‹ Les PerraultChapitre 21 sur 60 · DESSIN DE CLAUDE PERRAULT · texte numérisé non relu

DESSIN DE CLAUDE PERRAULT

pour l'Observatoire,

(Archil. fr. de J.-F, Blondel)

Perrault — il entend que les modernes aient la licence de modifier à leur goût les formes et les proportions pratiquées par les Anciens. Blondel ayant jugé contraire aux vraies doctrines de l’Antiquité que des colonnes fussent placées deux à deux, comme dans la Colonnade du Louvre, Perrault riposte :

La principale objection sur laquelle on appuie le plus, est fondée sur un préjugé et sur la fausse supposition qu’il n'est pas permis de se départir des usages des Anciens; que tout ce qui n'imite pas leurs manières doit passer pour bizarre et pour capricieux, et que si cette Loi n'est inviolablement gardée, on ouvre la porte à une licence qui met le dérèglement dans tous les Arts. Mais comme cette raison prouve trop, elle ne doit rien prouver; car il y a beaucoup plus d'inconvénient à fermer la porte aux belles inventions, qu’à l’ouvrir à celles qui étant ridicules se doivent détruire d’elles-mêmes. Si cette Loi avait eu lieu, l'Architecture ne serait jamais parvenue au point où l'ont mise lesinventions des Anciens, qui ont été nouvelles en leur temps; et il ne faudrait pas chercher de nouveaux moyens pour acquérir les connaissances qui nous manquent, et que nous acquérons tous les jours dans l’Agriculture, dans la Navigation, dans la Médecine, et dans les autres Arts, à la perfection desquels les anciens ont travaillé, et à laquelle ils n'ont jamais prétendu d’être parvenus : du moins il ne se trouve point qu'aucun d'eux ait jamais prononcé d’anathème contre ceux qui voudraient ôter ou ajouter quelque chose aux règles que l’on se figure nous avoir été prescrites par ces grands personnages qui dans toutes les apparences auraient été aussi surpris s'ils avaient

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prévu la manière dont la postérité les a honorés, que Jupiter et Saturne l’auraient pu être si lorsqu'ils vivaient dans la Crète, et dans l'Italie, on leur eût prédit qu'on devait un jour leur élever des autels.

Comme Blondel a avancé que cette façon de disposer les colonnes tient du gothique, Perrault en convient, et il ajoute : « Mais supposé que le gothique en général, et à considérer tout ce qui le compose, ne soit pas le plus beau genre d'architecture, je ne pensais pas que tout cé qui est dans le gothique fût à rejeter. Le jour dans les édifices et les dégagements dont il s’agit, sont des choses en quoi les Gothiques diffèrent des Anciens, mais ce n’est pas en cela que le gothique est à reprendre. »

Dans l’'Ordonnance des cinq espèces de colonnes il professe des maximes analogues ; il y revendique le droit de varier les proportions des colonnes et même les caractères des chapiteaux ; il s'élève contre « l'esprit de soumission » qui « confond le respect dû aux choses saintes et à celles qui ne le sont pas ».

Toute la préface de ce traité a un tour de paradoxe qui dut scandaliser l’Académie d’architecture, dont Perrault ne fit jamais partie, bien que son Vitruve ait, pendant plusieurs années, servi de thème aux délibérations de la compagnie.

Il y a, dit-il, deuxsortes de beautés dans l'architecture, savoir celles qui sont fondées sur des raisons convain-

cantes, et celles qui dépendent de la prévention. J'appelle des beautés fondées sur les raisons convaincantes, celles par lesquelles les ouvrages doivent plaire à toutle monde, parce qu'il est aisé d’en constater le mérite et la valeur, celles que font la richesse de la matière, la grandeur et la magnificence de l'édifice, la justesse et la propriété de l'exécution, et la symétrie qui signifie en français l’espèce de proportion qui produit une beauté évidente et remarquable…..

Or j'oppose à ces sortes de beautés... celles que j'appelle arbitraires parce qu'elles dépendent de la volonté qu'on a eu de donner une certaine proportion, une forme etune figure certaine aux choses qui pourraient en avoir une autre sans être difformes et qui ne sont point rendues agréables par les raisons dont tout le monde est capable, mais seulement par l’accoutumance, et par une liaison que l'esprit fait de deux choses de différente nature; car par cette liaison il arrive que l'estime dont l'esprit est prévenu pour les unes dont il connaît la valeur, influe une estime pour les autres dont la valeur lui est inconnue, et l’engage insensiblement à les estimer également. C'est aussi la prévention qui fait aimer les choses à la mode et les manières de parler que l'usage a établies à la Cour, car l’estime que l’on a pour le mérite et la bonne grâce des personnes de la Cour, fait aimer leurs habits et leur manière de parler, quoique ces choses d’elles-mêmes n'aient rien de positivement aimable, puisque l’on en est choqué quelque temps après, sans qu'elles aient souffert aucun changement en elles-mêmes.

