III. — LA SÉANCE DU 27 JANVIER 1687 A L’ACADÉMIE FRANÇAISE
Le 27 janvier 1687, l’Académie française s’assembla « pour marquer publiquement sa joie de la parfaite guérison du roi » : Louis XIV venait d'être opéré de la fistule. Après le Te Deum, des académiciens prononcèrent des harangues et récitèrent des vers ; enfin l'abbé de Lavau lut un poème de Charles Perrault : le Siècle de Louis Le Grand.
La belle antiquité fut toujours vénérable :
Mais je ne crus jamais qu'elle fut adorable.
Je vois les anciens, sans plier les genoux ;
Ïls sont grands, il est vrai, mais hommes comme nous; Et l’on peut comparer, sans craindre d’être injuste,
Le siècle de Louis au beau siècle d'Auguste.
Ces six premiers vers, d'une frappe assez ferme, annoncent le dessein de l’auteur. Toute l'assistance prête l'oreille. Pour la première fois, la grande querelle est portée devant l’Académie.
Voici que Perrault fait comparaître les écrivains de l’antiquité. C’est à Platon d’abord qu’il dit son fait.
Platon, qui fut divin du temps de nos aïeux, Commence à devenir quelquefois ennuyeux :
En vain son traducteur, partisan de l’antique, En conserve la grâce et tout le sel attique, Du lecteur le plus âpre et le plus résolu,
Un dialogue entier ne saurait être lu.
Alors Boileau qui, depuis le commencement, s’agite sur son siège, fronce le sourcil; une ride lui barre le front; les plis du nez et de la bouche se creusent sur sa face décharnée; il se met à grommeler.
Perrault passe à Aristote. Boileau se contient; lui-même a plus d’une fois parlé d’Aristote avec irrévérence. Et il cesse de grogner, tandis que les amis de Perrault accueillent avec faveur quelques vers élégants sur les découvertes des savants modernes :
De quel nombre d'objets, d’une grandeur immense, S’est accrue en nos jours l’humaine connaissance!
Dans l’enclos incertain de ce vaste univers,
Mille mondes nouveaux ont été découverts,
Et de nouveaux soleils, quand la nuit tend ses voiles, Égalent désormais le nombre des étoiles.
Perrault célèbre l’éloquence des orateurs modernes qui, selon lui, seraient comparables à Démosthène et à Cicéron, si, au lieu d’en être réduits à défendre des intérêts particuliers, ils pouvaient traiter des affaires publiques. Enfin il en vient
aux poètes. Ah! si Homère, « père de tous les arts » et à qui les artistes empruntent les sujets de leurs « doctes peintures », avait eu la bonne fortune de vivre au siècle de Louis le Grand!
Cependant si le ciel, favorable à la France,
Au siècle où nous vivons eût remis ta naissance, Cent défauts qu’on impute au siècle où tu naquis, Ne profaneraient pas tes ouvrages exquis.
Tes superbes guerriers, prodiges de vaillance, Prêts à s’entre-percer du long fer de leur lance, N'’auraient pas si longtemps tenu le bras levé,
Et, lorsque le combat devrait être achevé, Ennuyé les lecteurs d'une longue préface
Sur les faits éclatants des héros de leur race.
Ton génie abondant en ses descriptions
Ne t’aurait pas permis tant de digressions,
Et, modérant l'excès de tes allégories,
Eût encor retranché cent doctes rêveries
Où ton esprit s égare et prend de tels essors, Qu'Horace te fait grâce en disant que tu dors.
Cette fois Boileau laisse éclater son courroux. De sa voix haletante et éternellement enrhumée, il lance des interjections. Sa colère redouble lorsque Perrault glorifie les poètes de son siècle.
Donc, quel haut rang d'honneur ne devront point tenir Dans les fastes sacrés des siècles à venir,
Les Régniers, les Mainards, les Gombauds, les Malherbes, Les Godeaux, les Racans, dont les écrits superbes,
En sortant de leur veine, et dès qu’ils furent nés, D'un laurier immortel se virent couronnés!
Combien seront chéris par les races futures,
Les galans Sarrazins, et les tendres Voitures,
Les Molières naïfs, les Rotrous, les Tristans,
Et cent autres encor délices de leur tems !
