‹ Les PerraultChapitre 13 sur 60 · RE ARE EE DER RAULT,..SUR,/LES;:ROUTES DE FRANCE · texte numérisé non relu

RE ARE EE DER RAULT,..SUR,/LES;:ROUTES DE FRANCE

En bon Perrault qu’il était, Charles désira faire profiter sa famille de son crédit auprès de Colbert. Il ne réussit pas à émouvoir la pitié du ministre en faveur de Pierre le malchanceux receveur des finances. I1 fut plus heureux quand il voulut faire reconnaître les mérites de Claude,

Lorsque Colbert prit sous son patronage les savants qui avaient coutume de s’assembler chez M. de Montmort, et fonda l’Académie des sciences, Charles obtint que le nom de Claude figurât dans la première fournée d'académiciens, Par modestie Claude déclina d’abord cet honneur, mais ses frères insistèrent, il finit par accepter. Désormais il ne pratiqua plus la médecine, si ce n’est pour sa famille, ses amis et les pauvres.

Charles avait pour Claude des ambitions plus hautes encore. Il entendait lui fournir l’occasion de déployer ses talents d'architecte.

À partir de ce moment les deux frères vont, la

main dans la main, suivre la voie que le cadet a frayée à son aîné. Charles a quinze ans de moins que Claude; maïs tous deux ont les mêmes goûts et le même goût, les mêmes curiosités, les mêmes amis et les mêmes ennemis, rien ne les peut séparer. D'ailleurs confrontez la gravure d'Edelinck d'après le portrait de Claude par Vercelin à celle de Baudet d’après le portrait de Charles par Le Brun. Écartez par la pensée les crins des perruques épaisses et solennelles; regardez les deux masques : Charles a le visage d’un homme d'esprit sans fiel, maïs non sans malice, et qu’il ne ferait pas bon de contrecarrer, cependant il y a de la douceur dans les yeux, de la bonté dans les plis de la bouche; Claude, a une belle figure de savant, au regard méditatif, plus grave, plus triste: mais entre les deux quel air de famille‘!

Charles « griffonnera » des croquis dont Claude fera de beaux dessins, tandis que ce dernier, intelligence véritablement universelle, inventera sur l’architecture et toutes les sciences des théories que Charles s’appropriera pour enrichir son arsenal d'arguments dans la guerre des Modernes contre les Anciens.

Nous connaissons Charles par ses Mémoires et aussi par les dires de ses contemporains, car il fut mêlé à la vie littéraire de son temps. De Claude

nous savons peu de chose : point de lettres, point d'anecdotes. Pour entrevoir la physionomie de ce bourgeois érudit, imaginatif et modeste, nous n'avons que le journal d’un voyage qu’il fit à Bordeaux en 1660.

Il avait rédigé, semble-t-il, cette relation pour lui-même, comme une sorte de mémento : elle était restée manuscrite et a été publiée, pour la première fois, il y a quinze ans, par Paul Bonnefon. La raison de ce voyage n'y est même pas indiquée : était-ce par simple curiosité que Claude s'était mis en route? ou bien Colbert l’avait-il chargé d’une mission?

I1 quitte Paris le 12 septembre 1669 avec son frère Jean, l'aîné de la famille. Jusqu'à Richelieu il suit exactement le même chemin que La Fontaine a pris, six ans auparavant, pour se rendre en Limousin; mais il voyage en tout autre équipage. La Fontaine s'était embarqué dans le carrosse public en compagnie « d’un marchand qui ne disait mot », d’ « un notaire qui chantait toujours » et d'une comtesse poitevine qui argumentait sur l’Écriture. Perrault fait route avec des personnages d'importance : M. de Gomont, M. du Laurent et M. Abraham. Cet Abraham nous est inconnu.

M. de Gomont est un gentilhomme ordinaire du Roi. Quant à M. du Laurent, il est sans doute revêtu de la même qualité, car les sénéchaux et les maires viennent à son passage lui faire des

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harangues, lui apporter des présents; des juges prêtent serment entre ses mains. Les voyageurs trouvent bon accueil et bonne chère chez les gouverneurs et les évêques. Des laquais se tiennent debout derrière leur carrosse ; des cavaliers les escortent.

