‹ Les PerraultChapitre 23 sur 60 · LU CHARLES BERR 4 ULT REMIENT, AUX BELLES-LETTRES · texte numérisé non relu

LU CHARLES BERR 4 ULT REMIENT, AUX BELLES-LETTRES

Nous savons mal comment Charles Perrault fut amené à abandonner la fonction quil exerçait auprès de Colbert. Le roi ordonna qu’on mît les travaux des bâtiments au rabais; il en résulta que de mauvais ouvriers furent préférés aux bons, les travaux furent désormais mal exécutés, et tout retomba sur le premier commis. D'autre part, Colbert devenait chaque jour plus difficile, plus exigeant ; il souhaitait de faire une place plus large à son quatrième fils qu'il considérait déjà comme son successeur. Bref, un jour Perrault demanda son congé, on le lui donna volontiers. Tel est son récit; il reste un peu vague, et rien ne permet de le contrôler. Les derniers marchés signés de sa main sont de 1681.

De tous les emplois qu'il avait remplis, un seul lui restait; il conservait sa place dans la « petite académie ». Louvois devenu tout-puissant la lui retira brutalement.

Charles partagea dès lors les loisirs de sa retraite entre sa famille, sa paroisse et l’Académie.

En 1672, alors qu'il était contrôleur, il avait épousé, à quarante-trois ans, Marie Guichon, fille d'un receveur de rentes, âgée de dix-neuf ans. Comment et pourquoi se fit ce mariage? c'est lui qui va nous l’'apprendre en rapportant une conversation qu’il eut à ce propos avec Colbert.

Lorsque je me mariai, j'allai à M. Colbert lui en demander son agrément. Dès que je lui eus nommé la personne et qui était son père, il me demanda combien on me donnait. Je lui dis qu'on me donnait soixante et dix mille livres. « C’est trop peu, me dit-il, vous pouvez croire que je songe à vous... Je vous trouverai une fille, parmi les gens d’affaires, qui vous apportera une dot bien plus avantageuse. Mais, poursuivit-il, n’est-ce point un mariage par amitié dont vous me parlez? — Je n'ai vu la fille, repris-je, qu'une fois depuis qu'elle est hors de religion, où elle a été mise dès l’âge de quatre ans ; mais je connais le père et la mère il y a plus de dix ans, pour avoir vécu depuis ce temps-là très familièrement ensemble. Je les connais, ils me connaissent, et je suis assuré que je vivrai parfaitement bien avec eux. Voilà, monsieur, la principale raison qui m'y engage. Je serais très fâché de rencontrer un beau-père qui se plaindrait sans cesse que je ne fais rien, qui voudrait que je vous importunasse tous les jours pour me donner le moyen de faire quelque chose. Je ne veux point en venir là. Vous me faites des appointements plus forts que je ne mérite, mais hors de cela, je n’ai aucun profit... Je suis très content que cela aille ainsi; mais il y a tel beau-père qui ne serait pas content. — Je crois, me dit M. Colbert, que

vous avez ralson; faites votre affaire, et soyez sûr que J'aurai soin de vous. »

Colbert ne tint pas parole, mais il semble que Perrault n'eut pas à se repentir d’avoir épousé Marie Guichon. Elle fut une de ces « mille femmes de bien » dont il devait parler dans son Apologie des femmes,

Qui vivent en repos, et dont on ne dit rien.

Elle lui donna trois fils et une fille. Charles Perrault se consacra à leur éducation, comme son père, l’avocat Perrault, s'était donné à l'éducation de ses enfants ; et, pour divertir la nichée, il lui raconta Cendrillon et le Petit Poucet.

En même temps il suivait assidûment les séances de l'Académie et revenait aux belles-lettres qu’il avait, depuis vingt ans, négligées pour le service du roi. Îl fit d'abord paraître le Banquet des Dieux pour la naissance de Mgr le Duc de Bourgogne (1682). C'était un petit tableau allégorique dans sa manière ordinaire, mêlé de prose et de vers, mais où la prose, comme toujours, valait mieux que les vers. Peut-être s’aperçut-il que le genre, si fort en faveur dans sa jeunesse, semblait maintenant suranné. Les années avait passé. La vogue n'était plus aux odes à la manière de Malherbe, ni aux galanteries, ni aux allégories. Le

règne de M°”° de Maintenon commençait, le roi inclinait à la dévotion, la cour imitait le roi, et les précieux de jadis se mettaient à méditer des poèmes chrétiens. Perrault fit comme les autres.

