‹ Les PerraultChapitre 12 sur 60 · L.: = ACADÉMICIEN · texte numérisé non relu

L.: = ACADÉMICIEN

Avec le titre de surintendant des bâtiments du roi, Colbert a été en réalité ministre des lettres, des arts et des sciences. Au mécénat des grands financiers il a substitué le mécénat du monarque. Ila pensionné les littérateurs, les artistes, les savants, administré tout ce qui devait illustrer les fastes du règne : poèmes, histoires, ballets, opéras, gravures, médailles, tapisseries. Il a créé de nouvelles académies, réformé celles qui existaient avant lui, obligé ces compagnies à promulguer une doctrine, et il leur a demandé des avis sur toutes les affaires de leur ressort. Il a conduit les grands travaux du Louvre et de Versailles, choisi les architectes, désigné les peintres et les sculpteurs, surveillé les entrepreneurs. Son action s’est étendue au delà des frontières du royaume ; il a envoyé des missions jusqu’en Orient, enrôlé les hommes illustres qui, dans le reste de l'Europe, pouvaient, par leurs conseils ou leurs louanges, rehausser la gloire du roi; il a appelé des artistes et des artisans d’Italie, de Hol-

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lande, de Flandre, et créé à Rome une académie pour former les jeunes artistes français ; il a entassé à Parisles œuvres de l’antiquité et de la Renaissance italienne sur lesquelles ses agents pouvaient mettre la main, commandé des moulages ou des copies de celles qu’il ne pouvait acquérir. Magnifique entreprise dont il est facile de discerner le double dessein politique : au-dedans, discipliner, pour le service de l'État, toutes les forces et toutes les ressources de l'esprit, tous les génies, tous les talents; au dehors, contraindre l’étranger à l’admiration et au respect de la France. Cet hommage rendu à la souveraineté de l'intelligence était un beau démenti à la maxime de Pascal que « la grandeur des gens d'esprit est invisible aux rois, aux riches, aux capitaines, à tous ces grands de chair ».

C’est à cette œuvre que Perrault a collaboré pendant dix-neuf ans. Il fut un de ces grands commis qui mirent au service de Louis XIV les solides qualités de la bourgeoisie française : une intelligence claire et rapide, une magnifique puissance de travail, une probité à toute épreuve, et travaillèrent obscurément à la gloire du règne. Mêlé à toutes les affaires de l’administration artistique, littéraire et scientifique de Colbert, il n’est pas seulement le secrétaire qui tient la plume et transmet des ordres. Attentif à exécuter les instructions du ministre, il agit de son chef, si les circonstances le veulent.

Pour les belles-lettres Chapelain reste le grand

dispensateur des bienfaits du roi ; cependant, lorsqu il s’agit de dresser l’état des pensions, Perrault n’est pas sans crédit.

Dans la « petite académie », il concourt à la confection des devises qui consacrent les grandes actions du roi. Son esprit ingénieux excelle dans ces sortes d'ouvrages. Il a rappelé avec orgueil, dans ses Mémoires, que, le plus souvent, Colbert préférait ses devises à celles de ses confrères.

À l’Académie française, il fut le véritable représentant du ministre. Il y entra, en 1671, après des vicissitudes qu'il a lui-même racontées.

En ce temps-là, M. Colbert m'ayant demandé des nouvelles de l’Académie française, dans la pensée qu'il avait que j en étais, et moi luiayant répondu que je n’ensavais pas, n'ayant pas l'honneur d’être de cette compagnie, il parut étonné et me dit qu'il fallait que j’en fusse. « C'est une compagnie, ajouta-t-il, que le roi affectionne beaucoup; et comme mes affaires m'empêchent d'y aller aussi souvent que je le voudrais bien, je serai bien aise de prendre connaissance par votre moyen de tout ce qui s'y passe. Demandez la première place qui vaquera. » Peu de temps après M. Boileau, frère de M. Despréaux {Gilles Boileau|, vint à mourir. Tous les académiciens à qui j'en parlai ou enfisparler me promirentleursvoixet me dirent qu'il fallait avoir l'agrément de M. le chancelier. [Le chancelier Pierre Séguier avait succédé à Richelieu comme protecteur de l’Académie. ] Je l’allai voir à Saint-Germainen-Laye où il me dit qu'il avait promis la place que je lui demandais à M° ]a marquise de Guiche, sa fille, pour M. l’abbé de Montigny {l’aumônier ordinaire de la reine,

mais qu'il me donnerait sa voix et son agrément avec plaisir pour la première place qui vaquerait.

