‹ Les PerraultChapitre 22 sur 60 · VII. —" CLAUDE PERRAULT EST-IL L'AUTEUR DES PLANS DU LOUVRE · texte numérisé non relu

VII. —" CLAUDE PERRAULT EST-IL L'AUTEUR DES PLANS DU LOUVRE

On a soutenu que Claude Perrault n’était pas l’auteur de la Colonnade du Louvre, on a même soutenu qu’il n’était pour rien dans le dessin et la construction des divers édifices qui lui ont été attribués. Cette question semblait depuis longtemps résolue ; aussi nous serions-nous bornés à rappeler cette controverse rétrospective sinaguère un critique de grand savoir n'avait voulu établir qu’en bonne justice Le Vau et Le Brun devaient être associés à

la gloire de Perrault’. Il faut donc y revenir.

Au début de l’année 1664 Colbert demande aux architectes français d'exposer leurs projets pour l’achèvement du Louvre. C’est alorsque, s'inspirant d’une idée de son frère, Claude présente pour la première fois un dessin de la colonnade, Charles Perrault l’affirme dans ses Mémoires. Dans les souvenirs contés par un vieillard, trente-cinq ans après les événements, on a pu relever quelques inexactitudes : ce n’est pas une raison pour rejeter une affirmation dont la preuve, aujourd’hui détruite, était alors à la disposition de tout le monde.

En avril 1667, quand les plans du Bernin ont été définitivement écartés, Le Vau, Le Brun et Perrault sont invités à élaborer en commun un projet qui sera regardé « comme l'ouvrage des trois également », et Colbert leur impose cette condition « qu'aucun ne pourra s'en dire l’auteur particulièrement au préjudice des autres ». Mais il leur est impossible de se mettre d'accord. Ils proposent donc deux projets entre lesquels le roi choisit celui qui comporte un péristyle, c'est-à-dire la colonnade.

A qui doit-on attribuer le projet préféré par le roi ?

Les faits sont rapportés dans le ÆRegisire ou Journaldes délibérations etrésolutionstouchant Les bâtiments du rot, registre disparu, mais dont

Piganiol de la Force a transcrit un passage dans sa Description historique de la ville de Paris (tome IT, p. 253). Le procès-verbal avait été contresigné par Colbert, « au camp de Charleroy », le 7 juin 1667. Piganiol fait suivre ce document des réflexions suivantes dont il est difficile de contester la justesse :

1° Monsieur Colbert nous apprend d’abord qu'aucun des architectes, tant de France que d'Italie, n'avait entièrement réussi dans les dessins du Louvre qu'ils avaient donnés. [ln ya point à douter un moment que parmi les architectes de France, à la tête desquels était Le Vau, en qualité de premier Architecte du Roi, il n’eût aussi donné son dessin. Or, s'il avait été capable de produire le dessin de la façade du Louvre, pourquoi ne l’aurait-il pas fait paraitre alors, et aurait-il attendu qu'on l’eût associé avec Le Brunet Perrault qui n'étaient point Architectes de profession ?

2° Louis XIV qui était le meilleur maître qu'il y eut au monde, comme il était le plus grand, ne voulut point déshonorer son premier architecte, et l’associa à Le Brun et à Perrault. Le Vau était le plus habile architecte qu'il y eût à Paris, mais je m'explique : c'était un de ces architectes de tradition comme ils sont presque tous. Il avait parfaitement profité de ce qu’on lui avait enseigné, et de ce qu'il avait vu pratiquer, mais nulle imagination, nulle invention au delà. Le Brun était un grand peintre, et ne se mêlait d’architecture qu'autant qu’elle entrait quelquefois dans la composition de ses tableaux, mais il avait le génie si beau et si grand qu il s’'étendait à tous les arts, et qu'il se connaissait à tous. C'était une espèce de surarbitre que le Roi avait nommé pour départager les deux

autres. Perrault était né architecte, et avait fortifié ce talent naturel par l'étude qu'il avait faite de Vitruve dont ila donné au public une traduction excellente.