Notre architecte n’a ni l'humeur flâneuse ni la jolie fantaisie d’un La Fontaine. Tout ne lui est pas divertissement, mais tout lui est occasion de s instruire. Le charme du paysage ne paraît guère le retenir, en revanche il s'intéresse à la fertilité du sol, à la diversité des cultures et à la forme des habitations. Son grand souci est d'examiner et d'étudier les ouvrages d'architecture qu'il rencontre sur son chemin. Ses connaissances en archéologie semblent un peu courtes, mais il consigne en homme du métier tous les détails qui l’ont frappé, et, pour en fixer le souvenir, il joint à son récit des relevés sommaires et de petits croquis crayonnés sur place. Ce très lointain ancêtre de Mérimée semble se livrer à une véritable inspection de «monuments historiques ». Il visite ainsi et décrit Sainte-Croix d'Orléans où il remarque le rampant des arcs-boutants qui sert à l'écoulement des eaux de la toiture; Chambord où il découvre « quelque chose de magnifique et de riant tout ensemble: » Saint-Laumer de Blois qu'il nomme Saint-Romer ; Amboise; les nouveaux bâtiments de Marmoutier à Tours; Richelieu; le palais de justice et les

églises de Poitiers; celles de Saint-Maïixent, de Niort, de Fontenay, de Luçon; les tours et l'hôtel de ville de La Rochelle; les premiers travaux du port et de l’arsenal de Rochefort; la vieille forteresse de Brouage ; tous les monuments de Bordeaux, en particulier les antiquités romaines et les Prliers de Tutele dont il donnera un beau dessin dans son Vitruve, et qui seront démolis huit ans plus tard. De Bordeaux il renseigne Colbert sur le château Trompette dont un bastion vient de s'écrouler, — « un bijou à cause des bons ornements d'architecture dont on n’a pas accoutumé d'embellir les forteresses ».

Perrault, comme tous ses contemporains, fait dater l'architecture française du règne de François [*; cependant gothique n’est pas pour lui synonyme de barbare. Il admire une des chapelles d'Amboise « qui, dit-il, est fortremarquable à cause de la délicatesse de sa sculpture qui est fort ancienne et fort gothique des meilleurs maîtres du temps ». On nomme alors gofhiques tous les ouvrages qui ont précédé la Renaissance ; personne ne s’avise encore de distinguer l'architecture romane de l'architecture ogivale. Perrault a pourtant quelque soupçon de la différence en visitant Saint-Hilaire de Poitiers : « Nous fûmes à Saint-Hilaire qui est une église de médiocre grandeur, mais dont la structure est assez particulière. La voûte, qui est en berceau, ayant des fenêtres qui ne s'élèvent pas jusqu’en haut comme en ordre gothique, mais qui sont

en lunette, est portée sur de grosses colonnes qui ont leurs bases de chapiteaux approchant assez de l’ordre antique. Cette voûte en berceau a des bandeaux carrés qui posent au droit des colonnes, et on a peint des arcs qui vont diamétralement de coin en coin pour représenter ceux qui sont ordinairement en l’ordre gothique. » Quel autre architecte du XVII‘ siècle pénétrant dans une église du moyen âge l’eût considérée avec assez d'attention pour y faire ces remarques ?

L'architecture ne préoccupait pas Claude Perrault au point de le rendre insensible aux commodités de l'existence. À chaque étape, il n'oublie jamais de dire dans quelle auberge il est descendu et comment il y a été traité. Son journal est plein de doléances sur la mauvaise tenue des hôtelleries et la saleté des villes. Il se plaint sans relâche des mauvais lits, des tables mal servies et des rues malpropres. Il fait de Poitiers un tableau, qui, du reste, sera encore vrai deux siècles et demi plus tard : « La ville est fort mal pavée de petits cailloux, et les rues sont inégales étant pleines de fossés et d’'éminences. Elles sont, de plus, courtes et tortues. Les maisons sont petites et mal bâties, malpropres et fort pauvres. »

Serait-il donc un de ces Parisiens qui s’indignent de trouver ailleurs ce qu'ils acceptent si bien chez eux? Chez lui, c'est plutôt le signe d’un goût très vif pour les délicatesses et les recherches dela

vie. Un jour il écrira : « Ce n’est pas seulement l'honneur qui nourrit les arts ; la conversation des honnêtes gens est aussi une chose dont-ils ne peuvent se passer ; le sens exquis dont on a besoin pour régler les belles connaissances, se forme rarement parmi le menu peuple. »

Une fois cette nuance marquée, n'’allons pas imaginer un Perrault cérémonieux, jouant à l’homme de cour, vain de voyager en compagnie de personnes de qualité. Il n’a aucune morgue, mais cette délicieuse bonhomie qui, en ce temps-là, s’alliait si gracieusement à la dignité. De quel ton naturel et plaisant il sait conter les petites aventures de son voyage!

Entre Sainte-Maure et Richelieu le carrosse traverse Sainte-Catherine de Fierbois, « lieu célèbre à cause des pruneaux qui s’y font ».

