‹ Les PerraultChapitre 43 sur 60 · Jal. Dictionnaire · texte numérisé non relu

Jal. Dictionnaire

travaillé depuis deux ans, mais dans l'intervalle Perrault a produit son projet, et rien ne prouve que Le Vau n’y ait pas puisé l’idée d’un péristyle. D'ailleurs les colonnes y sont accouplées dans le sens de la profondeur et non point placées côte à côte sur le même plan, comme dans la conception de Perrault.

Projet de Léonor Houdin. — On peut voir au Cabinet des Estampes deux plans et une élévation du Louvre par Léonor Houdin. L'élévation ne porte aucune date. On y remarque un péristyle très étroit avec des colonnes isolées, mais si l’on se reporte aux plans qui sont datés de 1661, on s'aperçoit qu'ils ne concordent pas avec le dessin de la façade, et l’on peut se demander si ce projet n’est pas, lui aussi, postérieur à celui des Perrault.

Le mémoire anonyme. — L'auteur de ce mémoire préconise pour la façade du Louvre une colonnade basse entre deux pavillons d’angle très élevés. M. Hautecœur date ce document de 1665 avec beaucoup de vraisemblance. Il n’a donc pu influer sur la conception de Perrault, qui remonte au début de 1664.

Admettons que l’idée fût dans l'air, admettons même si l'on veut, que Perrault ait eu connaissance des dessins de Le Vau le jeune et de Léonor Houdin, nous ne sommes pas encore au vif de la controverse. La gloire de Perrault n'est pas d'avoir bâti #re colonnade, ce type d’architecture n’était pas nouveau, mais bien d’avoir édifié /a colonnade du Louvre avec ses admirables proportions, établi un accord merveilleux entre les dimensions du péristyle et celles des pavillonsd’angle, imaginé pour les colonnes, les murailles et les plafonds de la galerie un décor d’une souveraine élégance. Qu'on nous prouve donc que Le Vau a participé à la création de toutes ces beautés.

M. Hautecœur a découvert au Musée du Louvre un plan qu'une étude attentive de l'écriture de Dorbay lui

permet d'attribuer à cet architecte, et qu’une suite de remarques ingénieuses et probantes l'autorise à dater de 1667. Ce plan aurait donc été dressé dans l'atelier de Le Vau pour se conformer aux intentions de Louis XIV qui venait de choisir le projet d’une façade avec péristyle, c’est-à-dire le projet de Perrault.

C’est sur ce plan que la construction est commencée, dès 1667; mais en 1668 Perrault obtient qu’un plan rectificatif soit substitué au plan de 1667 : la colonnade est élargie et le bâtiment du Sud, alors à peu près achevé, sera masqué d'une façade nouvelle en harmonie avec la façade de la colonnade. Dès lors Perrault proposera tous les plans pour l'achèvement du Louvre. Le Vau jusqu'à sa mort (1670) ne s'occupe plus que des travaux de Versailles.

Voici résumé aussi fidèlement que possible, l’exposé de M. Hautecœur. Nous avouons n'y rien trouver qui puisse faire attribuer à Louis Le Vau une part, si minime soit-elle, dans l'achèvement du Louvre. Le plan de 1667 a été donné dans son « agence » dont Dorbay était le chef. Mais ce plan est celui qu'il a combattu dans le conseil des bâtiments, et qu'il est obligé de faire mettre au net par Dorbay, puisque telle a été la volonté du Roi. Ensuite il a cherché à sauver la façade du sud qui était son ouvrage ; il n'y a pas réussi. Enfin, à partir de 1668, Dorbay ne fera plus qu’exécuter, sauf quelques corrections parfois malheureuses, les plans arrêtés par Perrault, et conduira les travaux d’abord comme représentant de son beau-père, puis par lui-même.

Et ainsi se trouve confirmé, presque point par point, le récit de Charles Perrault dans ses Mémoires.

