IV. = LE « PARALLPLE DESMANCTENS ET DES MODERNES
Boïleau se déchaîne contre l’Académie, coupable d'avoir approuvé les impertinences de Perrault. Première épigramme où il traite de Topinambous ceux qui ont toléré une pareille « infamie ». Comme il juge plaisant ce mot de Topinambou, ïl y revient: |
1. Avertissement mis au-devant du recueil qui a pour titre : Ouvrages
de prose et de poésie des Sieurs Maucroix et de La Fontaine (1685). Ed. Henri Régnier, t. VITI, p. 337.
J'ai traité de Topinambous Tous ces beaux censeurs, je l’avoue, Qui de l'antiquité si follement jaloux, Aiment tout ce qu’on hait, blâment tout ce qu'on loue : Et l’Académie entre nous Souffrant chez soi de si grands fous Me semble un peu Topinamboue.
I1 voudrait qu'on donnât pour emblème à l’Académie une troupe de singes se mirant dans une fontaine avec cette devise : Szbi pulchri, charmants pour eux seuls. Dacier, Ménage, le solennel Longepierre viennent à la rescousse, tandis que Callière, diplomate de profession, tâche de mettre tout le monde d'accord.
Les Topinambous formaient une armée nombreuse et compacte. Aux vieux ennemis de Boileau se joignaient des écrivains plus jeunes que le goût de la nouveauté jetait dans l'opposition. En 1660, Boileau avait fait une révolution; c'était lui maintenant qui devait tenir tête à l’émeute. Peu de temps après la mémorable séance, Fontenelle publiait sa Digression Sur les anciens et les modernes : il y renouvelait la thèse de Desmarets, mais avec plus d'élégance et de souplesse. Perrault lui-même récidivait; il lisait à l'Académie une Epitre sur Le génie dédiée à Fontenelle. Un peu épouvanté du tapage qu'il avait soulevé, il concédaït, 1l atténuait, mais refusait de jeter les armes. En effet, il commençait bientôt la publication de
son Parallèle des anciens et des modernes ; ïl entendait prouver à ce pince-sans-rire de Racine que le Poème du siècle de Louis le Grand n'était pas un jeu d'esprit.
Cette démonstration occupa quatre volumes, dont le premier parut en 1688 et le dernier en 1697.
C’est une suite de dialogues dont voici les personnages : l’Abbé, porte-parole de Perrault, et que celui-ci présente comme « un homme savant, mais plus riche de ses propres idées que de celles des autres » ; Le Président, défenseur obstiné des anciens qui, comme dans ces prédications alternées où un compère fait l'avocat du diable, pose fortement les objections et les soutient mollement afin de permettre à l'adversaire des réfutations éblouissantes ; Le Chevalier, bel esprit qui appuie de quelques remarques plaisantes les arguments sérieux del’abbé : c'est son Tabarin, dira Boileau; mais Perrault jure ses grands dieux qu'il ne prend pas à son compte les paradoxes scandaleux de cet homme du monde.
Voici le scénario : par un beau jour de printemps, l'Abbé, le Président et le Chevalier font partie d'aller visiter toutes les merveilles de Versailles. C’est au cours de leur promenade qu ils échangent leurs opinions sur les anciens et les modernes. Nul théâtre ne pouvait mieux que Versailles convenir à une apologie du siècle.
Les promeneurs sont encore dans les rues de la ville que la controverse s'engage. Le Président n’est pas venu depuis vingt ans à Versailles ; l'Abbé lui envie le plaisir qu’il va trouver à contempler « tant de beautés nouvelles »; mais le Président déclare tout de suite : « Je doute que jamais Versailles vaille Tivoli et Frascati... »
L'ABBé. — J'admire votre prévention. Il y a plus de vingt ans que vous n'avez été à Versailles, et vous prononcez hardiment en faveur des belles maisons d'Italie ; attendez que vous l’ayez vu. Mais j’ai tort. Quoique Versailles renferme seule plus de beautés que cinquante Tivoli et autant de Frascati mis ensemble, il perdra toujours sa cause dans votre esprit.
LE PRÉSIDENT. — Pourquoi m’estimez-vous si injuste ?