3° On voit par ce Journal que malgré l'ordre que le Roi avait fait donner à ces trois Messieurs de travailler unanimement et conjointement à tous les dessins qu'il y aurait à faire pour l'achèvement du Palais du Louvre, en sorte que ces dessins seraient regardés comme l'ouvrage des trois également, et qu'aucun ne pourrait s’en dire l’auteur particulièrement au préjudice des autres; malgré cet ordre si respectable, il n’y eut pas moyen d'y assujettir ces trois personnes de génie et de caractère si différents. Au lieu d’un seul dessin pour la façade, ils en firent deux, dont l’un était orné d’un ordre de colonnes formant un péristyle ou galerie au-dessus du premier étage; et l’autre était plus simple et plus uni sans ordre de colonnes. Or fut-ce le sieur Le Vau et le sieur Perrault qui donnèrent le dessin à colonnes formant un péristyle? En ce cas-là ce serait l'ouvrage de tous les deux également, et le dessin simple et uni serait du sieur Le Brun. Tout cela ne paraît pas vraisemblable. Ou bien seraient-ce Le Vau et Le Brun qui seraient les auteurs du dessin à colonnes? eten ce cas-là Perrault serait l’auteur du dessin uni, tort que personne ne lui a jamais fait; ou enfin c'est Perrault qui est l’auteur du dessin à colonnes, et qui a été approuvé par Le Brun, et pour lors le dessin uni restera à Le Vau, sans que personne lui en dispute la gloire.

Chacun des trois membres du Conseil des bâtiments ayant pris l'engagement de ne point revendiquer pour soi l'honneur du plan définitif, Perrault gardeun silence scrupuleux.Quandil publie,en 1673,

sa traduction de Vitruve, il place en tête du volume un élégant frontispice de Sébastien Le Clerc où apparaissent la façade du Louvre, l’Arc de Triomphe de la Porte Saint-Antoine et l'Observatoire: mais dans ses notes, où il défend ardemment ces édifices contre les critiques de l’architecte François Blondel, ni dans la première ni dans la seconde édition de son livre, il ne les désigne comme ses propres ouvrages. (Notons que François Blondel qui ne les ménage pas dans son Cours d'architecture, n’a jamais dit ouinsinué que Perrault n’était pasl’auteur de la Colonnade ; il savait à quoi s’entenir.) On peut, du reste, se demander si, dans ses écrits, Perrault mettrait tant de passion à plaider une cause qui ne serait pas exclusivement la sienne.

Ni Le Vau, ni Dorbay, son gendre et son disciple, ne se consolèrent de la préférence que le roi avait accordée au projet d'un amateur, d’un médecin. Ils se gardèrent de protester publiquement devant l’Académie d'architecture, lorsque celle-ci, au cours de la construction, fut souvent consultée sur les dessins « de M. Perrault »!; mais dans le privé ils ne laissèrent pas de récriminer, et l’on trouve l'écho de leurs propos dans les Æistoires et recherches des antiquités de la Ville de Paris, par Sauval (IT, 62).

1. Procès-verbaux de l'Académie d'Architecture publiés par M. Lemonnier (1911), t. I.

« Ces grands travaux ont été commencés en 1667 et conduits dans l’état où on les voit à présent en 1670 par les soins et sur les dessins de Louis Le Vau, né à Paris, premier architecte du Roy, lequel a eu la direction des bâtiments royaux depuis 1653 jusqu’en 1670, qu'il est mort. François d'Orbay, son élève, ne contribua pas peu à la perfection de ce bel ouvrage, et c'est à ces deux excellents architectes à qui on doit attribuer toute la gloire du dessin et de l’exécution de ce superbe édifice malgré fout ce que l’on a publié de contraire. »

Voilà le texte le pius souvent invoqué en faveur de Le Vau; il a été reproduit presque textuellement par Germain Brice et par Le Rouge; mais il faut observer que le livre de Sauval n’a pas paru de son vivant, que les notes de l'historien ont étéremaniées et corrigées par des mains peu scrupuleuses, et que tout justement le passage cité n’est pas tout entier de Sauval, car, en 1670, on n’avait encore rien publié de contraire.

C’est seulement vingt-trois ans plus tard, cinq ans après la mort de Claude, que Boileau accuse formellement l'architecte d’avoir usurpé la gloire qui devait revenir à Le Vau et à Dorbay. Au plus fort de la querelle des Anciens et des Modernes, alors que les adversaires échangent les pires outrages, Despréaux écrit dans ses Réflexions critiques sur quelques passages de Longin (1693) :

« Je puis nommer un des plus célèbres de l’Académie

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D'ES'SINSND EC NA U DE RP EURRAU'ET pour l’Arc de Triomphe de la Porte Saint-Antoine, (Archit. fr. de J.-F, Blondel)

d'architecture qui s'offre de faire voir quand il voudra, papiers sur table, que c’est le dessin du fameux M. Le Vau qu'on a suivi dans la façade du Louvre et qu'il n’est point vrai que ni ce grand ouvrage d’architecture, ni l'Observatoire, ni l'Arc de Triomphe soient des ouvrages d'un médecin de la Faculté. »

Ce célèbre personnage de l’Académie d’architecture n’était autre que Dorbay : il n’a jamais tenté, et pour cause, la démonstration annoncée. Il n’est mort qu’en 1697, il a donc eu quatre années pour démentir ou confirmer le dire de Boileau : il s’est tu. Il n'avait rien à redouter de Charles Perrault, car celui-ci était, depuis vingt ans, privé de sa charge de contrôleur des bâtiments, il n'avait aucun crédit à la Cour, et était vu d’un mauvais œil par Louis XIV, étant ennemi de Boileau. Dorbay avait donc le champ libre : pourquoi n’a-t-il pas mis ses « papiers sur table »?

