brébeuf, Furetière, se sont abattus sur l'Enéide et en font le thème de leurs farces de carnaval. L'idée plaît à Perrault. Les deux jeunes gens se mettent à la besogne. Les folies qui leur passent par la cervelle leur semblent si plaisantes qu’ils en ont des accès de fou rire. Nicolas, le théologien, qui travaille dans la chambre voisine, veut savoir la cause du tapage. Il offre sa collaboration : Pierre, puis Claude le médecin, veulent être de la partie. L'ouvrage terminé, Charles le recopie de sa plus belle écriture, et Claude illustre le manuscrit de deux dessins à l’encre de Chine.

Ce poème burlesque est du mauvais Scarron, dépourvu de la verve et dela fantaisiequi, detemps en temps, relèvent les grosses facéties du cul-dejatte. C’est une suite fastidieuse de plaisanteries tantôt ordurières, tantôt glaciales, ou du moins qui nous semblent telles, car le comique de la parodie est celui dont la pointe s'émousse le plus vite.

Voici ce qu'ils ont fait du Tu Marcellus eris; manibus date lilia plents :

Las, de douleur le cœur me fend Pensant à toi mon cher enfant.

Hélas! si la rage obstinée

De la cruelle destinée,

Si les malheurs par les vertus

Se voyaient jamais combattus, Celles que tu feras paraître

Te feront partout reconnaître Pour le valeureux Marcellus,

Mais si valeureux que rien plus.

Ça qu'on lui donne des dragées, Que ses pochettes soient chargées De conserves, de massepains;

Ça qu'on lui donne à pleines mains.

Si ces gamineries élaborées en famille avaient été un simple amusement, il serait superflu de s'y arrêter. Mais les Perrault récidivèrent. Ils firent ce poème des Murs de Troïte ou l'invention du burlesque dont le premier livre fut écrit en commun et le second tout entier par le médecin : nous en avons cité un fragment qui suffit à en faire connaître l'extrême platitude. Cette fois, le cas était plus grave : une préface avertissait le lecteur qu'il ne s'agissait pas d’un pur divertissement, mais bien d’ « une satire contre la poésie des anciens, ou plutôt contre les modernes qui ont affecté d'imiter les anciens ». Le poète burlesque prétend montrer ce

qu'il y a d « indécence », d’« affectation », de « bassesse » chez les anciens. Bien entendu, il proteste qu'il veut attaquer « l’abus » de l’imitation car il a « non seulement beaucoup d’estime pour les poètes anciens, mais même pour ceux qui les imitent, et qu'il est charmé de Virgile, d'Ovide, de Lucain, de Juvénal, de Martial, quoiqu'il ne trouve pas que les ouvrages de ces grands personnages égalent ceux des poètes de notre temps ». C’est l'attitude que Charles Perrault prendra vingt-cinq ans plus tard dans son poème sur le siècle de Louis XIV. Cette préface des Murs de Troïte est le premier manifeste de la famille contre les

anciens.

TTL, =" AUMPAMAARTS ME CRAN

Cependant, l’heure étant venue de choisir une carrière, Charles se prépara à suivre celle de son père.

Pour être avocat, il fallait « prendre des licences », formalité qui, en ce temps-là, n’était pas très difficile à remplir, surtout à l’Université d'Orléans : on en va juger.

Au mois de juillet 1651, Charles et deux de ses amis partirent pour Orléans.