A quelques mois de là, M. de la Chambre, médecin très célèbre et de l’Académie française, vint à mourir. Toute l’Académie fit aussitôt son compte de me mettre en sa place ; mais M. Colbert me dit que je n’y songeasse pas, parce que M. de la Chambre, médecin et fils du défunt, lui en avait parlé pour son frère, curé de Saint- Barthélemy. Je n’y songeai plus, et il fallut solliciter tous ceux de la compagnie qui me voulaient nommer, de n’en rien faire, et de quelle conséquence serait qu’à mon occasion l'intention de M. Colbert ne fût pas exécutée. M. de la Chambre fut donc élu, et j attendis encore. Le procédé de l’Académie dont J'étais fort content, déplut tellement à mes frères, et ils me fatiguèrent si fort là-dessus, que je laissai passer M. Régnier, M. Quinault et plusieurs autres. Mais enfin, l'abbé de Montigny, évêque de Laon, étant mort, l’Académie me nomma sans que je fisse aucune sollicitation.

En somme, les tribulations de Perrault n’avaient duré que deux ans : c'était l’âge d’or des candidatures académiques.

Perrault, pour obéir à Colbert, se montra le plus zélé des académiciens et fit accepter par la compagnie toutes sortes d'innovations. À sa demande, elle admit le public aux séances de réception, aborda la confection du Dictionnaire, multiplia les séances de travail, institua des jetons de présence, adopta un petit appareil destiné à assurer la régularité des scrutins. Tant de réformes eussent peutêtre été accueillies sans empressement, si dans

le même temps le roi n'avait comblé l’Académie de ses faveurs. Un jour qu'après sa partie de paume, Louis XIV se faisait frotter au milieu de ses officiers et de ses courtisans, Rose, secrétaire de la Chambre et du Cabinet, avait mis à profit la bonne humeur que ce salutaire massage inspirait à Sa Majesté, et avait obtenu qu'Elle permît à l’'Acadèmie de la venir haranguer dans les occasions solennelles, comme le faisaient le Parlement et les autres cours souveraines. Après la mort de Séguier le roi avait consenti à se dire lui-même « protecteur de l’Académie». Ces attentions royales simplifiaient la tâche de Perrault que tout le monde savait être le porte-parole de Colbert, c’est-à-dire du roi. D'ailleurs, sa bonne grâce et sa courtoisie eussent désarmé les récalcitrants, s’il s'en était trouvé.

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Ce fut dans l’administration des bâtiments que Perrault rendit à Colbert les services les plus précieux. De tous les hommes de lettres du dix-septième siècle aucun ne montra plus d’inclination pour les beaux-arts. Cet amateur, qui se plaisait à faire des vers et à s'informer des découvertes des savants, avait aussi la curiosité des tableaux, des

sculptures et des édifices. I1 connaissait les procédés techniques de tous les arts.

Cependant son goût nous surprend parfois: il obéissait à des partis pris où le raisonnement avait part plus que la sensibilité. Dans son poème de la Peinture il y a quelques allégories ingénieuses, quelques vers aimables, comme ceux-ci où il est conté comment une bergère de Paphos sut conserver l'image de l’amant qui l’allait quitter.

Sur le mur opposé la lampe en ce moment Marquait du beau garçon le visage charmant ; L'éblouissant rayon de sa vive lumière

Serrant de toutes parts l’ombre épaisse et grossière Dans le juste contour d’un trait clair et subtil

En avait nettement dessiné le profil.

