‹ Les PerraultChapitre 27 sur 60 · BOILEAU · texte numérisé non relu

BOILEAU

Gravure DE DREvVEr, d'après le portrait de RiGauLr.

beauté pindarique à des gens qui ne savaient pas le grec, Despréaux pensa qu'il leur en ferait sentir quelque chose, s’il composait lui-même une ode française à la manière de Pindare, une ode « pleine de mouvements et de transports où l'esprit paraît plutôt entraîné du démon de la poésie que guidé par la raison ». Il eût été sage à lui de suivre sa vieille et fidèle amie, la raison, qui lui avait inspiré tant de bons vers, et de ne point s’abandonner au « démon de la poésie » qui, ce jour-là, lui joua un méchant tour. Il eût surtout mieux fait de ne pas terminer cette Ode sur la prise de Namur par une strophe qui, assurément, n’a rien de pindarique :

Pour moi, que Phébus anime De ses transports les plus doux, Rempli de ce dieu sublime,

Je vais, plus hardi que vous, Montrer que sur le Parnasse, Des bois fréquentés d'Horace Ma muse dans son déclin

Sait encore les avenues,

Et des sources inconnues

À l’auteur de Saint Paulin.

L'auteur de Saint Paulin crut devoir, à sontour, se livrer au « démon de la poésie ». Boileau avait chanté la prise de Namur : il chanterait les conquêtes du roi en Flandre, et le ferait à sa façon, qui n'était pas celle de Pindare, assurait-il, nous

le croyons volontiers. Le lyrisme de Perrault vaut celui de Boileau. 4 "

Malheureusement les deux adversaires ne s’en tiennent pas à cette joute inoffensive. Pendant plus d’un an, ils vont se jeter à la tête de la prose et des vers, des préfaces, des lettres, des « réflexions » et des satires. Dès lors, de l’idée maîtresse qui semblait faire le fond du débat, il n'est plus guère question. I1 s’agit bien des anciens, des modernes et du progrès indéfini de l'esprit humain ! C’est une simple rixe, et le public se divertit à regarder les deux vieux poètes en train de se sourmer.

Pour comprendre leur mutuelle aversion regardez les deux adversaires. Voyez Boileau : une incurable maladie du larynx, une cruelle affection de vessie et surtout la dévorante passion de la littérature — la seule qu'il ait connue, mais il l’a éprouvée jusqu’à la frénésie — ont creusé et décharné son visage. On est attiré par la noblesse de ce front élevé qu’encadrent les boucles de la perruque, par ce regard droit et fier; maïs le nez qui pointe, les joues qui se plissent, les lèvres qui se serrent, trahissent l’amertume et annoncent le sarcasme. À côté de cette figure ravagée et mobile, considérez la bonne face, grave et tranquille de Perrault vieilli. Dans le portrait de sa jeunesse (trente-sept ans) d’après Le Brun on surprenait quelque chose de décidé, de volontaire. I1 n’en reste plus trace dans cetteimage nouvelle. Les années ont passé : Perrault s'est marié ; il goûte

ver LES PERRAULT ET BOILEAU 179

les joies de la famille: il a engraissé. C’est un vieillard sérieux et courtois qui croirait manquer à sa dignité d'académicien s’il se faisait peindre le col ouvert, comme ce débraillé de Despréaux.

Perrault garde quelque temps l'avantage du sanofroid et de la courtoisie, mais, lorsqu'il voit ses frères attaqués par Boileau, il perd la tramontane. D'ailleurs il devient surtout injurieux, lorsqu'il parle la langue des dieux ; la rime le mène alors où elle veut, la mesure du vers l’oblige aux épithètes les plus outrageantes. Il ne faudrait jamais se chamaïller en alexandrins.

Boileau reproche à cet «homme sans aucun goût » d’avoir dit, entre autres sottises, que La Clélie et les opéras sont des modèles du genre sublime. — Je n'ai jamais rien dit de pareil, riposte Perrault, et il a raison.

Réveillant le souvenir de ses anciennes disputes avec le médecin architecte, Boileau s’en prend à toute la famille Perrault. L'autre relève ces insinuations et en profite pour rappeler que les deux frères de Boileau furent ses obligés.

Sur ces entrefaites, Boileau publie sa satire contre les Femmes et Perrault y peut lire que certaine précieuse

S'étonne cependant d'où vient que chez Coignard Le Saint Paulin écrit avec un si grand art,

Page 1