FRONTISPICE DEULA TRADUCTION DES FABLES ‘DE FAËRNE
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LES CONTES DE FÉES Év330
Remarquons en passant que la leçon s'adresse moins souvent aux enfants qu’à leurs parents. Ce sont toujours ces derniers qui, dans les contes, jouent le vilain rôle; c’est par leur faute que les enfants sont malheureux. Peau d'âne est réduite à la condition la plus misérable, à cause de la passion
incestueuse de son père. La Belle au bois dormant
et Cendrillon sont toutes deux victimes de la méchanceté de leur marâtre. Dans les Fées, une mère dénaturée cause l’infortune d’une de ses filles. Dans Le Petit Poucet des parents inhumains cherchent à se défaire de leurs enfants. C’est donc aux grandes personnes qu'il faudrait recommander de méditer les contes de Perrault; mais, tout de bon, à n'importe quel âge, est-il utile de les méditer? le plus sage est de les prendre pour ce qu'ils sont, des contes, rien que des contes :
Contons, mais contons bien, c’est le point principal.
disait La Fontaine. Perrault a très bien conté. Enfin, ces fables étaient inoffensives, au temps de Perrault : déjà les enfants n’y croyaient plus qu’à demi. Le Progrès que Perrault a tant célébré, a peu à peu avancé l’âge du scepticisme. Il y a une soixantaine d'années, Sainte-Beuve comparait l’enfant qui écoutait un conte de fées à celui qui « attend avec impatience et un peu de crainte ce qui descend par la cheminée dans la nuit de Saint-Nicolas ou
ce qu’on trouve dans ses petits souliers le matin de Noël : « Je sais bien que c'est « maman qui le met, mais c'est égal. » Sainte-Beuve ajoutait : « Il se vante, le petit esprit fort! Il n’est pas bien sûr que ce soit sa maman. Son imagination et sa raison se combattent ; c’est l’heure du crépuscule qui finit et de l’aube blanchissante. » Aujourd'hui, elle est passée cette heure charmante, il est fini le combat de l'imagination et de la raison. Les enfants vivent en T.S.F., ce que naguère Gérard d'Houville traduisait par le Temps Sans Fées. Ce qui n'empêche pas les contes de Perrault, auxquels personne ne croit plus, de conserver une éternelle jeunesse par la grâce de l’art et le prestige du style.
Après qu'il eut publié ses contes, Perrault ne sortit plus de sa retraite. Dévoué à la mémoire de son frère Claude, il réunit et publia les ouvrages de science et d'architecture que celui-ci avait laissés. Puis, rappelant tous les souvenirs de sa vie, il se mit à écrire pour ses enfants ces Mémoires sur lesquels nous n'avons pas à insister, car nous avons cité plusieurs extraits propres à en faire goûter toute la simplicité et toute la bonhomie. Ce manuscrit inachevé portait la date de 1702.
L'année suivante, la nuit du 15 au 16 mai, Perrault mourut dans sa maison de la place de l’Estrapade. Le lendemain soir, on l’enterra dans l’église de Saint-Benoît. Tandis que le convoi descendait la rue Saint-Jacques, précédé de la croix et accompagné du chant des psaumes, parmi les flambeaux de cire et les candélabres d'argent, le petit peuple se mettait aux fenêtres pour saluer une dernière fois ce vieux bourgeois qu’il voyait chaque jour se rendre aux offices de sa paroisse. Les pâtissiers et les traiteurs, fort nombreux dans le voisinage de la Sorbonne, sortaient de leurs boutiques, et l’on voyait sur le pas de leur porte des rôtisseurs, « la lardoire à la main et la queue de renard sur l'oreille ». Des galopins se montraient une vieille paysanne en sabots qui portait une quenouille et marchait parmi les servantes de la famille : c'était ma mère Loye, elle pleurait tout en disant ses patenôtres, car les fées sont bonnes chrétiennes.
Le convoi s'arrêta devant le portail de l’église de Saint-Benoît qu'on avait longtemps nommé le Bétourné, c'est-à-dire le mal tourné, son maîtreautel étant à l'occident, mais qu'on nommait le Bientourné, depuis qu il était orienté selon l’usage. Le cercueil de Charles Perrault fut transporté et inhumé non loin de la sépulture de Claude, qui, de son vivant, avait été, lui aussi, paroïissien de Saint-Benoît, et avait dessiné de beaux chapiteaux corinthiens pour le rond-point de l'église, Ce fut
ainsi que l’auteur de Cendrillon et l'auteur de la colonnade du Louvre reposèrent l’un près de l'autre, unis dans la mort comme ils l'avaient été dans la vie, sous le pavé de Saint-Benoît Le Bientourné.
Le 3 juillet, Boileau écrivait à Brossette :
« Pour ce qui est de M. Perrault, je ne vous ai point parlé de sa mort, parce que franchement je n’yai point pris d'autre intérêt que celui qu on prend à la mort de tous les honnêtes gens. Il n'avait pas trop bien reçu la lettre que je lui avais adressée dans ma dernière édition, et je doute qu'il fût content. J'ai pourtant été au service que lui a fait dire l’Académie, et M. son fils m'a assuré qu’en mourant il l'avait chargé de me faire de Sa Dart de grandes honnétetés et de m'assurer qu'il mourait mOn SETVILEUT. »
Infortuné Boileau! Il a rendu à la poésie française les services les plus éclatants ; il avait toutes les qualités d’un bon critique, le discernement, la droiture et le courage ; il s’est rarement trompé sur les auteurs de son temps, il a aimé et défendu les plus grands d’entre eux... Et cependant il ne s’est pas douté un instant que Perrault fût l’auteur d’une œuvre immortelle ! Du reste Perrault lui-même ne s’en doutait pas davantage.
Voici un poète malhabile et dont pas un seul vers n'est resté dans la mémoire des hommes, un
défenseur des modernes à qui ses amitiés font per-
dre le goût et le jugement, un détracteur de l’antiquité qui par son ignorance du grec s’enlève tout crédit, un avocat du progrès qui ruine lui-même sa théorie en annonçant une décadence prochaine... et ce même homme écrit un jour un tout petit livre qui fera les délices de la postérité. Il sera un des écrivains français les plus populaires, au vrai sens du mot. Les artistes ne se lasseront pas d'illustrer ses contes, les musiciens de les mettre en musique. Les noms et les propos de ses personnages deviendront proverbes, et tant qu'il y aura des Français de France, on les entendra parler de la pantoufle de Cendrillon, des bottes du Petit Poucet, du château de la Belle au Bois dormant et des femmes de la Barbe-Bleue. Attrape, Boileau !
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