V. — PERRAULT ET LES MORALISTES
Les folkloristes n’ont pas été les seuls à malmener notre ami Perrault. Les moralistes s’en sont aussi mêlés, et ils ont presque accusé cet honnête homme de pervertir la jeunesse. Lui-même s’est offert à leurs coups lorsque, pour se faire pardonner la frivolité de ses contes, il a prétendu avec un peu trop d’insistance prouver leur utilité morale. Conteurs et poètes avaient autrefois l'habitude respectable, mais dangereuse, de vouloir enseigner la vertu. La Fontaine assurait que ses fables servaient à former « le jugement et les mœurs » et rendaient les hommes « capables de grandes actions. » Perrault qui, à la vérité, s’y connaissait en morale mieux que La Fontaine, réprouvait la licence des fables anti-
ques, mais ajoutait :
Il n’en est pas de même des contes que nos aieux ont inventés pour leurs enfants. Ils ne les ont pas contés avec l'élégance et les agréments dont les Grecs et les Romains ont orné leurs fables; mais ils ont toujours eu
grand soin que leurs contes renfermassent une morale louable et instructive. Partout la vertu y est récompensée et le vice y est puni. Ils tendent tous à faire voir l’avantage qu’il y a d’être honnête, patient, avisé, laborieux, obéissant et le mal qui arrive à ceux qui ne le sont pas.
Et, pour que personne ne s’y trompât, il fit suivre chaque conte de quelques vers où ïl tirait la morale de l’histoire.
On se passerait quelquefois des maximes que La Fontaine a cousues à ses apologues pour obéir à la loi du genre. Les moralités de Perrault ne sont pas seulement superflues; galantes ou plaisantes, elles forment un contraste désagréable avec la fine bonhomie du récit. Quand on est sous le charme des aventures de la Belle au Bois dormant, ikest Cruel de lire céci :
Attendre quelque temps pour avoir un époux Riche, bien fait, galant et doux, La chose est assez naturelle ;
Mais l’attendre cent ans et toujours en dormant, On ne trouve plus de femelle Qui dormit si tranquillement.
En vérité, comment les fables recueillies par Perrault pourraient-elles être des leçons de vertu? Si l'on veut qu'à l’origine elles aient figuré des phénomènes naturels, comme le jour et la nuit, l'hiver et le printemps, elles n’ont rien à voir avec
la morale. Mais prenons-les telles que Perrault les a trouvées dans la tradition populaire. Est-ce que dans ses proverbes et ses contes le peuple s’est jamais soucié de moraliser? Il tâche de se donner à lui-même le spectacle du monde, il y cherche un délassement, une consolation ou une revanche. Ce qu'on nomme la sagesse des nations n’est un code ni d'héroïsme ni de probité, c’est le manuel du savoir-faire.
Ces histoires dépourvues de morale, Perrault les a répétées en toute candeur. Parfois il voyait bien que ma mère Loye lançait ses personnages dans des aventures singulières, que le vice était souvent puni, mais que la vertu n'était pas toujours récompensée. [1 avait bon cœur, il tâchait d’adoucir un peu l’amertume de la version populaire, mais il savait aussi qu'on n'amuse pas les petits enfants avec des apologues de sermonnaire et des images de sainteté.
Il est surtout deux contes, Le Petit Poucet et le Chat botté, dont on peut difficilement dire qu'ils prêchent la morale.
C’est un bon garçon, brave et débrouillard, que le Petit Poucet. On lui pardonne de faire égorger par leur père les sept petites ogresses : c'est sa seule ressource s’il veut échapper à la mort et sauver ses frères. Il vole les bottes de l’ogre endormi : Perrault l’excuse en remarquant que l’ogre ne se servait de ses bottes que pour courir après les petits
enfants. Mais, muni des bottes de sept lieues, il s’en va trouver l'épouse de l’ogre qui, la veille, lui avait charitablement offert l'hospitalité, il raconte a la bonne femme une histoire de brigands, et se fait ainsi livrer toutes les richesses de l’ogre. Il semble bien que la morale la moins austère doive réprouver pareil chantage. Perrault s’en est aperçu; aussi s'est-il empressé d'ajouter que « des gens » donnent à l’histoire un autre dénouement.
Ils assurent que lorsque le Petit Poucet eut chaussé les bottes de l’ogre, il s'en alla à la cour, où il savait qu'on était fort en peine d’une armée qui était à deux cents lieues de là, et du succès d’une bataille qu’on avait donnée. Il alla, disent-ils, trouver le roi et lui dit que, s'il le souhaitait, il lui rapporterait des nouvelles de l’armée avant la fin du jour. Le roi lui promit une grosse somme d'argent s'il en venait à bout. Le petit Poucet rapporta des nouvelles dès le soir même; et, cette première course l'ayant fait connaître, il gagnait tout ce qu'il voulait; car le roi le payait fort bien pour porter ses ordres à l’armée ; et une infinité de dames lui donnaient tout ce qu'il voulait pour avoir des nouvelles de leurs amants, et ce fut là son plus grand gain.
Ce dénouement est un peu moins immoral que le premier, mais est-ce la vertu toute pure qui est récompensée dans la personne du Petit Poucet ?
Quant aux fourberies du Chat botté, Perrault ne cherche même pas à les excuser. Dans la crainte d'être mis en gibelotte par son maître afflamé, le
chat machine la plus ingénieuse des escroqueries : du pauvre fils du meunier il fait cet opulent marquis de Carabas auquel le roi donnera sa fille, et, grâce a ce bon tour, il mourra dans la peau d’un grand seigneur. Voilà un personnage proche parent des Scapin et des Crispin de la comédie. Depuis le Roman de Renart, les héros de cette trempe sont assez populaires en France. Les exploits du maître Chat suggèrent à Perrault cette maxime judicieuse :
L'industrie et le savoir-faire Valent mieux que les biens acquis.
Sans doute ; mais pour avoir si gentiment conjuré le mauvais sort, le Chat et son maître n’en sont pas moins dignes d'aller ramer sur les galères du roi.
Les moralistes ont donc raison de raïller Perrault quand il s'imagine ingénument que ses contes sont bons à inspirer l'horreur du vice et l’amour de la vertu ; maïs ils ont tort de croire que ces petits récits peuvent corrompre des imaginations enfantines. Les petits qui les écoutent sont tout entiers aux péripéties de l’histoire et ne réfléchissent pas à la leçon qu'on en pourrait tirer, ils n’y songent que si l’on prend la peine de la souligner et de l’expliquer. C’est ce que Perrault a tenté dans ses malencontreuses « moralités » : mais qui lit les « moralités » de Perrault ?
RAR ERA RMI
| La Fable a des charmes si doux Pour ces jeunes Enfans dont lime est innocente, Que même SOUS la, forme et des Ours et des Loups ; Son J'unple recit les enchante .