Peut-être y songea-t-il, mais il fut prévenu par Charles qui, bon gardien de l'honneur de son frère, s’empressa de rassembler les dessins, croquis, coupes, élévations laissés par Claude; il y joignit quelques commentaires de sa main‘ et offrit le tout au roi dans deux portefeuilles. Dès lors le silence de Dorbay devient significatif.

Ces dessins et ces papiers furent conservés à la Bibliothèque du Louvre jusqu’en 1871, mais ils ont

été anéantis dans l'incendie allumé par la Commune. Cependant, durant deux siècles, ils étaient restés à la disposition des architectes et des historiens : aucun de ceux qui les ont eus sous les yeux na songé à reprendre l'assertion de Boileau.

Au dix-huitième siècle, le neveu de François Blondel, Jacques-François Blondel, dans son Architecture francaise considère comme irréfutables les preuves apportées par Charles Perrault ; lui-même reproduit quelques dessins et quelques notes manuscrites tirés du recueil de la Bibliothèque du roi’. L'architecte Patte n’est pas moins formel et quand il donne la première édition des Mémoires de Charles Perrault, il y ajoute ces considérations dont la valeur nous paraît déci- Sive :

« Ceux qui, d'après les ennemis de la réputation de M. Perrault, ont répété que le péristyle du Louvre, l'Observatoire et l'Arc de Triomphe sont composés par M. Le Vau, ont fait voir qu'ils se connaissaient bien peu au génie et aux talents des artistes, puisqu'ils n’apercevaient pas l'énorme différence qu'il y a entre le goût de ces deux architectes. Si quelqu'un nous venait dire qu'un tableau de Bourdon est de Rubens, qu'une figure de Puget est de Coysevox, qu'une symphonie de Compra est de Lulli,il ne trouverait assurément aucune créance. De. même aussi, dans l'architecture, la manière de

M. de Brosse n’est point celle de M. Mansart, de M. Le Mercier et de M. François Blondel, etc... Sila composition du péristyle du Louvre, de l'Arc de Triomphe et de l'Observatoire sont de M. Le Vau, il faut aussi que tous les ouvrages connus pour être véritablement de lui, tels que le château de Vaux-le-Vicomte, les deux grands corps de bâtiments de Vincennes qui sont du côté du parc, les ‘hôtels de Lionne et du président Lambert à Paris, enfin le Collège des Quatre nations,soient composés dans le même esprit, dans le même caractère d’architecture queles trois premiers; mais c’est tout lecontraire; il serait même difficile de trouver deux manières de traiter l'architecture plus opposées. Autant M. Le Vau est lourd dans ses proportions générales et mesquin dans ses profils, autant M. Perrault est élégant, noble, pur dansles détails, comme dans l'ordonnance deses édifices. Ce dernier s'était frayé une route dans l'architecture qu'il ne tenait que de son génie, et que M. Le Vau ne connut jamais. »

À ces raisons-là, il n’y a rien à répondre. Nous avons encore aujourd’hui sous les yeux les ouvrages des deux architectes : le contraste saute aux yeux. Attribuer à Le Vau la Colonnade du Louvre, c’est donner à Boileau une fable de La Fontaine.

On objecte qu’à la fin de sa vie Le Vau semblait vouloir changer de manière, et l’on en donne pour preuve les façades du second château de Versailles commencées en 1668. Mais rien dans les façades de cet édifice ne rappelle de près ou de loin le style de Perrault. Sans doute les frontons des deux ailes du

château reposent sur de hautes colonnes : mais les plans de ce nouveau Versailles ont été arrêtés un an après que le roi eut décidé qu’une colonnade se dresserait sur la façade du Louvre. Les petites colonnadesde Versailles peuvent avoir été imaginées par Le Vau pour flatter le goût du roi; à moins qu'elles n'aient été réclamées par le roi lui-même, car il ne se gêna pas pour prendre ce qui lui parut le meilleur dans les plans que lui avaient présentés Jacques Gabriel, Antoine le Paultre, Vigarani et Claude Perrault, et auxquels il avait, cette fois, préféré ceux de Le Vau.