Parce qu'il avait beaucoup lu la Bible, il se croyait un talent particulier pour la poésie sacrée. Le jour où La Fontaine fut reçu à l’Académie (2 mai 1684), Benserade donna lecture d’un Miserere de sa composition et d’une Epître chrétienne sur La Pénitence de Charles Perrault. Pauvre La Fontaine ! après un Miserere de Benserade, une épître sur la pénitence de Perrault ! On lui faisait payer cher l'honneur d’être de l'Académie francaise.

Bossuet eut l’imprudence de féliciter Perrault qui, tout de suite, écrivit une Ode aux nouveaux convertis. Dix-huit mois plus tard, Perrault dédiait à Bossuet, qui s'était attiré ce redoutable présent, Saint Paulin, poème en six chants et en deux mille vers. Bossuet le remercia gravement : « Le poème, lui écrivait-il, est plein de grandes beautés et sera fort estimé des esprits bien faits. »

Perrault, dans l’épître dédicatoire, avoue modestement:

« Quelques-uns de mes amis m'ont dit que ma versification était un peu négligée en quelques endroits et que souvent mes expressions ne sont pas assez vives ni assez relevées. Je n'ai pas trouvé de réponse à cette objection, et je suis demeuré d'accord qu’elle n'était que trop juste ettrop véritable. Mais comme je ne prétends pas que mon

Cha le Perrautt.

À ; Le FAUÉCIITAE » Prat ht ot

Gravé par EDbELINCK, d'après le portrait de FORTEBAT.

poème soit sans défauts et que ma principale intention a été d'exciter, par mon exemple, les maîtres de l’art à travailler sur des sujets semblables à celui que je me suis proposé, j'ai cru que les fautes et les faiblesses qui s’y rencontrent les y engageraient encore davantage en leur donnant à penser que, si tout faible et imparfait qu’il est, il se laisse néanmoins lire (ce qui n'est pas peu considérable pour un poème français), de quelle beauté et de quel agrément ne sera pas un ouvrage de leur façon ! »

Non, hélas! Saint Paulin ne se laisse pas lire : croyez-en sur parole quelqu'un qui a affronté ces deux mille vers et n’en serait jamais venu à bout Sans les charmantes vignettes dont chaque chant a été illustré par Sébastien Le Clerc. En tête de son poème, Perrault a traduit le passage des Dialogues de saint Grégoire le Grand oüest rapportée en prose l’histoire de saint Paulin, évêque de Nole, qui se fit esclave chez les Vandales pour racheter le fils d’une pauvre veuve. Sa traduction rend à merveille la familière simplicité du récit. Et encore une fois l’on se répète : pourquoi un si gentil écrivain s'est-il acharné à rimer tant de platitudes ?

Cette incursion malheureuse dans la poésie chrétienne ne manqua pas de divertir les ennemis de Perrault : les vers de Saint Paulin devinrent l’objet des plaisanteries de Racine et de Boileau. Alors d'anciennes blessures se rouvrirent... À soixante ans Perrault partit en guerre, se jetant à corps perdu dans la querelle des Anciens etdes Modernes.

Pour le repos de sa vieillesse qu'il eût mieux fait de rimer des Saint Paulin. et de conter à ses enfants Cendrillon et Le Petit Poucet!

II. — LES PREMIÈRES ESCARMOUCHES DE LA QUERELLE DES ANCIENS ET DES MODERNES

« Nous n'avons aucune raison pour tenir Si grand compte aux anciens de leur antiquité.

C’est nous! qui Sommes \eSlancrens ICanple monde est plus vieux aujourd'hui que de leur lemps, el nous avons une plus grande expé- YaenCe rs

Cette pensée de Descartes, renouvelée de Bacon, est le thème de la querelle des Anciens et des Modernes’. Le cartésianisme devait, en bonne logique, conduire au mépris de l'antiquité : faire table rase de tout, c'était nier la tradition littéraire aussi bien que la philosophique. Homère devait subir le même sort qu’Aristote.