L'ABBé. — C'est que je connais votre passion démesurée pour tout ce qui est étranger et éloigné, car vous êtes parfaitement Français de ce côté-là.
LE PRÉSIDENT. — Il est vrai que notre nation a toujours été accusée d'aimer les étrangers jusqu’à la manie.
L’ABBÉ. — Ce n’est pas encore tant l'amour des étrangers qui vous rend injuste que l’amour des anciens.
LE PRÉSIDENT. — Comment, l’amour des anciens P
L’ABBé. — Oui, l'amour des anciens. Quand vous avez vu Tivoli, ce n'a point été la beauté de ses fontaines, de ses cascades, de ses statues et de ses peintures qui vous a charmé, c'est la seule pensée que Mœcenas s’y était promené plusieurs fois avec Auguste. Vous vous êtes imaginé les voir ensemble dans les mêmes endroits où vous vous reposiez, vous y avez Joint Horace qui leur récitait quelqu’une de ses odes, et peut-être vous êtes-vous récité cette ode, pour vous représenter mieux ce que vous étiez
bien aise de vous imaginer ; toutes ces idées agréables se sont jointes à celles des jardins et des fontaines, et comme elles se sont formées en même temps dans votre esprit, elles n'y reviennent jamais l’une sans l’autre, de sorte que c'est bien moins Tivoli que vous aimez que le souvenir de Moœæcenas, d’Auguste et d'Horace. La même chose est arrivée à Frascati; vous y avez vu Cicéron au milieu de ses amis, agitant ces questions savantes dont la lecture fait encore aujourd’hui nos délices, et je suis sûr qu’à votre égard l’éloquence de Cicéron entre pour une plus grande part dans la beauté de Frascati que tous ses jets d’eau et toutes ses cascades...
Voilà une jolie entrée en matière.
Dans la suite de ce premier dialogue, l'Abbé s’efforce de montrer au Président quelle place tient la prévention dans son jugement sur les anciens; prévention éternelle, car dans l'antiquité même il se trouvait déjà des gens pour la reprocher à leurs contemporains; prévention dont furent victimes les plus beaux génies de tous les temps : Michel- Ange avait enterré quelques morceaux de sculpture dont il était l’auteur, et lorsqu'ils furent découverts, il entendit les connaisseurs se disputer pour savoir si ces débris étaient de Polyclète ou de Phidias; prévention qui fausse toutes nos opinions sur les auteurs grecs et latins, car elle nous fait prendre leurs faiblesses pour des « fautes heureuses » ou de « belles hardiesses », et nous empêche de reconnaître que l’Anthologie est fade, Platon ennuyeux, Pindare inintelligible. |
Je ne puis qu'indiquer les thèmes de la controverse.
« Le goût, dit l'Abbé, c'est de juger par soi-même et de ne pas se conformer aux goûts des autres. » — Théorie dangereuse, répond le Président : elle encourage les jeunes gens « à quitter les bons livres et l’imitation des bons modèles pour s’abandonner à leurs rêveries, añn de devenir par là des originaux singuliers et inimitables ». — Cette tentation, réplique l’Abbé, ne viendra qu'aux « hommes sans génie ».
Puis l’idée cartésienne : les anciens étaient des enfants ; les modernes ajoutent aux trésors du passé leurs expériences et « de nouvelles acquisitions ». — À quoi le Président objecte : « Alors les hommes des neuvième et dixième siècles auraient été plus habiles que tous ceux de l'antiquité! » Mais l'Abbé a réponse à tout : 1l y a, dit-il, des époques troublées où les sciences et les arts s'évanouissent pour un temps et font place à l'ignorance et à la barbarie : « il ne suffit pas qu'un siècle soit postérieur à un autre pour être plus excellent, il faut qu'il soit dans la prospérité et dans le calme, ou, s’il y a quelque guerre, qu'elle se fasse au dehors ». — Système étrange qui, après avoir établi que le progrès des arts et des lettres est une loi de nature, le subordonne ensuite à tous les hasards de l’histoire !