Dès le soir même que nous arrivâmes, il nous prit fantaisie de nous faire recevoir, et, ayant heurté à la porte des écoles sur les dix heures du soir, un valet qui vint nous parler à la fenêtre, ayantsu ce que nous souhaitions, nous demanda si notre argent était prêt. Sur quoi ayant répondu que nous l’avions sur nous, il nous fit entrer et alla réveiller les docteurs, qui vinrent au nombre de trois, nous interroger avec leur bonnet de nuit sousleur bonnet carré. En regardant ces trois docteurs à la faible lueur d'une chandelle, dont la lumière allait se perdre dans l'épaisse obscurité des voûtes du lieu où nous étions, je m'imaginais voir Minos, Æacus et Rhadamante qui venaient interroger des ombres. Un de nous, à qui l’on fit une question dont il ne me souvient pas, répondit hardiment: Matrimonium est legitima maris et fæminæ conqjunctio, individuam vitæ consuetudinem continens, et dit sur ce sujet une infinité de belles choses qu'il avait apprises par cœur. On lui fit ensuite une autre question sur laquelle il ne répondit rien qui vaille. Les deux autres furent ensuite interrogés, etne firent pas beaucoup mieux que le premier. Cependant ces trois docteurs nous dirent qu'il y avait plus de deux ans qu’ils n'en avaient interrogé de si habiles et qui en sussent autant que nous. Je crois que le son de notre argent, que l’on comptait derrière nous pendant que l’on nous interrogeait, servit de quelque chose à leur faire trouver nos réponses meilleures qu'elles n'étaient. Le lendemain, après avoir vu l’église de Sainte-Croix, la figure de bronze de la Pucelle qui est sur le pont, et un grand nombre de boiteux et boiteuses parmi la ville, nous reprimes le chemin de Paris. Le 27 du même mois, nous fûmes reçus tous trois

avocats. à

Reçu avocat, il ne lui restait plus qu’à apprendre

A0 à LES PERRAULT

le droit ; il l’apprit « fort bien, assure-t-il, quoique sans maître ». Toujours sans maître!

Il plaida deux causes et fut félicité par les juges ; mais l'exemple de son frère Jean qui, malgré son talent, ne réussissait guère dans sa profession, le détourna de traîner sa robe au Palais.

Sur ces entrefaites, Pierre ayant achété la chargé de receveur général des finances de Paris, Charles entra chez lui comme commis. Douce sinécure qui lui permit de mener une vie de loisirs et d’études pendant une dizaine d'années. Dans la riche bibliothèque que le receveur venait d'acquérir, il put satisfaire son amour de la lecture et dés beaux livres.

En même temps, il donnait carrière à la passion de l'architecture qu'il partageait avec son frère Claude. Les Perrault possédaient une jolie maison de campagne à Viry, non loin de Savigny, sur les coteaux de l’Orge’. Les sources de la col: line y ruisselaient sous d’épais ombrages, et formaient des ruisseaux et des cascatelles. Charles, Claude et leurs frères entreprirent de restaurer eux-mêmes le vieux manoir, dit de Pied-dezfer; ils embellirent les jardins, dessinèrent des avenues et un parterre, bâtirent une grotte d’où l’on entendait

Par cascade et par bonds, gazouiller doucement En cent petits bassins la plus belle eau du monde.

Ces vers sont de Pinchesne, poète qui était l’ami et l'hôte des Perrault. Ceux-ci faisaient volontiers les honneurs de leur petit Viry. De temps en temps arrivait de Paris une carrossée de rimeurs et d'artistes. On admirait les rocailles de la grotte, l'ordonnance d’une nouvelle construction ; on échangeait des dessins où des rondeaux, et, les jours de frairie, on dégustait des gélinottes drues et dodues que l’ami Costar avait envoyées du Mans, et que Perrault aimait à assaisonner d’un « jus d'orange », tandis que les vins ambrés d'Espagne alternaient avec les vins clairs et pétillants des coteaux de la Seine. Tous ces bourgeois de Paris avaient l'humeur passablement bachique.

AV M ULRAIS

Pierre, que sa charge de réceveur mettait en rapport avec le surintendant des finances, en profita pour introduire son Cadet chez Nicolas Fouquet. Charles y rencontra les beaux esprits les plus célèbres de son temps : Madeleine de Scudéry, Pellisson, Corneille, Brébeuf, Scarron, Conrart, les précieux et les précieuses, toutes les gloires et toutes

les épaves de l'hôtel de Rambouillet, tous les

illustres de la veille et du léndemain. Ce fut là

qu'il réssentit sés preiiers enthousiasmes et noua

ses premières amitiés. Il se mêla aux galantes controverses où chacun apportait la « fleur de son esprit » et 1l cultiva la littérature qui était en vogue à la cour du surintendant, une littérature « pleine d'inventions agréables et d'ingénieuses feintes », comme la définissait M"*° de Scudéry. Chez Fouquet il connut aussi les grands artistes qui, après s’être essayés à Vaux, allaient bientôt travailler à Versailles et auxquels il devait un jour transmettre les ordres de Colbert.