« Délices de leur temps » ! Boileau n’y tient plus; il ne peut entendre sans un sursaut cette liste d'illustrations où sont nommés tant de poètes qu'il a exterminés, et où Perrault a glissé, comme à reoret, le nom du « naïf » Molière; il se lève, il se démène, il force la voix au risque de s’écorcher le larynx, il crie qu’une telle lecture est une honte pour l’Académie, que la Compagnie ne doit pas l'écouter plus longtemps. Son voisin, Huet, le savant évêque d'Avranches, l'invite à se taire « Nous sommes là, lui dit-il, pour écouter; s’il s'agit de défendre les anciens, cela me regarde; est-ce que je ne les connais pas aussi bien que personne ? »
Boileau se rassied au milieu de la désapprobation générale. Perrault continue de faire l’apothéose de son siècle. Il en a maintenant fini avec la littérature, il s'occupe des beaux-arts, et c'est un sujet qui n'émeut guère Boileau. Il immole toute la peinture antique et même celle de la Renaissance à la gloire de Le Brun. Il oppose aux sculpteurs de l'antiquité Girardon, Tuby, Desjardins. Il décrit les parterres, les bosquets, les eaux de Versailles,
et raille les jardins d'Alcinoùs qu'il compare aux petits clos de la banlieue parisienne. Et qu'est-ce que la musique des Grecs, au prix d’un opéra de Pull?
Certains prétendent que la nature épuisée ne saurait enfanter des hommes pareils à ceux de l’antiquité; il leur répond par ces vers, peut-être les meilleurs de son poème :
À former les esprits comme à former les corps,
La nature en tout temps fait les mêmes efforts; Son être est immuable ; et cette force aisée
Dont elle produit tout, ne s'est point épuisée : Jamais l’astre du jour, qu'aujourd'hui nous voyons, N’eut le front couronné de plus brillants rayons ; Jamais dans le printemps les roses empourprées D'un plus vif incarnat ne furent colorées;
Non moins blanc qu'autrefois brille dans nos jardins L'éblouissant émail des lys et des jasmins,
Et dans le siècle d’or la tendre Philomèle,
Qui charmait nos aïeux de sa chanson nouvelle. N'avait rien de plus doux que celle dont la voix Réveille les échos qui dorment dans nos bois.
De cette même main les forces infinies
Produisent en tout temps de semblables génies.
Et le tableau du siècle s’achève, comme il convient, par l'éloge de Louis XIV.
La plupart des académiciens saluent ce poème par de vifs applaudissements, car, parmi eux, en 1687, les partisans de Perrault sont plus nombreux
que ceux de Boileau. Ce dernier ne fait partie de l’Académie que depuis quatre ans, et les portes lui seraient peut-être restées fermées sans la volonté déclarée du roi.
Tandis que Boileau se retire furieux, Racine s'approche en souriant de Perrault occupé à écouter les compliments que ses amis lui prodiguent : il tient à le féliciter, lui aussi, de cet aimable jeu, car il sait bien qu’un homme d'esprit comme Perrault pense tout le contraire de ce qu’il a avancé dans ses vers. L'autre, un peu interloqué, se jure de le répéter en prose, et si sérieusement qu'il fera repentir Racine de sa méchante ironie.
Enfoncé dans son fauteuil, la perruque un peu de travers, Jean de La Fontaine paraît n'avoir rien entendu des blasphèmes de Perrault; mais quand il sort de sa rêverie, il prend congé de M. Huet, en lui promettant de lui envoyer dans quelques jours un livre dont l’évêque s’est montré curieux : la traduction de Quintilien par Orazio Toscanella. Il tiendra parole : il adressera à Huet l’ouvrage de Toscanella et y joindra cette épître admirable où, avec tant de grâce et de tendresse, il venge les poètes anciens des attaques de Perrault :
Térence est dans mes mains, je m'instruis dans Horace, Homère et son rival sont mes dieux du Parnasse.
Quand notre siècle aurait ses savants et ses sages,
En trouverai-je un seul approchant de Platon? La Grèce en fourmillait dans son moindre canton.
Il se souvenait sans doute que lui-même avait, trois ans auparavant, écrit sur Platon quelques pages où il semblait, d'avance, réfuter les hargneries de Perrault : « Laissons-nous, disait-il, entraîner à notre plaisir, et ne cherchons pas matière de critiquer ; c'est une chose trop aisée à faire. Il y a bien plus de gloire à Platon d’avoir trouvé le secret de plaire dans les endroits mêmes qu’on reprendra, mais on ne les reprendra point si on les transporte en son siècle”, » Après La Fontaine, il ne restait rien à dire sur la querelle des anciens et des modernes.