L’Abbé triomphe en énumérant les découvertes de la science moderne. — Cependant les anciens
ont, eux aussi, beaucoup inventé. — Sans doute, mais qu'est-ce que l'invention? le plus souvent les hommes n'ont fait qu'imiter les animaux, ils ont appris des castors à se bâtir des maisons, des araignées à tisser les étoffes, des loups et des renards à chasser. Que sont ces inventions primitives auprès des délicates machines imaginées par les modernes? — Mais beaucoup des inventions de l’antiquité se sont perdues. — C’est qu’elles étaient de pures fables, ou bien qu'elles avaient cessé de répondre à nos besoins.
Et l'Abbé, c'est-à-dire Perrault, prend corps à corps ceux de ces adversaires qui reprochent aux partisans des modernes d’être des gens sans goût et sans autorité. Le goût, assure-t-il, est chose trop variable pour qu’on ne puisse pas rétorquer un pareil argument. Quant à l'autorité, la riposte est vive, d'une langue rapide et ferme.
L’ABBÉ. — D'où vient-on pour s’imaginerqu'unhomme, quel qu'il soit, doive aujourd’hui en être cru sur sa parole ? Il y a longtemps qu’on ne se paye plus de cette sorte d'autorité, et que la raison est la seule monnaie qui ait cours dans le commerce des arts et des sciences. L'autorité n’a de force présentement et n’en doit avoir que dans la théologie et la jurisprudence. Quand Dieu parle dans les saintes Écritures, ou par la bouche de son Église, il faut baisser la tête et se soumettre. Quand le prince donne ses lois, il faut obéir et révérer l'autorité dont elles partent comme une portion de celle de Dieu même. Partout ailleurs la raison peut agir en souveraine et user
de ses droits. Quoi donc, il nous sera défendu de porter notre Jugement sur les ouvrages d'Homère et de Virgile, de Démosthène et de Cicéron, et d’en juger comme il nous plaira, parce que d’autres avant nous en ont jugé à leur fantaisie? Rien au monde n’est plus déraisonnable.
« Rien n’est plus raisonnable », affirme le Président qui en appelle au « suffrage des siècles ». L’Abbé reprend :
Autrefois il suffisait de citer Aristote pour fermer la bouche à quiconque aurait osé soutenir une proposition contraire aux sentiments de ce philosophe... Les choses ont bien changé de face. L'orgueilleux désir de paraître savant par des citations a fait place au désir sage de l'être en effet par la connaissance immédiate des ouvrages de la nature. On a étudié la nature même pour la connaître, et comme si elle eût été bien aise qu’on fût revenu à elle après l'avoir quittée et négligée si longtemps pour écouter ceux qui en parlaient sans l'avoir bien connue, il n’est pas croyable quel plaisir elle a pris à se communiquer à ceux qui l'ont recherchée et qui lui ont donné tous leurs soins ; elle leur a ouvert mille trésors et révélé un nombre infini de mystères qu'elle avait tenus cachés aux plus sages des anciens.
Il s’emporte contre les esprits rétrogrades qui nient la circulation du sang ou méconnaissent les découvertes de Copernic et de Galilée, de peur d’avouer « qu’on en sait plus que les anciens ».
Jusqu'ici Perrault s’est exprimé en bon disciple de Descartes. Sa théorie de l’infinie perfectibilité de l’esprit humain semble s’édifier sur les ruines de
l'autorité, mais, encore une fois, il ne faut pas prendre Perrault pour un philosophe. Tout à coup, dans son enthousiasme, il s’imagine que son siècle a atteint la perfection, il prévoit le déclin des siècles
à venir, et, du coup, la doctrine du progrès continu s écroule!
Je me réjouis de voir mon siècle parvenu en quelque sorte au sommet de la perfection. Comme depuis quelques années, le progrès marche d’un pas beaucoup plus lent et paraît presque imperceptible, de même que les jours semblent ne croître plus lorsqu'ils approchent du solstice, j'ai encore la joie de penser que vraisemblablement nous n'avons pas beaucoup de choses à envier à ceux qui viendront après nous.
Et l'apologie de la raison se termine par une sortie contre les régents de collège, les pédants et les littérateurs envieux qui « donnent toute sorte de louanges aux anciens pour se dispenser d'en donner aux modernes », ce qui est le refrain ordinaire des gens de lettres en bisbille.