En passant à Sainte-Catherine entre dix et onze, il sortit d'une maison une femme éplorée qui vint à la portière de notre carrosse demander s’il n'y avait point un médecin dans notre compagnie, et qu'il y avait une personne fort malade qui en avait grand besoin. Cette harangue surprenante ayant d'abord fait faire un cri à toute la troupe, on demande à cette femme d’où lui venait cette pénsée d'aller chercher un médecin sur les grands chemins. Elle ne dit point d'autre raison sinon qu’elle avait jugé que notre train devait être d'un grand seigneur et que d'ordinaire les grands menaient des médecins avec EURE La vérité est que la malade l'était beaucoup, et que poursuivant notre chemin et nous étant enfoncés à

demi-lieue de là dans les fondrières des mauvais chemins dont il a été parlé, nous rencontrâmes le chirurgien qui venait voir la malade, qui nous aida à nous adresser à notre chemin, dont nous avions beaucoup plus de besoin que de quantité d’aphorismes d'Hippocrate qu'il nousdit à propos de sa malade à qui je crois aussi qu'ils ne firent guère plus de bien qu’à nous. Cependant qu'on attela le carrosse par derrière pour retourner chercher un passage dans un autre chemin au travers des haies et des berges qui bordaient celui où nous étions, nous continuâmes à pied jusqu'à Sainte-Maure. Nous avions pris un guide à Sainte-Catherine que nous avions fait monter sur le cheval de M. Clervant, qui se mit dans le carrosse. L'équipage du guide était considérable, ayant un bonnet de nuit en tête et son chapeau par dessus, car on l'avait fait lever à la hâte. Le seul malheur était que ses sabots ne pouvaient entrer dans les étriers. Le principal est qu’il ne savait pas les chemins, de sorte qu’on le fit descendre pour mettre à sa place le guide qui menait le chirurgien. Étant arrivés à Sainte-Maure, nous fimes avec beaucoup de peine lever l'hôte et l'hôtesse de la Belle Image, où nous mangeâmes un dindon qui se trouva cuit et une perdrix qu'on fit cuire. Il était minuit sonné ; cela nous empêcha de faire difficulté de manger de la chair, le jour des Quatre-Temps étant passé,

Cette manière naïve et simple ne fait-elle pas penser à celle de Charles dans ses Contes ?

Et l’histoire des joyeux Oratoriens que les voyageurs rencontrent dans une hôtellerie d’Aunis.

À Yves, l'hôtellerie où nous fûmes coucher était pleine

de monde, quoique ce fût un pays assez éloigné. D'abord , 7

que nous fûmes entrés, il nous prit envie à tous d'écrire

nos mémoires en attendant le souper, y ayant long temps que nous n'avions rien écrit. Le silence où nous étions nous fit trouver le bruit de l'hôtellerie fort insupportable, surtout celui qui se faisait en une chambre proche de la nôtre, où cinq ou six personnes parlaient si haut et si confusément que nous fûmes sur le point de leur aller déclarer que nous ne pouvions plus supporter l’incommodité queleur brutalité et leuremportementnous causaient, lorsque nous découvrimes que c’étaient six pères de l’Oratoire, qui, pour ne passer point pour des Tartuffes et pour pratiquer le prescript de saint François de Sales, suivant l’air de la nouvelle manière des dévots, faisaient admirablement bien leur devoir de rire sans sujet et de paraître fort contents et satisfaits. Un d'entre eux qui se trouva de la connaïssance de M. de Gomont et parent de M. du Laurent soupa avec nous et nous pensa étourdir par un ris continuel.

À Bordeaux, Jean Perrault tomba gravement malade et dut s’aliter. Il eut de terribles accès de fièvre et mourut au bout d'un mois. Pendant ce mois Claude note dans son journal les phases de la maladie, les consultations et les remèdes. Pas un mot n'y exprime la douleur et l'angoisse ; mais l'exactitude méticuleuse avec laquelle sont rapportés les relâches et les reprises du mal, les témoignages de la sympathie des Bordelais, les détails des obsèques, trahit un chagrin profond et stoiquement supporté.

Tandis que Claude est demeuré au chevet de son frère, ses compagnons de voyage ont continué leur route vers Toulouse. Il reprend seul le chemin de

Paris. À Blaye il monte dans le carrosse public, le « carrosse de voiture », comme on dit alors. Les autres places sont occupées par cinq voyageurs, une voyageuse et un enfant. « La femme qui était un peu sur l’âge, comme de quarante-cinq ans, avait été autrefois belle, et l’enfant l'était aussi, fort grand, fort vif et fort avancé pour l’âge que la femme lui donnait, qui se disait sa gouvernante. Nous la trouvâmes fort épleurée quand nous partimes, et qui demandait au cocher la huitième place qui lui restait. Lorsqu'elle l’eut obtenue, elle nous conta son histoire qui est assez bizarre. Elle nous dit que... »

Nous ne saurons jamais l’histoire de l’inconnue, car en cet endroit, le manuscrit s'arrête brusquement.

Cet opuscule ne nous fait peut-être pas pénétrer très avant dans l'intimité de l’auteur. Du moins sa figure sort de l'ombre; quelques traits apparaissent ; l’homme n'est plus pour nous un étranger.

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