Perrault et Quinault furent liés dès la jeunesse. En toute occasion, Perrault prit la défense de son ami, ce qui lui attira, comme on l’a vu, l’animosité de Racine.

Après les premières attaques de Boileau contre Quinault, Perrault qui, semble-t-il, entretenait alors d'assez bonnes relations avec son futur adversaire, chercha à réconcilier les deux poètes. Voici comment cette tentative inutile nous est contée par l'architecte Boffrand auteur d'une Vie de Quinault placée en tête du 7héâtre de Quinault (édition de 1715) :

« Quelques amis voulurent réconcilier Despréaux et Quinault. Perrault leur donna à tous deux un repas chez lui où d’autres personnes se trouvèrent pour être témoins de leur réconciliation. Elle fut très sincère de la part de Quinault, mais elle ne fut qu’apparente du côté de Despréaux. Car Quinault le regardant comme un de ses meilleurs amis, et ayant oublié le passé, le pria à dîner chez lui avec toute la compagnie qui les venait de reconciller. Despréaux ne jugea à propos de s'y trouver que pour avoir sujet de récidiver dès sa troisième satire. Un pareil procédé fit que tout ce qu'il y avait d'honnêtes

gens regardèrent Despréaux de mauvais œil. Desmarets le lui a même reproché de la sorte! :

On te fit un festin pour embrasser Quinault : Tous deux, en bons amis, vous fîtes bonne chère; Lui, que le ciel forma libéral et sincère,

Bientôt en son logis te fit un grand repas;

Mais après peu de jours, ilne t'en souvint pas. »

Perrault a rapporté dans un des dialogues du Parallèle (t. II], p. 234) comment 1l fut amené à plaider la cause de Quinault contre ceux qui critiquaient ses opéras et poussaient Lulli à choisir un autre poète.

« Quand il entra dans le monde, et qu'il fit jouer ses premières comédies, ce fut une affluence de spectateurs incroyable, et des applaudissements qu'on entendait des rues voisines. Les prétendus connaisseurs ayant conclu par leurs profonds raisonnements qu un jeune homme ne pouvait pas entendre le théâtre, dirent qu'il y avait à la vérité quelque lueur d'esprit dans ses comédies; mais qu'il n y avait point d'art ni de conduite, comme s’il y avait un plus grand art que celui de charmer tous ses auditeurs, et de les faire revenir trente fois de suite à la même comédie. La vérité est que ses tragédies et ses comédies ne sont pas toutes dans la dernière régularité, mais qui ne sait qu'en fait de comédies, quelques légers défauts ne les empêchent pas d’être belles. Quant il vint à faire des opéras un certain nombre de personnes de beaucoup d'esprit et d’un mérite distingué, se mirent en fantaisie de les trouver mauvais, et de les faire trouver tels par tout le monde. Un jour qu'ils soupaient ensemble, ils s’en vinrent sur la fin du repas vers Monsieur de Lulli, qui était du souper, chacun le verre à la