Ce fut alors qu'il tourna pour Jris ses vers les plus galants. Lorsqu'il racontera sa vie à ses enfants, il leur dira qu'il avait composé le Portrait d'Irts « sur une idée en l'air », et que Quinault s'était approprié ce petit poème pour toucher le cœur d'une jeune demoiselle dont il était amoureux, mais Conrart ayant inséré ce Portrait dans son recueil, y a ajouté cette note : « C’est M"° Bordier. »

On ne sait pas, et saura-t-on jamais qui était M”° Bordier? Il ne faut le demander ni à Conrart dont tout le monde connaît, sur la foi de Boileau, le « silence prudent », ni à Perrault qui, de sa bienaimée, ne nous apprend rien, sinon qu'elle était brune. Pour le reste, il prête à Iris toutes les perfections du corps et de l’âme avec une inépuisable générosité, si bien que nous ne distinguons plus rien des traits de la « belle inhumaine » : c’est un chef-d'œuvre de discrétion.

Iris a la taille « noble, riche et belle », les che-

veux « longs, noirs, luisants et déliés », le teint « rehaussé d’un léger incarnat », les yeux « grands, doux et noirs », la bouche « petite et vermeille », les dents « égales, blanches et lustrées ».

Sa gorge où le désir s'égare,

En deux petits monts se sépare

Ses bras ronds, fermes et polis,

Font honte à la blancheur des lis.

Ses mains sont plus blanches encore.

Pour les autres beautés dont Iris est pourvue Et qui composent son beau corps, Ce sont de précieux trésors Qu'elle tient cachés à la vue.

Et son âme!

Ce beau corps, le plaisir des yeux, Est le riche palais d'une âme encor plus belle; Mais d'une âme semblable aux dieux, D'une âme toute de lumière, Qui connaît toute chose et sait tout enflammer, Et dont le seul défaut est d'être un peu trop fière, Et de ne savoir pas aimer.

« C’est ce que j'ai fait de mieux dans ce genrelà », disait Perrault devenu vieux, quand il se rappelait ces vers de jeunesse... et peut-être celle qui les avait inspirés.

Iris était insatiable. Elle reprocha à son adorateur de n'avoir rien dit de sa voix. L'’adorateur

répondit qu'il eût été au-dessus de ses forces de louer toutes les perfections de son modèle, qu'avant de célébrer sa voix, il lui eût fallu vanter « sa bonté, sa générosité, sa conduite, la plus belle qui fut jamais ». Cependant il s’exécuta et fit le Portrait de La voix d'Iris.

Ni de deux rossignols l’un de l’autre jaloux Le concert agréable et doux;

Ni d’un cygne mourant la musiqué plaintive ; Ni le murmure d’uné eau vive

Qui roule en gazouillant sur de petits cailloux N'ont point cette douceur naïve,

L'oreille n'entend rien de si délicieux

Et telle est seulement la doucetr infinie

Des airs qu'Apollon chante à la table des dieux, Ou l’inconcevable harmonie Du juste mouvement des cieux.

Après onze strophes comme celle-là, Iris dut se déclarer contente.

Puisque Perrault lui-même nous affirme n’avoir jamais rien fait de mieux, nous négligerons d’autres pièces de la même veine, dumêmetemps, et probablement adressées aussi à la mystérieuse M"° Bordier. Nous ne dironsrien non plus des odes de circonstance qu'il fit à l’occasion de la paix des Pyrénées et du mariage du roi : elles ne sont n1 meilleures ni pires que ses madrigaux.