Ce premier dialogue où se mêlaient des idées justes, d’autres qui l'étaient moins, d’autres enfin qui ne l’étaient pas du tout, ne manquait ni de verve ni d'agrément. La forme en était souple, facile, sans éclat ni mordant, maïs solide comme de la bonne prose du XVII° siècle, et souvent alerte comme de la jolie prose du XVIII‘. Pour son malheur, Perrault était consciencieux : il entreprit de pousser sa démonstration jusqu’au bout et d’exa-
miner lesquels des anciens ou des modernes l’emportaient dans l'architecture, la sculpture, la peinture, l’histoire, la philosophie, l'éloquence, la poésie, le théâtre, les sciences mathématiques, physiques et naturelles. Cet interminable parallèle est un peu fastidieux, malgré les lazzis du chevalier.
Une idée y domine tout : les derniers venus surpassent toujours leurs devanciers.
Lorsqu'il classe les œuvres d'art, Perrault ne tient compte ni du sentiment ni de la sensation qu’elles éveillent, mais seulement des nouveautés techniques dont elles portent la marque. L'idée gouverne toujours son plaisir. Il fuit la délectation pour ne pas risquer d'être infidèle à sa doctrine.
Ancien contrôleur des bâtiments du roi il avait beaucoup fréquenté les artistes, 1l avait été associé aux grands travaux de son frère l'architecte, et quand il traitait des beaux-arts, il n’était pas sans autorité. Aussi l’Abbé a-t-il bientôt fait d'exterminer le Président. Son contradicteur lui fait observer que, si les bons morceaux d'architecture qu’ils ont sous les yeux à Versailles, sont recommandables, « ce n’est que pour avoir été bien copiés sur les bâtiments de l’antiquité et que, quelque beaux qu'ils soient, ils le sont encore moins que ces bâtiments qui leur ont servi de modèles ». — La louange d’un architecte, répond l'Abbé, n’est pas d'employer des colonnes, des pilastres et des corniches, mais de les placer avec jugement et d'en composer de
beaux édifices... Le véritable mérite d’un architecte est de savoir faire, en observant les ordres d’architecture, des bâtiments qui soient tout ensemble solides, commodes et magnifiques, c’est de savoir donner à la magnificence ce qu’elle demande sans que la solidité d’une part et la commodité de l’autre en souffrent le moins du monde, car ces trois choses se combattent presque toujours; cest enfin « de savoir rendre les dehors aussi réguliers et aussi agréables que si l’on n'avait eu aucun égard à la distribution et à la commodité des dedans, et que les dedans soient aussi commodes et aussi bien distribués que si l’on n'avait pas songé à la régularité des faces extérieures ». Suit une longue dissertation sur les ordres, sur les proportions, sur l’ignorance des anciens quant au érait et à la coupe des pierres. Comme on devait s’y attendre, aux monuments de l'antiquité l'Abbé oppose le nouveau Louvre, il vante la magnificence et la solidité de la façade, mais ne dit rien, et pour cause, de « la distribution et de la commodité des dedans ».
En ce qui touche la sculpture, l'Abbé trouve que les anciens ont excellé dans le nu, qu’ils ont été moins heureux dans les draperies et malhabiles dans les bas-reliefs. Ici le Président use de l’argument ad hominem : est-ce que cependant, dit-il, M. Colbert n’a pas fait exécuter des moulages de la colonne Trajane? — Sans doute, dit l'Abbé, mais lorsqu'il faisait envelopper d'immenses échafauds
une colonne de six vingt pieds de haut « dans une place où se promènent des étrangers de toutes les nations », M. Colbert savait très bien qu’un tel spectacle ferait faire à ces étrangers « des réflexions plus honorables cent fois à la France que la réputation de se bien connaître aux ouvrages de sculpture ». Il est amusant de recueillir au passage ce trait de la politique de Louis XIV.