1. Desmarets de Saint-Sorlin, Défense du poème héroïque, p. 134.

Le

“tr, main, et lui appuyant le verre sur la gorge, se mirent à à crier : renonce à Quinault, ou tu es mort! Cette plaisanterie ayant beaucoup fait rire, on vint à parler sérieusement, et l’on n’omit rien pour dégoûter Lulli de la poésie de Monsieur Quinault; mais comme ils avaient affaire à un homme fin et éclairé, leurs stratagèmes ne firent que blanchir. L'on parla de moi dans cette rencontre, et l’un de ces Messieurs dit avec bonté, que c'était une chose fâcheuse que je m'opiniâtrasse toujours à vouloir soutenir Monsieur Quinault, qu'il est vrai que j'étais son ancien ami, mais que l'amitié avait ses bornes, et que Monsieur Quinault étant un homme noyé je ne ferais autre chose que de me noyer avec lui; en un mot, que si j'avais un ami dans la compagnie, cet ami devait m'en avertir charitablement. Monsieur D... qui avait de la bonté pour moi, et chez qui se donnait le repas se chargea de cette commission. Après qu'il m'eut fait sa salutaire remontrance, et que je l’en eus remercié, je lui demandai ce que ces Messieurs trouvaient tant à reprendre dans les opéras de Monsieur Quinault. « Ils trouvent, me dit-il, que les pensées n’en sont pas assez nobles, assez fines, ni assez recherchées, que les expressions dont il se sert sont trop communes et trop ordinaires, et enfin que son style ne consiste que dans un certain nombre de paroles qui reviennent toujours. — Je ne suis pas étonné, lui répondis-je, que ces Messieurs qui ne savent ce que c'est que musique, parlent de la sorte, mais vous, Monsieur, qui la savez si parfai- tement, qui en connaissez toutes les finesses, et à qui la "France doit cette propreté et cette délicatesse dans le chant que toutes les autres nations n’ont point encore, ne voyez-vous pas que si l’on se conformait à ce qu'ils disent on ferait des paroles que les musiciens ne pourraient chanter, et que les auditeurs ne pourraient

æntendre. Vous savez que la voix, quelque nette qu'elle soit, mange toujours une partie de ce qu'elle chante, et que quelques naturelles et communes que soient les pensées et les paroles d'un air, on en perd toujours quelque chose : que serait-ce si ces pensées étaient bien subtiles et bien recherchées, et si les mots qui les expriment étaient des mots peu usités et de ceux qui n'entrent que dans la grande et sublime poésie, on n’y entendrait rien du tout. Il faut que dans un mot qui se chante la syllabe qu'on entend fasse deviner celle qu'on n'entend pas, que dans une phrase quelques mots qu'on a ouïs fassent suppléer ceux qui ont échappé à l'oreille, et enfin qu’une partie du discours suffise seule pour le faire comprendre tout entier. Or cela ne se peut faire à moins que les paroles, les expressions et les pensées ne soient fort naturelles, fort connues et fort usitées; ainsi, Monsieur, on blâme Monsieur Quinault par l’endroit où il mérite le plus d’être loué, qui est d'avoir su faire avec un certain nombre d'expressions ordinaires, et de pensées fort naturelles, tant d'ouvrages si beaux et si agréables, et tous si différents les uns des autres. Aussi voyez-vous que Monsieur de Lulli ne s’en plaint point, persuadé qu'il ne trouvera jamais des paroles meilleures à être mises en chant et plus propres à faire paraître sa musique. La vérité est qu'en ce temps-là, ] étais presque le seul à Paris qui osât se déclarer pour Monsieur Quinault, tant la jalousie de divers auteurs s'était élevée contre lui, et avait corrompu tous les suffrages et de la Cour et de la Ville; mais enfin j'en ai eu satisfaction. Tout le monde lui a rendu justice dans les derniers temps, et ceux qui le blâmaient le plus ont été contraints par la force de la vérité, de l’admirer publiquement, après avoir connu qu'il avait un génie particulier pour ces sortes d’ou-

vrages. »

Versailles est le « lieu de la scène » choisi par Perrault pour ses dialogues du Parallèle. Les personnages s'arrêtent devant les diverses beautés du château et les commentent, tout en poursuivant leur causerie sur les anciens et les modernes. Nous rassemblons ici quelques indications qui nous sont ainsi données sur les dehors des bâtiments et sur les appartements royaux. Cette description, croyons-nous, n'a pas encore été citée par les historiens de Versailles. Elle n'offre pas la grâce de celle dont, vingt années auparavant, La Fontaine avait fait le cadre de sa Psyché, mais elle n'est pas dépourvue d'agrément, et peut-être y découvrira-t-on quelques détails bons à glaner, si l’on veut connaître le Versailles de Jules-Hardouin Mansart, le Versailles de 1688. C’est du 30 octobre 1688 qu'est l’achevé d'imprimer du premier tome du Parallèle.