1. Un critique trop oublié Hippolyte Rigault a tracé de la querelle des Anciens et des Modernes un tableau très complet et très spirituel ; il a, le premier, montré les origines cartésiennes de la controverse. — En 1914, M. Hubert Gillôt, depuis professeur à l’Université de Strasbourg, a publié sur le même sujet un ouvrage très considérable ; il a placé le point de départ de la querelle au temps de la Renaissance, et exposé avec une clarté parfaite les idées du public et des théoriciens du xvire siècle. Les indications si précises que contient le livre de M. Gillot, nous ont dispensé de bien des recherches.

Cependant, si la théorie est d'origine cartésienne, ses premiers partisans n’en ont point mesuré la portée; ils n'ont pas même entrevu les conséquences que le siècle suivant devait tirer de la doctrine du progrès indéfini de l'esprit humain. Ni Desmarets de Saint-Sorlin ni Perrault ni même Fontenelle ne furent des précurseurs de Condorcet. Ce sont des littérateurs, rien que des littérateurs ; pour les besoins de leur cause ils répètent l’argument cartésien, mais qu’on eût étonné Perrault, si on lui eût dit que l’état et la société seraient un jour bouleversés en vertu des opinions qu'il soutenait contre Boïleau ! Pour lui et les autres « modernistes », la grande affaire était de défendre la gloire de leur temps, disons mieux, de leur génération et, avant tout, de faire pièce à ceux qui, comme Boileau et Racine, venaient de les supplanter dans la faveur du public... et du roi. Il ne faut pas rabaisser cette querelle au point d’en faire une simple altercation entre Boileau et Perrault ; il ne faut pas non plus y voir un premier essai d’idéologie révolutionnaire.

En vérité, jamais dispute ne fut plus oiseuse; car si Le Progrès est un mot creux et redoutable, il est certain qu'il y a des progrès, et, si l'on ne peut sans puérilité soutenir qu'il suffit de consulter la chronologie pour classer les chefs-d'œuvre de la poésie et des beaux-arts, nul ne conteste que le champ de la recherche scientifique ne s’élargisse

chaque jour, grâce à des hypothèses sans cesse renouvelées. La controverse ne saurait donc être qu'un long malentendu. On en peut dire autant de presque toutes les controverses philosophiques, et c'est là ce qui inspire aux personnes de bon sens une horreur salutaire des idées générales.

Il y eut entre Boileau et Charles Perrault des griefs personnels. À l’origine, il y en eut d’autres, d'ordre littéraire.

Il faut nous reporter aux environs de l’année 1660, au moment où, revenue des folies de la Fronde, la France se rétablit et s'ordonne sous l’autorité de son jeune souverain. Alors le goût public se transforme avec une soudaineté extraordinaire. En 1659, Molière ouvre la route en faisant représenter les Précieuses ridicules ; Boileau, avec ses premières satires, l’a vite débarrassée des derniers imitateurs de Voiture.

Quelle dut être l’indignation de Charles Perrault lorsque, dans ces satires, il vit ses meilleurs amis voués à la risée publique! C'’étaient Chapelain, l’obligeant Chapelain, qui avait introduit Perrault chez Colbert, et fait ainsi la fortune des deux frères; Quinault, l’aimable Quinault dont la maîtresse avait le goût si délicat qu'un madrigal, rimé par Perrault, lui faisait tout accorder à un amant jusqu'alors rebuté ; Madeleine de Scudéry, dont Perrault avait célébré la gloire et admiré les romans ; l’abbé Cassagne, avec lequel il avait com-

posé tant de devises ingénieuses ; l’abbé Cottin, dont il trouvait l’éloquence si édifiante, et l’érudition si enviable ; Charpentier, le « gros Charpentier », son confrère à la « petite académie » ; La Mesnardière, avec lequel il avait si joyeusement festoyé; l'excellent Pinchesne, qui faisait tant de rondeaux pour « l’agréable maison de campagne de Viry »; et tous ces illustres avec lesquels il était si bon d'échanger des vers et des compliments à Vaux et à Saint-Mandé chez Nicolas Fouquet, Gomberville, La Calprenède, Saint-Amant! Tous blasonnés et bafouëés par ce nouveau venu qui, dans les meilleures sociétés, récitait ses satires impertinentes et son Dialogue des héros de roman.