La peinture des anciens n'était qu’un art d’imitation, ce sont les modernes qui ont composé des tableaux et qui ont inventé le clair-obscur. Là-dessus Perrault triompherait facilement s’il s'agissait seulement de comparer la peinture de l'antiquité à celle du siècle de Louis le Grand, maïs il veut encore prouver que ses contemporains l’emportent sur les artistes illustres qui firent, au siècle précédent, la gloire de l'Italie : ceux-ci étant antérieurs doivent être inférieurs, c’est la règle, c’est le dogme. Or les trois visiteurs de Versailles viennent de pénétrer dans la salle où sont accrochés, face à face, Les Pèlerins d'Emmañüs de Véronèse et La Famille de Darius de Le Brun. L’Abbé, qui naturellement tient pour Le Brun, déclare que les Pèlerins d'Emmaüs sont mal composés, que les personnages ne semblent pas se voir les uns les autres. Le Président estime assez judicieusement que « tous ces prétendus défauts ne regardent pas le peintre, comme peintre, mais seulement comme historien ». L’Abbé fait du triste tableau de Le Brun
un éloge aussi long que surprenant; il affirme, du reste, qu'on doit laisser faire le temps dont l’action est si favorable aux chefs-d’œuvre et y ajoute « mille grâces nouvelles ». Hélas! le temps n’a pas ajouté beaucoup de « grâces nouvelles » à la toile de Le Brun, décorateur de génie, prodigieux dessinateur de tapisseries et de sculptures, bon portraitiste, mais peintre médiocre. Cependant l'Abbé est intrépide : il va jusqu'à préférer La Famille de Darius aux deux Raphaël qui ornaient alors l’appartement du Roi etqui sont maintenant au Louvre: le Saint Michel et la Sainte Famille, car il trouve chez Le Brun une meilleure « dégradation des lumières ». Alors le Président qui ne se tient pas pour battu, invoque les « curieux » (on appelait ainsi les amateurs), Les « curieux »! l’Abbé et le Chevalier savent ce qu’il en faut penser :
L'ABBé. — Il y a quelques curieux qui ont le goût très fin ; mais il y en a beaucoup qui ne se connaissent en tableaux que comme les libraires se connaissent en livres. Ils savent le prix, la rareté et la généalogie d’un tableau, sans en connaître le vrai mérite, comme les libraires savent parfaitement ce qu'un livre doit être vendu, l'abondance ou le peu d'exemplaires qu'il y en a, et l'histoire de ses éditions, sans rien savoir de ce qui est contenu dans le livre.
LE CHEVALIER. — Je suis persuadé que les curieux dont vous parlez sont plus habiles que vous ne dites, mais qu'ils sont bien aise d'entretenir la passion des vieux tableaux et pour cause. |
L’ABBé. — I] y a un peuple entier que cette manie fait subsister et je ne doute pas que la manufacture des vieux tableaux ne soit encore d’un plus grand profit que celle des bustes antiques.
Quand Perrault passe à la littérature, son goût nous paraît un peu chancelant. La critique qu'il fait des anciens est faible; l'éloge qu'il donne aux modernes s'étend à des auteurs d’une évidente médiocrité, et perd toute valeur. Cependant, il ne faut pas s’y tromper, ce partisan forcené des modernes est loin de contester la beauté des ouvrages grecs ou latins. Ce n’est pas de lui que se peuvent recommander les ennemis des « humanités », ceux qui voudraient aujourd'hui proscrire des collèges l'étude des anciens. Quand le Président se demande avec horreur ce qu'il adviendrait si la thèse de l'Abbé triomphait, celui-ci répond : « Si mon sentiment venait à prévaloir, il n’arriverait rien de tout ce que vous venez de dire, on continuerait à étudier comme on a fait jusques à cette heure, les collèges n'auraient pas moins d’écoliers qu’ils en ont, il faudra toujours apprendre le grec et le latin, ce sont des langues que la religion, la jurisprudence, la philosophie et toutes les sciences qu'elle renferme, rendront à jamais nécessaires, il faudra toujours lire les anciens pour savoir ce qu’ils ont pensé, car ils ont pensé de très bonnes choses, et tout ira son même train... » En mainte occasion il proteste qu’il admire Homère, Virgile, Cicéron,
Horace et bien d’autres. Au moment où la querelle est le plus ardente, il tient à lire devant l’Académie des vers où il traduit de son mieux les Adieux d'Hector à Andromaqgue,afin d’attester qu'ilgoûte, lui aussi, les plus beaux endroits de l’/Zzade’. Et comment eût-il renié les poètes auxquels lui-même emprunte ses images, ses comparaisons, ses métaphores? Ses vers, comme tous ceux des poètes français, sont encombrés de mythologie. Écoutez ceux-ci qui sont assez agréables, et qui sont extraits de son épître à Fontenelle sur le Génie.