Surprise elle aperçoit l’image figurée,

Et se sentant alors par l'amour inspirée,

D'un poinçon par hasard sous ses doigts rencontré, Sa main qui suit le trait par la lampe montré, Arrête sur le mur promptement et sans peine

Du visage chéri la figure incertaine.

Tel fut, selon Perrault, le commencement d’un art divin, car la Peinture n'eut plus à enseigner aux mortels que les ombres et les couleurs. Mais dans ce poème de sept cents vers pas une remarque. originale, si ce n'est cette pensée, peut-être alors nouvelle, que le temps seul achève les chefsd'œuvre, en leur donnant une sorte de patine, « ce teint bruni qui les fait respecter ». Lorsque,

dans les appartements de Versailles, il voit, placées face à face, la Famille de Darius de Le Brun et les Pèlerins d'Emmatüs de Véronèse, il n'hésite pas : ses préférences vont à Le Brun. Tout cela, d’ailleurs, s'expliquera mieux quand on saura les théories de Perrault touchant la supéricrité des modernes.

L'architecture est l’art dont il a le mieux connu les principes et senti la beauté : il l’a pratiquée en amateur, à Viry ; il a suiviles études et les travaux de son frère Claude; c’est à lui que revient la première idée de la colonnade du Louvre, et un « griffonnement » de sa main fut l’esquisse de l'Arc de triomphe de la Porte Saint-Antoine dessiné par Claude. Lui-même nous l’a dit, et nous ne pouvons le soupçonner d’avoir voulu tromper la postérité, car ces affirmations se trouvent dans un écrit réservé 4 SesLentants ; du reste, 1l s’est toujours attaché à défendre la gloire de son frère. Imaginer des plans sera le divertissement de toute sa vie. Il avait conçu le projet d'une grande « maison royale » et rêvé de la bâtir près de Viry, sur les hauteurs qui dominent Savigny-sur-Orge. Deux ans avant sa mort, il s’'amusait encore à dessiner ce palais chimérique d'avec tous les jardins, rivières et forêts voisines ». Il était donc bien l’homme de l’emploi auquel Colbert l’avait appelé.

Cet emploi consistait à exercer le contrôle de tous les ouvrages d'architecture et de décoration com-

mandés par le roi, examiner les devis, préparer les marchés, ordonnancer les paiements, inspecter les travaux, et rendre compte de tout au ministre dans des notes courtes et précises, dont queiques-unes nous ont été conservées. Conseiller-amateur de l’Académie de peinture et de sculpture, il assistait aux séances, stimulait le zèle des académiciens, intervenait dans les élections, toujours au nom du surintendant. À l’Académie d’architecture, où sa qualité lui donnait entrée, il apportait les relevés des monuments anciens exécutés sur les ordres de Colbert : dessins des deux portes romaines d'Autun, du théâtre de Marcellus, de lacathédrale de Bayeux, de l'arc de triomphe de Reims, etc... ; souvent il consultait la compagnie sur les travaux du Louvre et de Versailles et, de la part du ministre, lui enjoignait de « visiter promptement les anciennes églises et anciens bâtiments de Paris et même des environs. »

En tout cela, il ne faisait que remplir les devoirs de sa fonction ; mais Colbert, qui l'avait logé auprès de lui dans l'hôtel de la surintendance, recourait souvent à ses avis. Perrault a rapporté qu'il s’éleva contre de fâcheuses erreurs et suggéra d’heureuses mesures : il détourna Colbert de fouiller le sol de la France pour y découvrir des métaux, la dépense devant excéder le produit des recherches ; il obtint qu'on donnât à Lulli la grande salle du Palais-Royal pour que celui-ci y fit représenter ses

opéras; il fit échouer un projet qu'avait formé Riquet afin d'amener les eaux de la Loire sur les hauteurs de Satory, et il se réjouit d’avoir ainsi épargné non seulement 2 400 000 livres et peut-être davantage, maïs encore « le trouble, l'inquiétude, le dommage, qu'on aurait fait dans tous les pays où on aurait passé, et dans ceux où on n'aurait point passé, en leur faisant payer bien cher la grâce de ne point passer dans leur terre, sans compter la honte d'avoir bouleversé tant de bois, de villages et de maisons inutilement, et pour n’avoir pas su ce que l’on faisait ».