On est tenté de dire pour excuser Perrault :

« C'était le goût du temps. » Sans doute; mais tous

les poètes, même les plus originaux, ont commencé par suivre la mode régnante, et cependant, toujours a de certains battements d'ailes on a deviné leur essor futur. Alors que Perrault composait ses premiers essais poétiques, il paraissait d’autres vers galants ou élégiaques, d’autres odes de circonstance: tout n’a point péri de ces ouvrages.

Tandis qu'il chantait une Iris, La Fontaine en chantait uné autre, et même plusieurs autres : comparez aux pauvres rimes de Perrault les touchantes élégies de La Fontaine et le merveilleux récit qui termine Clymène ; comparez à son ode sur la paix des Pyrénées celle de La Fontaine sur le même sujet. Voici une des strophes les moins faibles de Perrault :

Les Nymphes eftarouchées Des tambours et des clairons, Depuis si longtemps cachées Sous l'écorce de leurs troncs, Au lieu des aigres trompettes, N'ayant plus que les musettes Dont résonnent les hameaux, De mousse et de fleurs parées, Dansent toutes les soirées Autour des sacrés ormeaux.

Et voici sur le même thème la chanson de La Fontaine :

O paix infante des cieux,

e e CL è . ‘ sé

Fais qu'avecque le berger On puisse voir la bergère Qui coure d'un pied léger, Qui danse sur la fougère,

Et qui du berger tremblant Voyant le peu de courage, S'endorme ou fasse semblant De s'endormir à l’ombrage.

En passant notons que La Fontaine qui, un jour défendra les anciens contre Perrault, est ici le plus moderne des deux : il ne va pas réveiller les Nymphes.

Au moment où Perrault s'essoufflait à fabriquer un lourd épithalame pour les noces royales, Racine, qui avait alors vingt ans, faisait haranguer la reine par la Nymphe de la Seine, ode juvénile, pleine du jargon de l’époque, mais où, grâce à la divine musique des vers, brillait déjà le plus élégant et le plus gracieux des génies.

Le « goût du temps » n'était donc pour rien dans la médiocrité des vers de Perrault. N’accusons que cette damnable facilité où il voyait un présent des dieux. C'était lui pourtant qui écrivait si justement : « Il faut composer en peintre et finir en sculpteur, c'est-à-dire jeter beaucoup de choses sur le papier d’abord, et ensuite en retrancher toujours. » Il n’a jamais « sculpté » ses poésies. Il disait encore : « On se sert quelquefois d’épithètes moins bonnes qu'on ne voudrait, en attendant qu’on en ait trouvé

de meilleures, comme on se sert parfois d’étais dans un bâtiment, en attendant qu'on ait taillé les colonnes. » Il se contentait presque toujours d’épithètes « moins bonnes », et ne prenait pas le temps de « tailler les colonnes ».

ID PV DIAMOGUE DE L'AMOUR ÉTDE L'AMITIÉ

Ce versificateur, lorsqu'il écrivait en prose, retrouvait soudain la concision et la fermeté qu'il était incapable de mettre dans ses poèmes. En même temps qu'il alignait ses strophes à Iris, il composait un petit Dialogue de l'Amour et de l’Amitié, modèle du genre précieux où les deux personnages allégoriques échangent en sequerellant des maximes sentimentales. Rien ne pouvait plaire davantage à la cour de Fouquet; M'° de Scudéry devait en raffoler. Le surintendant en fit faire une copie sur vélin avec des enluminures, honneur qu’il réservait a ses ouvrages préférés et qu’il avait accordé àl’Adonis de La Fontaine. Ce dialogue était assurément « dans le goût du temps »; néanmoins la forme en est si agréable, le style si gracieux et si pur qu'après deux siècles et demi, le charme de cette bagatelle n’est pas encore évaporé.