Que celui qui possède un don si précieux,
D'un encens éternel en rende grâce aux Cieux; Eclairé par lui-même et sans étude, habile,
Il trouve à tous les Arts une route facile ;
Le savoir le prévient et semble lui venir
Bien moins de son travail que de son souvenir. Sans peine il se fait jour dans cette nuit obscure Où se cache à nos yeux la secrète Nature,
Il voit tous les ressorts qui meuvent l'Univers; Et si le sort l’engage au doux métier des vers, Par lui mille beautés à toute heure sont vues, Que les autres mortels n’ont jamais aperçues, Quelque part qu'au matin il découvre des fleurs, Il voit la jeune Aurore y répandre des pleurs; S'il jette ses regards sur les plaines humides,
Il y voit se jouer les vertes Néréides,
Et son oreille entend tous les différents tons
Que poussent dans les airs les conques des Tritons. S'il promène ses pas dans une forêt sombre,
Il ÿ voit des Silvains et des Nymphes sans nombre, Qui toutes, l'arc en main, le carquois sur le dos, De leurs cors enroués réveillent les échos,
Et chassant à grand bruit vont terminer leur course Au bord des claires eaux d’une bruyante source. Tantôt il les verra sans arc et sans carquois
Danser durant la nuit au silence des bois
Et sous les pas nombreux de leur danse légère Faire à peine plier la mousse et la fougère, Pendant qu'aux mêmes lieux le reste des humains, Ne voit que des chevreuils, des biches et des daims.
En lisant de tels vers on se dit qu'après tout le modernisme de celuiqui les a écrits, n’est pas féroce. On songe à la remarque de La Bruyère : « On se nourrit des anciens et des habiles modernes, on les presse, onen tire le plus que l’on peut, on en renfle ses ouvrages, et quand enfin l'on est auteur, etque l'on croit marcher tout seul, on s'élève contre eux, on les maltraite, semblable à ces enfants drus et forts d'un bon lait qu’ils ont sucé, qui battent leur nourrice. »
Malheureusement Perrault ne se contentait pas de battre sa nourrice, il avait la manie de la ridiculiser. Sitôt que dans un ouvrage ancien, il découvrait ou croyait découvrir une particularité contraire aux « bienséances » de son siècle, il travestissait avec une fâcheuse irrévérence le passage qui avait cho-
qué son goût ou qu’il avait interprété de travers. Ce fut cette manière de plaisanter facile et triviale qui excita le courroux de Boileau. Celui-ci ne pardonnaït pas à Scarron ses facéties et ses caricatures, comment eût-il toléré pareille dérision dans un ouvrage où tant de méchants écrivains, ses bêtes noires, étaient loués le plus sérieusement du monde ?
Perrault relève chez Thucydide le caractère artificiel des harangues, le défaut de précision, l'absence de chronologie et aux œuvres des historiens grecs il oppose le Discours sur l'histoire universelle de Bossuet, mais il comble aussi de louanges « MM. de Cordemoy père et fils ».
Il juge que les philosophes anciens ignoraient l'ordre et la clarté, mais cite comme un modèle de ces deux qualités le 7raité de l’origine des fonlaïnes de son frère Pierre Perrault : nous avons vu ce qu'on doit penser de cet « extravagant » traité d’hydrologie.
Il permet à son Chevalier de traiter Aristote et Platon de saltimbanques, de comparer l’Hippias aux facéties que Mondor et Tabarin débitent sur le Pont-Neuf; aux dialogues de Platon il préfère ceux de Cicéron et ceux de Lucien, et au-dessus de tous ces ouvrages il place les Provinciales. Qui trouvera mauvais son enthousiasme pour Pascal? Mais la manie de comparer le conduit à confronter des livres bien dissemblables de forme et d’accent.
Il met en parallèle les fables milésiennes et le Satyricon de Pétrone avec l’'Asfrée, la Clélie, Cyrus, Cléopâtre, Don Quichotte et le Roman comique : s’il s’en était tenu à l’'Asfrée et à Don Quichotte, il eût mieux glorifié le roman moderne.