Au xIx*° siècle le recueil des dessins fut encore consulté par nombre de curieux et d’architectes. Vitet dans son livre Le Louvre et le Nouveau Louvre (1833) est sévère pour Perrault, il n'admire guère la Colonnade, mais il a vu les dessins recueillis par Charles”, et il écrit : « C’est là qu’on apprend à connaître Perrault, toujours richeet brillant dansses élévations, subtilet chimérique dans ses plans. Quelques-uns de ses projets pris à part... sont de petits chefs-d'œuvre en peinture; les lignes en sont habilement ajustées, les dessins d’un rendu séduisant ; mais en exécution que deviendraient ces projets? Quels défauts de pratique et de réflexion! Ce ne sont pas des conceptions sérieuses et solides. » (Et pourtant elle tient bon, cette façade du Louvre qui,

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LA CONSTRUCTION DE LA COLONNADE DU LOUVRE (Estampe de Sébastien Le Clere.)

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au dire des ennemis de Perrault, devait bientôt s'écrouler comme un château de cartes, elle tient bon, malgré le passage des « poids lourds » que n'avait assurément pas prévu son constructeur |) Vitet a même vu le premier projet, le projet proposé par Perrault dès 1664 :

C'était un dessin très fini, très rendu, représentant une longue série de colonnes corinthiennes, accouplées deux à deux et posées sur un immense soubassement. Au-dessus de l'entablement porté sur sescolonnes régnait, en guise de toit, un simple cordon de balustres à jour dont la ligne horizontale se dessinait sur le ciel... C'était pourtant là le projet qui, après bien des vicissitudes, devait, dans cette lutte, sortir victorieux.

Et Vitet n’est pas le seul dont on puisse invoquer le témoignage. Des architectes, comme Fontaine, Vaudoyer, Barbier, avaient feuilleté le recueil et y avaient même ajouté des notes de leur main‘ : lequel d’entre eux a soutenu que la Colonnade n'était pas de Perrault ?

Bref, du jour où les pièces essentielles du procès, c'est-à-dire les dessins de l'architecte, ont été soumises à la critique, Claude Perrault a eu cause gagnée. |

1. Rapport sur les pertes éprouvées par les bibliothèques publiques dépendant du ministère de l'instruction publique, soit pendant le siège de Paris par les Prussiens, soit pendant la domination de la Commune révolutionnaire, par Henri Baudrillart.

Quand naguère M. Hautecœur a repris la controverse (Gazette des Beaux-Arts, 1924) il s’est gardé de prétendre que Perrault fut étranger à l’invention et à la construction de la Colonnade du Louvre; il a seulement voulu démontrer que cet édifice fut l’œuvre commune de Le Vau, Le Brun et Perrault. « Aucun ne pourra s’en dire l’auteur particulier au préjudice des autres », avait ordonné Colbert avec l'espoir d’apaiser les amours-propres et de décider les concurrents à une véritable collaboration. Selon M. Hautecœur ce fut bien ainsi que les choses se passèrent, et la Colonnade appartient indivisément aux trois membres du « Conseil des bâtiments ». Il rappelle aussi les affirmations de Sauval et de Boileau. « Un érudit consciencieux, dit-il, et un honnête homme auraient-ils accepté sans contrôle les doléances de Le Vau ? » A quoi ila déjà été répondu que si l’érudit était consciencieux, son réviseur le fut beaucoup moins, et que l’animosité de Boileau contre les Perrault peut faire suspecter non sa bonne foi, mais son sang-froid et sa clairvoyance. Puis le critique énumère les arguments de l’autre parti, sans insister assez, à notre gré, sur le fait que, durant deuxsiècles, l'examen des dessins de Perrault a suffi à arrêter toute contestation nouvelle. Enfin se refusant à admettre que Dorbay ait « commis un mensonge » ou que Perrault ait « escroqué sa gloire », il cherche à établir que Le Vau, comme Perrault, a pu, de la meilleure foi du

CLAUDE ARCHITECTE DU LOUVRE L2n

monde, se croire l’auteur de la Colonnade : n’est-ce pas souvent le sort des collaborations ?

À l'appui de sa thèse, il apporte des plans et des documents jusqu'à présent inconnus : ils sont précieux pour l’histoire de la construction du Louvre, ils serviront à en débrouiller une période assez confuse ; mais ils ne nous paraissent rien prouver en faveur de Le Vau’, et nous continuons de penser que le Louvre est l’œuvre de Perrault, et, pourquoi ne pas le dire? des deux Perrault.

1. On trouvera dans l’appendice VII quelques remarques sur ces documents.

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