En vérité, les injures du satirique n'étaient pas si atroces que le criaient les victimes. Aujourd’hui, qu'elles nous semblent bénignes au prix des violences et des perfidies que, depuis, a inventées l’animosité des gens de lettres ! Mais ce qui rendait alors les blessures cuisantes et les haines inexpiables, c'étaient l’applaudissement et le rire des spectateurs. Ceux-ci s’'amusaient à voir ce révolutionnaire de Despréaux ébranler, avec ses alexandrins massifs et son formidable bon sens, les réputations les plus glorieuses.

Perrault ne pouvait assister sans chagrin à la déconfiture des auteurs auxquels il avait toujours donné son estime. Sur les listes de proscription dressées par Boileau, il retrouvait ceux qu'il avait

le plus admirés et le plus imités. Lui-même n avait encore produit que quelques vers et quelques opuscules ; il n’en appartenait pas moins à cette littérature de la Régence, objet des mépris de Boileau.

Cependant Perrault ne souffle mot : il est alors contrôleur des bâtiments et cet emploi écrasant ne lui laisse guère le loisir de se mêler aux disputes littéraires. D'ailleurs son nom n’a pas été prononcé dans les Safires. On se demande les raisons de ce silence surprenant : Boileau ne peut goûter ni les poèmes burlesques, ni les préciosités galantes ni Les vers négligés de Perrault. Il n’est pas arrêté par la crainte de mécontenter Colbert, lui qui poursuit Chapelain de ses brocards. Peut-être juge-t-il négligeable un poète devenu commis et à qui ses fonctions interdisent désormais tout commerce avec les Muses.

La grande bataille ne s’engagera que bien plus tard, en 1687, maïs elle a été précédée de quelques escarmouches qu'il faut connaître pour comprendre l’inimitié qui de longue date animait les deux auteurs.

Pour les mêmes raisons qui le rendaient odieux aux Perrault, Boileau devait tenir en aversion cette famille qui cultivait le genre burlesque, le « burlesque effronté », et était liée d'amitié avec Chapelain et Quinault, ses ennemis. Il savait aussi que, quand Chapelain avait intrigué auprès de Colbert pour qu’on retirât à l'imprimeur le privi-

vilège des Satires, Charles Perrault s'était mis de la partie. Ce fut cependant Claude qui reçut les premiers coups.

S'il faut en croire Boileau, Claude s’était déchaîné dans le monde contre lui, jusqu’à prétendre que ce vers

Midas, le roi Midas, a des oreilles d’âne

était une allusion à Louis XIV! C'était grave assurèément, mais voici quelque chose qui l'était encore bien davantage : par deux fois, Boileau malade avait reçu des soins de Claude Perrault. Lui-même Va contér

Il est vrai que, lorsque j'étais encore tout jeune, étant tombé malade d’une fièvre assez peu dangereuse, une de mes parentes chez qui je logeais et dont il était médecin, me l’amena, et qu’il fut appelé deux ou trois fois en consultation par le médecin qui avait soin de moi. Depuis, c'est-à-dire trois ans après, cette même parente me l’amena une seconde fois et me força de le consulter sur une difficulté de respirer que j'avais et que j'ai encore : il me tâta le pouls et me trouva de la fièvre que sûrement je n'avais pas. Cependant il me conseiïlla de me faire saigner du pied, remède assez bizarre pour l'asthme dont J'étais menacé. Je fus toutefois assez fou pour faire son ordonnance dès le soir même. Ce qui arriva de cela, c'est que ma difficulté de respirer ne diminua point, et que, le lendemain, ayant marché mal à propos, le pied m'enfla de telle sorte que je fus trois semaines dans le lit!.