Les lettres de Vorture et de Balzac lui paraissent surpasser les épîtres de Cicéron et de Sénèque.
Il n'admire guère la prétendue « simplicité » de Démosthène, goûte davantage l’éloquence de Cicéron et cite de longs fragments des plaidoyers d'Antoine Le Maitre, s'imaginant qu'une simple prévention nous aveugle, quand nous trouvons Démosthène plus grand que cet excellent avocat!
Quant aux poètes, il déclare en se rappelant les théories de Desmarets de Saint-Sorlin, que le christianisme leur a fourni des imaginations nouvelles, que les fables du paganisme ne sont pas l'essence de la poésie, que les psaumes de David offrent de beaux modèles et que le merveilleux chrétien a renouvelé l’épopée. Si l’on soutient que les anges et les démons de M, Chapelain ont médiocrement diverti le lecteur, « cela vient de ce que M. Chapelain n'avait pas le don d’être fort divertissant ».
De tous les poètes anciens, Homère est, naturellement, le plus malmené. D'abord est-on certain qu'il ait jamais existé? Là-dessus Perrault partage les doutes de l’abbé d’Aubignac.(Onsait quelle fortune fit en Allemagne la thèse de la non-existence d'Homère.) Quoi qu'il en soit, l’ZZzade, selon lui,
n'est dominée par aucune idée morale, c'est un simple récit d'aventures. La verve de l'Abbé s'exerce abondamment sur la barbarie des mœurs, l’incohérence des caractères, la monotonie des épithètes, l’enchevêtrement des comparaisons. La familière beauté de l'Odyssée est tournée en dérision. Ici reparaît encore le goût du grotesque. — « Il n’y a rien qu'on ne tourne en ridicule quand on s'y prend comme vous le faites, » objecte le Président, et il ajoute cette remarque pleine de sens, que Perrault avait probablement entendue dans la bouche de ses adversaires : « Il faudrait voir comment cela est énoncé en grec. »
Perrault, qui ne savait pas le grec, se souvenait de la semonce un peu rude qu’il avait reçue de Racine à propos de certains textes d’Euripide. Aussi cette fois avait-il pris les devants. Prévoyant qu'on lui reprocherait d'ignorer la langue des auteurs qu il critiquait, il avait, dès le début de son dialogue sur les belles-lettres, développé cette idée que pour donner son avis sur un écrivain, il suffit d'en avoir lu les livres dans de bonnes traductions. Une traduction, pense-t-il, ne fait point connaître le style de l'original, surtout s’il s'agit de poésie, mais elle laisse voir les idées et les sentiments; bien plus, personne n’est en état de lire couramment une langue morte et d'en saisir toutes les nuances du premier coup, il vaut donc mieux laisser cette besogne difficile à un traducteur de profession
et ne pas s'astreindre à déchiffrer péniblement les textes. Paradoxe d'autant plus aventureux qu’en ce temps-là, les traductions brillaient par leur élégance et non par leur fidélité.
11 met Virgile au-dessus d'Homère, sans se dissimuler les défauts et les obscurités de l'Énéide. Il donne cette raison que Virgile est plus moderne qu'Homère. La vérité est que Perrault sait mieux le latin que le grec. A l’Jliade et à l'Énéide, il hésite pourtant à préférer les poèmes épiques de son siècle. Du moins il vante la bonne ordonnance et les caractères « louables » du Clovis de Desmarets, du Saint Louis du Père Lemoyne, de l'Alaric de Scudéri, et de la Pucelle de Chapelain!
Les chefs-d'œuvre de la tragédie et de la comédie françaises du xVII° siècle lui offrent de bons arguments en faveur de sa thèse, il jette donc dans la balance les noms de Corneille et Molière; mais Racine n’est même pas nommé.