Ce souci du bien public, Perrault l’a montré en maintes occasions. Il ne voulait pas qu’on molestât les particuliers. Un jour Colbert lui vint annoncer qu'il fallait sans plus tarder surélever les clôtures du jardin du Palais-Royal et murer les fenêtres des maisons donnant sur ce jardin : M'*° de La Vallière qui demeurait alors dans l'Hôtel de Brion, dépendance du Palais, était incommodée par toutes ces vues, Perrault inventa des prétextes pour différer ce travail. « Cela, dit-il, n’aurait pas seulement gâté toutes ces maisons, mais aurait donné l'air d’une prison ou d'un couvent à ce jardin tout beau qu'il est. » Colbert céda. M"°de La Vallière quitta l’hôtel de Brion, et le beau jardin fut sauvé.

Ce fut aussi grâce à Perrault que le peuple de Paris conserva la jouissance du jardin des Tuileries. Citons encore cette page des Mémoires, car

elle éclaire à merveille la physionomie de ce brave homme.

Quand le jardin des Tuileries fut achevé de replanter et mis dans l’état où vous le voyez : « Allons, me dit M. Colbert, aux Tuileries, en condamner les portes. Il faut conserver ce jardin au roi et ne pas le laisser ruiner au peuple, qui, en moins de rien, l'aura gâté entièrement. » La résolution me parut bien rude et bien fâcheuse pour tout Paris. Quand il fut dans la grande allée, je lui dis : « Vous ne croiriez pas, monsieur, le respect que tout le monde, jusqu'au plus petit bourgeois, a pour ce jardin-ci. Non seulement les femmes et les petitsenfants ne savisent jamais de cueillir aucune fleur, mais même d'y toucher ; ils s’y promènent tous, comme s'ils étaient des personnes très raisonnables. Les jardiniers peuvent, monsieur, vous en rendre témoignage. Ce sera une affliction publique de ne pouvoir plus venir ici se promener, particulièrement dans ce temps où l’on n'entre plus au Luxembourg ni à l'hôtel de Guise. — Ce ne sont que des fainéants qui viennent, dit-il. — Il y vient, lui répondis-je, des personnes qui relèvent de maladie pour y prendre l'air; on y vient parler d’affaires, de mariages et de toutes choses qui se traitent plus convenablement dans un jardin que dans une église, où il faudra à l’avenir se donner rendez-vous. Je suis persuadé, continuai-je, que les jardins des rois ne sont si grands et si spacieux qu'afin que tous les enfants puissent s'y promener. » Il sourit à ce discours, et, dans ce même temps, la plupart des jardiniers des Tuileries s'étant présentés devant lui, il leur demanda si le peuple ne faisait pas bien du dégât dans leur jardin. « Point du tout, monseigneur, répondirent-ils presque tousen même temps; ils se contentent de se promener et de regarder. — Ces messieurs, repris-

je, y trouvent mêmeleur compte, car l'herbe n’en revient pas si aisément dans les allées. » M. Colbert fit le tour du jardin, donna ses ordres, et ne parla point d’en fermer l'entrée à qui que ce soit. J'eus bien de la joie d’avoir en quelque sorte empêché qu’on ôtât cette promenade au public. Si une fois M. Colbert eût fait fermer les Tuileries, je ne sais pas quand on les aurait rouvertes. Cette action aurait été louée de toute la cour qui ne manque jamais d’applaudir aux ministres, particulièrement quand il paraît y avoir du zèle pour le plaisir du prince.

Pour remercier Perrault de cette bonne et gentille action, on lui a dédié naguère un monument sur la terrasse du Jeu de Paume : de petites filles dansent en rond autour du socle qui porte le buste du vieil homme emperruqué. Quand, de là-haut, Perrault considère le jardin de Le Nôtre déshonoré par de sordides baraques et ses belles sculptures mutilées par des foules imbéciles, il doit se dire avec amertume que le peuple de Paris a bien changé depuis le temps où il se contentait de « se promener » et de «regarder »!

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