1. Réflexions critiques sur quelques passages du rhéteur Longin. — Réflexion première.

Voilà pourquoi l’on put lire au début du quatrième chant de l’Art poétique ces vers injurieux :

Dans Florence jadis vivait un médecin,

Savant hâbleur, dit-on, et célèbre assassin.

Lui seul y fit longtemps la publique misère : Là le fils orphelin lui redemande un père;

Ici le frère pleure un frère empoisonné :

L’un meurt vide de sang, l’autre plein de séné ; Le rhume à son aspect se change en pleurésie, Et par lui la migraine est bientôt frénésie.

Mais un jour ce médecin, ayant quitté Florence, se découvre pour l'architecture des aptitudes que nul ne soupçonnaïit.

Notre assassin renonce à son art inhumain,

Et désormais, la règle et l’équerre à la main, Laissant de Galien la science suspecte, \ De méchant médecin devient bon architecte.

Le « méchant médecin », bien que qualifié de « bon architecte », se courrouca et rima une fable : Le Corbeau guéripar la Cigogne ou l’Ingrat parfaït.

Le corbeau, c'est Boileau; la cigogne, « paisible et sage », Claude Perrault. Par deux fois la cigogne a débarrassé le corbeau d’un os arrêté dans son gosier. Un jour, elle bâtit un nid merveilleux qui fait l'admiration de tous les oiseaux :

Voilà le chef-d'œuvre parfait Et du compas et de la règle ; Voilà, disaient-ils, en effet, La digne demeure d’un aigle.

(C’est du Louvre, on l’entend, qu'il s’agit.) Mais le corbeau n’en déclare pas moins que la cigogne ferait bien d'abandonner la médecine. On devine la moralité de l’apologue :

Mais quoi? tel est l’ingrat parfait.

D'un outrage il paie un bienfait.

Boileau répliqua par une épigramme où, feignant de se rétracter, il disait à Claude Perrault :

Vous êtes, je l'avoue, ignorant médecin, Mais non pas habile architecte.

Le souvenir d'une saignée inopportune avait mal inspiré Boileau.

Dans cet échange d’aménités il n’avait été question n1 des anciens ni des modernes ; mais, la même année, Charles Perrault fit, pour la première fois, allusion à la grande querelle qui commençait d’agiter les esprits.

La guerre ävait été allumée, quelques années auparavant, par Desmarets de Saint-Sorlin, personnage d'une outrecuidante vanité et d’un génie incertain qui fut un des originaux de son siècle.

D'abord libertin, il se convertit et mit au service de sa foi nouvelle son flair de délateur et ses talents de policier ; il fit ainsi brûler un pauvre diable d’illuminé et emprisonner M. de Sacy et M. Fontaine, car il nourrissait contre Port-Royal une haine inexpiable. Il soutint, après sa conversion, que le christianisme était plus riche que le paganisme en véritable poésie ; puis l'admiration de l’'Écriture sainte le conduisit au mépris de l'antiquité grecque et latine.

Malheureusement cet idéologue n'était pas désintéressé. Il était l’auteur d’un poème de Clovis que Boileau jugeait détestable. Poète rancuneux, mêlant les idées cartésiennes à ses propres rêveries, il composa un Traité pour juger les poètes grecs, latins et français. I1 y affirmait la supériorité de la langue française sur les langues anciennes et attribuait à la jalousie qu'inspirent les auteurs vivants, le respect superstitieux qu’on affiche pour les morts :

«Bien que l'antiquité soit vénérable pour avoirdéfriché les esprits aussi bien que la terre, elle n’est pas si heureuse, ni si riche, ni si savante, ni si pompeuse que les derniers temps qui sont véritablement la vieillesse consommée, la maturité et comme l’automne du monde, ayant les fruits, les richesses et les dépouilles de tous les siècles passés, et le pouvoir de juger et de profiter de toutes les inventions, de toutes les expériences et de toutes les fautes des autres, au lieu que l'antiquité n’est

que la jeunesse et la rusticité du temps, et comme le printemps des siècles, qui n'a que quelques fleurs... Et qui voudrait comparer le printemps du monde avec notre automne ? C’est comme qui voudrait comparer les premières maisons des hommes avec les somptueux palais de nos rois !. »

C'est dans les écrits de Desmarets que Perrault ira puiser ses arguments et quelques-uns de ses exemples. Il mènera la campagne avec plus d'art et de mesure; il écrira d’un style plus pur, plus dépouillé, mais moins coloré. Desmarets a donné le plan de bataille et réuni le matériel de combat.