Cette fois, Perrault ne saurait alléouer qu’il parle seulement des morts, puisque dans ce même Parallèle il cite La Bruyère et Bossuet. Quand il achève son livre, en 1692, Racine a donné son dernier chef-d'œuvre l’année précédente, et Racine est omis! Perrault a lui-même engagé les modernes à chercher dans l’Écriture sainte des sources d’inspiration, et il ne dit rien de l’auteur d'Afhalie! Perrault est cependant un honnête homme, il n’a rien d'un Trissotin, il aime les lettres d’un amour désin-
téressé, il est jaloux de la gloire de son siècle, et c’est pour la mettre au-dessus de toute contestation, qu'il a composé son Parallèle; mais Racine est son ennemi, Racine l’a blessé par quelques sarcasmes, etil croit se venger par un silence absurde. Misères de la critique littéraire! |
Un sentiment analogue le pousse à se montrer parcimonieux dans les louanges qu’il accorde à La Fontaine (encore un vivant). L'Abbé et le Chevalier citent trois de ses fables, ils y trouvent un sel « d’une espèce toute nouvelle », les anciens n'ont rien imaginé qui fût « de ce caractère ». L’éloge est timide, contraint. Et pourtant La Fontaine et Perrault appartenaient à la même génération; ils se connaissaient depuis leur jeunesse, ils s'étaient rencontrés chez Fouquet, retrouvés chez M"*° de La Sablière qui appelait Perrault « son maître ». Ils avaient en commun le goût des contes et l’amour de la campagne. Maïs rien ne détournait Perrault de son idée fixe : La Fontaine s'était publiquement rangé du parti des anciens.
Afin que la revue des genres littéraires fût complète, Perrault était obligé de parler de Ia satire, ou plutôt du seul satirique « que nous ayons aujourd'hui » : c'était ainsi qu'il désignait Boileau, sans le nommer. Il rendit hommage à son talent et lui reprocha seulement d'avoir, à limitation d'Horace, appelé par leurs noms les gens qu’il malmenait; il reconnaissait, du reste, que cettelicence avait
été reçue avec des applaudissements incroyables. Puis il allait ramasser sur le champ de bataille quatre des victimes de Boileau : Quinault, Chapelain, l'abbé Cottin, l'abbé Cassagne, et sans courroux, sans violence, il protestait contre l’affront immérité fait à d’honnêtes gens dont il avait la prudence de ne point surfaire les mérites.
Quand il eut achevé ce dialogue sur les belleslettres, il l’envoya à Boileau avec une lettre très courtoise que Boileau lui demanda de rendre publique ; elle fut donc imprimée à la suite de l'ouvrage.
Ce ton modéré, ces bons procédésallaient-ils désarmer Boileau, terminer la querelle? Perrault s’en flattait. Son illusion fut brève.
Pendant que paraissaient les trois premiers tomes des Parallèles, la dispute s'était envenimée. Les gazetiers s’en mêlaient. Bayle, dont l'autorité était considérable, se déclarait pour les modernes. Les dernières précieuses, les vieilles amies del’«illustre Sapho » se déchaïnaient contre Boileau. Les jeunes femmes savaient gré à Perrault de publier en toute occasion que leur suffrage était précieux et leur
goût délicat. En 1601, Fontenelle était reçu à l’Académie, malgré l'opposition de Racine et de Boileau. D'autre part, Boileau entrait dans une période de sa vie, morose et chagrine. Les eaux de Bourbon n'avaient point guéri sa laryngite. Qu'il était loin le temps où il disait à Guilleragues :
Aujourd'hui, vieux lion, je suis doux et traitable.
Le vieux lion rugissait dans son antre. Enfin, eût-il été disposé à signer la paix avec Perrault, quelqu'un, près de lui, n’était pas d'humeur à pardonner. Racine n’aimait pas la bagarre; il se contentait de rimer des épigrammes, mais il envoyait a la bataille son vieil ami Despréaux qui était accoutumé à donner et recevoir des horions, il se chargeait seulement de choisir et de fourbir les armes. Une de ses lettres nous le fait voir relisant Denys d'Halicarnasse à l'intention de Boileau ; il s'écrie : « Mais M. Perrault ne peut-il pas avoir quelque ami qui lui fournisse des mémoires ? »! Un tel ami ne fit jamais défaut à Boileau.
On veut croire cependant que Racine n’a été pour rien dans la première opération de la campagne : elle fut désastreuse pour Boileau.
Perrault avait traité de galimatias le début d’une des odes de Pindare. Désespérant de révéler la