L'Amour dit à l'Amifié en parlant des Amants :

« Pour peu que je leur sois favorable, ils ne croient pas qu’il y ait au monde de félicité comparable à la leur; lors même que je les maltraite, ils se trouvent encore trop heureux de vivre sous mon empire; et je vois tous les jours de simples bergers qui ne changeraient pas leur condition avec celle des rois, s’il leur en coûtait l’amour qu’ils ont pour leurs bergères, toutes cruelles et ingrates qu'elles sont. » On a voulu voir dans ces lignes le thème dont La Fontaine s’inspira pour sa fable des Deux Pigeons :

J'ai quelquefois aimé ; je n'aurais pas alors, Contre le Louvre et ses trésors,

Contre le firmament et sa voûte céleste Changé les bois, changé les lieux,

Honorés par les pas, éclairés par les yeux De l'aimable et jeune bergère Pour qui, sous le fils de Cythère,

Je servis, engagé par mes premiers serments.

11 est difficile de ne point préférer les vers de La Fontaine à la prose de Perrault, Qui sait cependant si le fabuliste ne s’est pas rappelé le Dialogue de l'Amour et de l’Amitié?

Perrault dédia son opuscule à l’abbé d’Aubignac qui était, selon lui, « l'arbitre des bonnes choses et le grand maître des allégories », et 1l y joignit une lettre où il conta la généalogie de l’Amour et de l’'Amitié, tous deux enfants du Désir. Dans ce petit

morceau on distingue déjà le tour et l'accent des Contes de fées. X1 faudra nous en souvenir quand nous aurons à examiner si ces contes sont bien l’ouvrage de Charles Perrault.

La Beauté et la Bonté étaient deux sœurs si accomplies et si charmantes, qu'on ne pouvait les voir, ni les connaître sans les aimer. Quelques-uns les trouvèrent si semblables, qu'ils les prirent souvent l’une pour l’autre, et leur donnèrent aussi le même nom; mais ceux quiles observèrent plus soigneusement, remarquèrent une très grande différence entre elles : la Beauté avait beaucoup d'éclat et d'apparence, qui donnait dans la vue d’abord ; etsans mentir on pouvait dire que pour la conquête d’un cœur, elle n'avait besoin que d'être regardée : aussi était-elle extrêmement impérieuse et fière; et quoiqu'elle n’eût ni gardes, ni soldats autour d'elle, il n’était point de rois sur la terre qui se fissent obéir si promptement, et dont l'empire fût plus absolu que la tyrannie qu'elle exerçait sur tout ce qui avait un cœur et des yeux. Elle était fort coquette et aimait passionnément à se produire dans le grand monde, afin de s’attirer des louanges dont elle témoignait ne se soucier pas beaucoup, mais qui, néanmoins, lui plaisaient tellement, qu’elle obligeait et forçait même toutes sortes de gens à lui en donner. La Bonté, au contraire, était fort modeste et fort retirée ; et quoiqu'elle fût d'une humeur assez sociable et assez communicative de son naturel, elle fuyait pourtant la foule autant qu elle pouvait, et ne haïssait rien tant que de se faire de fête mal à propos. Il est vrai qu'elle n’avait pas ce brillant et cet abord surprenant de sa sœur; mais quand on s'était donné le loisir de la considérer avec attention, et de la pratiquer quelque temps, on demeurait

persuadé qu'elle était infiniment aimable, et que ses charmes étaient bien plus solides et plus véritables que ceux de la Beauté.

Le Désir jeune et bouillant, qui voyageait presque toujours pour satisfaire son humeur prompte et inquiète, se promenant un jour, et cherchant quelque aventure, rencontra la Beauté assise à la porte de son logis, où elle se tenait presque toujours oisive, et seulement pour être vue, pendant que la Bonté, sa sœur, était dans la maison qu’elle gardaïit, et où elle ne se tenait pas à rien faire : le Désir, dis-je, ayant rencontré la Beauté, se sentit ému et tout hors de soi en la voyant, et comme il était assez hardi de son naturel, il l’aborde, quoiqu'il ne la connût pas ; il la cajole et lui fait cent galanteries qu’elle reçut avec joie. Le procédé brusque et enjoué du cavalier lui plut extrêmement, elle crut voir en lui quelque chose de noble et de généreux, capable des plus hautes entreprises, et qui témoignait une illustre naissance : elle s’'imagina même que le ciel l’avait destinée pour lui, et qu'assurément il les avait faits l’un pour l’autre ; de sorte qu'après quelques recherches de la part du Désir, leur mariage s’accomplit assez promptement. De ce mariage naquit l'Amour, qui donna bien de Ia satisfaction à ses père et mère durant les premiers jours de son enfance ; car au lieu que les autres enfants ne font que crier et pleurer en venant au monde, celui-ci ne faisait que chanter et danser. Il ne demandait qu'à rire, et à se réjouir ; il discourait de toutes choses agréablement ; il faisait même de petits vers et des billets doux les plus spirituels qu'on eût jamais vus. Enfin son père et sa mère en étaient si contents qu'ils rompaient la tête à tout le monde des jolies choses qu'il avait dites ou qu'il avait faites. Mais lorsqu'il fut un peu plus grand, il changea si fort qu'il n’était pas reconnaissable ; il devint rêveur et