Perrault ne s’aventura dans la querelle qu'avec toutes sortes de précautions, et sous le voile de l'anonymat. Il prit la défense de son ami Quinault* contre une cabale qui l’accusait d’avoir, dans son opéra d'Alceste, défiguré la tragédie d’Euripide, vanta les beautés ajoutées par le poète français à l'ouvrage grec, et hasarda une profession de foi, encore timide, sur la supériorité des modernes. Il n’était pas « extrêmement persuadé » de leur divinité ; mais il ajoutait :

« Je veux bien avouer si vous le voulez que les auteurs anciens ont plus de génie que ceux de ce temps-ci pour la description des choses de la nature, des sentiments du

1. Traité pour juger des poètes grecs, latins et français (160). 2. Appendice VIII.

cœur de l’homme et pour ce qui regarde l'expression. Mais, comme dans les ouvrages de l’esprit.sfl y a d’autres choses encore à observer, comme la bienséance, l'ordre, l’économie, la distribution et l’arrangement de toutes les parties, ce qui demande une infinité de préceptes qui ne peuvent être trouvés que par une longue suite d'expériences, de réflexions et de remarques, 7 se pourrait faire que les derniers siècles ont de l'avantage en ces sortes de choses parce qu'ils ont profité du travail et de l'étude de ceux qui les ont précédés! »

Ces propos prudents ne respiraient pas la bataïlle. Néanmoins Racine crut devoir répondre à l’ami trop zélé de Quinault.

C'était pour lui une belle sccasion de « venger la mémoire » d'Euripide, de payer sa dette à la poésie grecque, de désobliger Quinault dont les succès l’importunaient, et de donner une preuve d'amitié à Boileau; puis dès maintenant nous connaissons assez les idées et l’esprit des Perrault pour être sûrs que Racine ne pouvait les goûter. Quinze ans auparavant, quand il composait sa première ode, La Nymphe de la Seine, il accéptait volontiers les conseils et les encouragements de Charles Perrault; mais, lorsque celui-ci publia son ode pour /a

1. Critique de l'Opéra ou Examen de la tragédie intitulée Alceste ou le Triomphe d'Alcide (1654). On a parfois attribué cet opuscule à Pierre ou à Claude Perrault ; mais il est bien dans la manière de Charles. En outre, publié d’abord chez Claude Barbin sans nom d'auteur, il a été, l'année suivante, réimprimé dans le Recueil de divers ouvrages en prose et en vers de M..Perrault de l'Académie franaise.

Naissance du Dauphin, Racine écrivait à l’abbé Le Vasseur que cette ode « avait été taillée comme à coups de marteau par un homme quin’avait jamais fait que de méchants vers », et il faisait plus loin cette malicieuse observation : « Je vous dirai pourtant qu'il y a un moment où j'ai reconnu M. Perrault, c'est lorsqu'il parle de Josüé et qu’il amène l'Écriture Sainte. Je lui dis une fois qu'il mettait trop la Bible en jeu dans ses poèmes ; maïs il me dit qu'il la lisait fort et qu'il ne pouvait s'empêcher d'en insérer quelque passage. Pour moi, je crus que la lecture en était fort bonne, mais que la citation était mieux séante à un prédicateur qu'à un poète’. »

Ce fut dans la préface d’Zphigénie qu’en quelques lignes solidement assénées, Racine prit la défense d'Euripide contre les ignorants qui se permettent de juger un auteur d’après des traductions fautives. Ayant relevé trois bévues de cette sorte, il concluait par cette citation de Quintilien : « I1 faut être extrêmement circonspect et très retenu à prononcer sur les ouvrages de ces grands hommes de peur qu'il ne nous arrive, comme à plusieurs, de condamner ce que nous n’entendons pas, et s’il faut tomber dans quelque excès, mieux vaut-il encore pécher en admirant tout dans leurs écrits qu’en y blâmant beaucoup de choses. »

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