A cette date les nouvelles constructions, commencées en 1680 sur les plans etsous la conduite de Jules-Hardouin Mansart, sont presque toutes élevées. Si les travaux de l'aile du Nord ne sont pas encore terminés, l'aile du Midi est bâtie et habitée. Il ne manque plus rien à la décoration de la galerie des Glaces. Dansles appartements,

selon le mot de M°° de Sévigné, « tout est grand, tout est magnifique ». Les bronzes qui doivent orner le parterre d'eau sont encore à la fonte, mais, dans les jardins et les bosquets, l'œuvre de Le Nôtre est réalisée. I] y aura encore à Versailles des remaniements et des adjonctions : la chapelle ne sera terminée qu'en 1710; tant que Louis XIV vivra, son palais sera dans un « perpétuel devenir »; mais dans son ensemble, le Versailles d'alors est à peu près celui que nous avons aujourd’hui sous les yeux.

Les cours du château. —« Cette première cour, comme vous voyez, est fort vaste, cependant tous les bâtiments qui sont aux deux côtés, ne sont que pour les quatre secrétaires d'état. La seconde cour où nous allons entrer, et que sépare cette grille dorée, dont le dessin et l’exécution méritent qu'on la regarde, n'est pas si grande, mais ces deux portiques de colonnes doriques, l’architecture du même ordre qui règne partout et la richesse des toits dorés la rendent beaucoup plus belle. Là sont les officiers principaux que leurs charges et la nature de leurs emplois obligent d'être plus proches de la personne du Roi. Cette troisième cour où l’on monte par quatre ou cinq marches, et qui est, comme vous voyez, toute pavée de marbre, est encore moins grande et plus magnifique que les deux autres, les bâtiments qui l'environnent ornés d'architecture et de bustes antiques, comprennent une partie du petit appartement du roi, d’où l'on passe à ces grands et superbes appartements dont vous avez tant oui parler dans le monde. » |

Le Grand escalier !. —« Cet escalier est singulier en son espèce. La richesse des marbres et l'éclat de cette balustrade de bronze doré qui vous surprend ne sont rien en

1. Cet escalier, dit des Ambassadeurs, construit par Dorbay, fut détruit en 1752.

comparaison de la peinture du plafond! Ce sont les neuf Muses diversement occupées à consacrer à l’immortalité le nom du monarque qu’elles aiment et qui fait désormais l’unique objet de leur admiration... J'aime à voir ces galeries où l’œil est trompé, tant la perspective y est bien observée, les diverses nations des quatre parties du monde qui viennent contempler les merveilles de ce palais et surtout y admirer la puissance et la grandeur du maître. La fierté de cet Espagnol un peu mortifié de ce qu'il voit me fait plaisir, Je n'aime pas moins la surprise du Hollandais, mais les lunettes de ce Monsignor étonné de voir quelles gens nous sommes présentement dans tous les arts, me réjouissent extrêmement. »

Le grand appartement. — « Il faut remarquer que les marbres de toutes les pièces de cet appartement sont différents les uns des autres,et vont toujours en augmentant de prix et de beauté. Ceux de la pièce où nous sommes et des deux qui suivent, sont marbres tirés du Bourbonnais et du Brabant, ensuite sont les marbres du Languedoc et des Pyrénées, puis ceux d'Italie et enfin ceux d'Égypte qui devraient moins être appelés des marbres que des agathes. Vous regardez cette figure avec attention. Il est vrai qu’elle est antique et fort belle. C’est Cincinnatus qu’on va prendre à la charrue pour commander l’armée romaine... Je vous demande en grâce sur les peintures de ce plafond. — Ces peintures sont fort Jolies. Cette Vénus au milieu des trois Grâces? n'est pas mal dessinée. Les héros et les héroïnes de ces quatre coins qui liés de chaînes de fleurs regardent la déesse avec respect et en posture suppliante, font assez bien leur effet... — L'appartement où nous sommes et celui qu'occupe

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