chagrin ; il ne voulait ni boire ni manger; il soupirait sans cesse ; il ne dormait point et ne faisait que se plaindre, sans savoir le plus souvent ce qu'il lui fallait, car on ne lui avait pas plutôt donné une chose qu'il en était las, et qu'il en demandait une autre, qui ne le contentait pas plus que la première : enfin c'était bien le plus cruel enfant qui fût jamais, et qui donnât le plus de peine à élever. Mais revenons à notre histoire.

Le Désir, après quelques jours de mariage, ayant jeté les yeux sur la Bonté sa belle-sœur, qu'il n'avait pas encore bien considérée à cause de la grande passion qu’il avait eue d'abord pour sa femme, mais qui commençait un peu à se refroidir ; l'ayant, dis-je, regardée de plus près, 1l remarqua en elle mille agréments et mille perfections qui le touchèrent sensiblement : surtout il fut charmé de son humeur douce, complaisante et officieuse, qui n'aimait qu'à faire du bien, et dont il y avait lieu d'attendre bien plus de secours dans les besoins et dans les rencontres fâcheuses de la vie, que de la Beauté sa sœur, qui semblait n'être née que pour la joie, et qui, en effet, ne se connaissait point du tout à prendre part aux afflictions. Il la reconnut patiente et généreuse, jusqu’à obliger ceux mêmes qui l'avaient offensée ; en quoi elle était fort différente de la Beauté, qui, bien loin de souffrir des mépris, se fâchait quand on ne la cajolait pas assez galamment. Enfin il jugea que si, dans la possession de la Bonté, on ne goûtait pas des plaisirs si sensibles ni si touchants qu'en celle de la Beauté, on en recevait assurément de plus tranquilles et de plus durables. Épris de tant de perfections et de tant d’aimables qualités, il lui découvre les sentiments qu'il avait pour elle ; la Bonté, qui était facile, et qui ne pouvait refuser ceux qui la priaient de bonne grâce, lui accorda volontiers ce qu'il souhaitait, et le reçut pour son mari; de leur alliance

naquit l’'Amitié, qui fut les délices et la joie de tout le monde ; il est vrai que durant son premier âge elle ne fut pas si gentille, ni si agréable que l'avait été l'Amour; mais lorsqu'elle commença d’être un peu grande, elle parut si belle, qu’elle fut désirée et recherchée de tous ceux qui la virent. On tâchait de la mettre de toutes les parties que l’on faisait, et une compagnie ne semblait pas complète, ni en disposition de se bien divertir, si elle manquait à s’y rencontrer : les philosophes mêmes ne doutaient pas de dire que sa présence diminuait toutes les afflictions et redoublait tous les plaisirs, et que la vie était ennuyeuse sans elle. Il est vrai qu’elle donnait sujet à toutes sortes de personnes de se louer de sa conduite, et qu'elle était aussi sage, et aussi discrète que l'Amour était fou et emporté : aussi son père qui le reconnut dans. plusieurs rencontres, se plaignait souvent à elle des déplaisirs que son frère lui donnait, et lui en faisait confidence pour en recevoir du conseil et de la consolation.

A ceux que scandalisait le double mariage du Désir, Perrault faisait observer que « cela s'était passé dans le premier âge du monde où il n’était pas défendu d’épouser les deux sœurs ».

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