Simples beautés d'accoutumance : \a proportion des chapiteaux aux colonnes, « la situation des modillons dans les frontons, celle des denticules

sous les modillons, la richesse des ornements de la corniche dorique, la simplicité de l’ionique, la position des colonnes qui dans les portiques des temples anciens, n'étaient pas d’aplomb étant penchées vers le: mur»:

Le bon goût est fondé sur la connaissance des unes et des autres de ces beautés; mais il est constant que la connaissance des beautés arbitraires est la plus propre à former ce que l’on appelle le goût, et que c’est elle seule qui distingue les vrais architectes de ceux qui ne le sont pas; parce que pour connaître la plupart des beautés positives, c'est assez que d'avoir du sens commun ; n’y ayant pas grande difficulté à juger qu’un grand édifice de marbre taillé avec justesse et propreté, est plus beau qu'un petit, fait de pierres mal taillées, oùiln’y a rien qui soit à niveau, ni d'aplomb, ni à l’équerre... Mais iln’y a point de bon sens qui fasse connaître que les bases des colonnes ne doivent jamais avoir ni plus ni moins de hauteur que la moitié du diamètre des colonnes; que les modillons et les denticules aux frontons doivent être perpendiculaires à l'horizon; que les denticules doivent être sousles modillons; qu'il faut que les triglyphes soient larges de la moitié du diamètre de la colonne, et que les métopes soient carrées.

D'où l’auteur conclut, avec une prudence un peu inattendue, qu'il faut s'éloigner le moins possible des proportions reçues et usitées, mais que néanmoins on peut sans sacrilège regarder comme « arbitraires » certaines règles de l'architecture antique.

Et longuement, très longuement, il explique dans quelle mesure les modernes peuvent modifier les ordonnances consacrées. Ces modifications sont, naturellement, celles que lui-même s’est permises dans les édifices qu'il a élevés.

Inutile de le suivre sur ce terrain. Les lignes que nous avons citées, suffisent à montrer et l’originalité de sa « tendance » et la solidité un peu massive de son style où rien ne se reflète des brillantes qualités de son architecture.

Sur les écrits de Claude Perrault concernant les sciences naturelles physiques et mathématiques nous serons très brefs faute de compétence. Fussionsnous moins ignorants, nous serions intimidés par l'extraordinaire diversité des sujets traités dans ces ouvrages. D'ailleurs, ces vieux bouquins, si magnifiquement imprimés, si confortablement reliés, si soigneusement illustrés, qui songerait maintenant à les consulter? Elle est assez mélancolique la destinée des savants : à moins qu'ils n'aient apporté au monde une de ces grandes hypothèses qui soudain élargissent et fécondent le champ des connaissances humaines, nul ne songe à les relire. Des lettrés s'amusent à fouiller les bibliothèques, à exhumer de vieux livres pour y découvrir une page bien venue, une pensée heureuse, un beau vers. Les physiciens, les biologistes n’ont que faire de flâner dans le passé : leur tâche est devant eux ; la seule expérience qui les intéresse est celle de la veille,

celle qu’ils pourront eux-mêmes contrôler, confirmer ou démentir.

Aussi de l'œuvrescientifique deClaude Perrault ne retiendrons-nous que sa prodigieuse variété, témoignage des curiosités et des aptitudes de cet esprit véritablement universel.

Il à eu la réputation d’un anatomiste très habile, son nom était cité avec ceux de Duverney et de Miry. Il a donné les résultats de ses dissections dans quatre volumes de Mémoires pour servir à l'histoire naturelle des animaux (167:- 1676); il a contribué à détruire une foule de préjugés qui avaient toujours cours sur des animaux fabuleux comme le caméléon, la salamandre et le pélican.

Dans les quatre volumes de ses Essais de phystque (1680-1688), il a traité de la pesanteur des corps, de leur ressort et de leur dureté; de La sève des plantes ; du bruit (mot qu'il préfère à celui de son parce qu'il le trouve plus général); de La musique des Anciens; de La mécanique des animaux ; de la génération des parties qui reviennent à quelques animaux, après avoir été coupées; des sens extérieurs. De ces essais le plus original est celui de la Mécanique des animaux où l’on découvre les germes du système spiritua- Liste qui devait, au XVIII* siècle, rendre célèbre le nom du médecin allemand Stahl.

Enfin, après sa mort, en 1700, par les soins de

son frère, parutun Recueil d'un grand nombre de machines de nouvelle invention : machines qui élèvent l’eau, les fardeaux sans frottement; horloge à pendule qui va par le moyen de l’eau; machine pour empêcher que les gros câbles des ancres ne soient facilement rompus; divers modèles de ponts. C’est là qu'il a décrit les machines à l’aide desquelles furent transportées les énormes pierres, longues de trente-quatre pieds, formant la cimaise du fronton du Louvre.

Claude Perrault mourut en 1688, à l’âge de soixante-cinq ans, pour avoir disséqué au Jardin du Roi le cadavre d'un chameau mort d’une maladie infectieuse.

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