‹ Les PerraultChapitre 44 sur 60 · Peint par Houasse · texte numérisé non relu

Peint par Houasse

Madame la Dauphine étaient originairement de sept pièces chacun, mais l’admirable galerie que nous allons voir en a emporté quelques-unes. Le nombre de sept donna la pensée de consacrer chacune de ces pièces à une des sept planètes. La salle des gardes fut destinée à Mars, l’antichambre à Mercure, la chambre au Soleil, le cabinet à Saturne, et ainsi des autres. Le dieu de la planète est représenté au milieu du plafond et dans un char tiré par des animaux qui lui conviennent, et estenvironné des attributs des influences et des génies qui lui sont propres. Dans les tableaux des quatre faces des côtés sont représentées les actions des plus grands hommes de l’antiquité qui ont du rapport à la planète qu'ils accompagnent, et qui sont aussi tellement semblables à celles de Sa Majesté, que l’on y voit en quelque sorte toute l’histoire de son règne, sans que sa personne y soit représentée. — Voilà Auguste qui reçoit cette célèbre ambassade des Indiens où on lui présenta des animaux qu’on n'avait point vus à Rome. Je vois là dessous les célèbres ambassades que le roi a reçues des régions les plus éloignées. Ptolémée que voilà au milieu de ses savants et Alexandre qui ordonne ici à Aristote d'écrire l'histoire naturelle, font penser aux grâces que Sa Majesté répand sur lesgens de lettres, et à tout ce qu’elle a fait pour l’avancement des sciences. — Vous avez pu voir dans la Salle des gardes, où nous venons de passer, des héros qui défont leurs ennemis et d'autres qui reviennent triomphants. Il est encore plus aisé d’en faire l'application. — Voici des vases d'orfèvrerie qui méritent assurément d'être regardés et qui le méritent encore plus par la beauté de l’ouvrage que par la richesse de la nature... Ces vases sont d'un maître orfèvre à Paris, le sieur Ballin. — Voilà un

1. (Il y avait des tables d'une sculpture et d’une ciselure si admi-

beau Paul Véronèse, ce sont les Pêlerins d'Emmaïñs. — Celui qui est opposé en symétrie est la Famille de Darius de M. Le Brun. — Voilà le Sasnt Michel et la Sainte famille [de Raphaël]. »

Le Salon de la Guerre. — « Ce salon-ci est le salon de la Guerre; celui que nous trouverons à l’autre bout de la galerie est le salon de la Paix. Considérez bien, je vous prie, le mouvement, le trouble et l'agitation qui se trouvent dans toutes les figures de ce tableau, afin que vous ayez plus de plaisir à contempler le repos, la douceur et la tranquillité des personnages de celui de la Paix. »

La Galerie des Glaces.— « Entrons dans la Galerie et appliquons-nous à y découvrir les principales actions de Louis le Grand à demi cachées sous le voile agréable d’une ingénieuse allégorie…. »

[Il est à remarquer que Perrault après avoir longuement loué et commenté la Famille de Darius, ne dit presque rien de l’admirable décoration de la Galerie des Glaces par Le Brun|.

Les appartements de l'aile du Midi. — « Quelle prodigieuse suite d'appartements! — Je doute qu’on en ait

rables, que la matière toute d'argent et toute pesante qu’elle était, faisait à peine la dixième partie de leur valeur. C’étaient des torchères ou de grands guéridons de huit à neuf pieds de hauteur, pour porter des flambeaux ou des girandoles, de grands vases pour mettre des orangers, et de grands brancards pour les porter où on aurait voulu, des cuvettes, des chandeliers, des miroirs, tous ouvrages dont la magnificence, l’élégance et le bon goût étaient peut-être une des choses du Royaume qui donnaient une plus juste idée de la grandeur du Prince qui les avait fait faire. Ils ont été fondus pour fournir aux dépenses de la guerre. Nous avons perdu par là un des grands ornements de notre siècle, et un monument éternel de la gloire de la nation, qu’elle aurait pu opposer et à l'antiquité la plus savante dans les beaux-arts, et à tous les siècles qui l'ont suivie; mais le Roi a bien voulu sacrifier au bien public ces marques de sa magnificence, et disposer ses sujets par un exemple si singulier à faire de bon cœur la même chose de leurs plus beaux meubles d’argenterie. » Perrault. Hommes illustres. — Claude Ballin, orfévre.

jamais vu de pareillet. C'est une des ailes du grand corps de logis que nous venons de voir, on achève de bâtir l'autre qui lui fait symétrie. »

Le Petit appartement.— «Nous pourrions retourner sur nOS pas, mais il vaut mieux pour voir toujours choses nouvelles, passer par le grand corridor pavé de marbre qui sert de dégagement aux pièces de ces appartements. — Ce corridor nous mènera au petit appartement du Roi. C'est là que vous aurezcontentement, vous qui aimez les beaux tableaux, vous n'en avez peut-être jamais tant vu, ni de si beaux dans tous vos voyages. »

Les appartements du rez-de-chaussée. — « Voici encore une étrange profusion de marbres, il ne se peut rien de mieux entendu pour un appartement destiné à des bains. Cette cuve de jaspe a pour le moins douze pieds de diamètre, et vingt personnes s’y pourraient baïgner à la fois. »

Les façades vues du parterre. — « Voïlà une grande étendue de bâtiments. — Elle est de deux cents toises et davantage. — La sculpture qui orne ces bâtiments me plaît aussi beaucoup. — Vous remarquez bien, sans doute, qu’on a eu soin que toutes les figures, tous les bas-reliefs et tous les autres ornements, eussent rapport au Soleil qui fait le corps de la devise de Sa Majesté; jusque-là que le cours du Soleil qui fait l’année, est une image de la vie del’homme, on a observé que les masques quisont

dans les clefs des arcades, en représentassent tous les âges. Le premier masque est d’un enfant de cinq ansouenviron,

le second d’une fille de dix ans; le troisième d’un garçon de quinze et ainsi des autres en avançant toujours de cinq

1. On sait qu'il ne reste rien de cette « prodigieuse suite d’appartements ». Dans cette partie du Palais tout a été détruit par Louis-Philippe quand il a fait aménager la Galerie des Batailles.

ans en cinq ans, homme et femme alternant jusqu’au dernier, qui est un vieillard de cent ans accomplis!. »

[L'ardeur du soleil force les visiteurs à se réfugier dans «le beau cabinet de bains » pour continuer leur conversation commodément. Quand la chaleur est passée, ils se promènent dans les jardins.]

La Pyramide et l'allée d'eau. — « Considérons, je vous prie, ces trois fontaines, celle du milieu se nomme la fontaine de la Pyramide, et celles des côtés les fontaines des Couronnes, ce sont des morceaux d'ouvrages qui mériteront longtemps d'être regardés. Mais que dites-vous de cette nappe d’eau et du grand bas-relief qu'elle couvre entièrement sans le cacher, ne vous semble-t-il pas que le mouvement de l’eau donne aussi du mouvement aux figures, et que ces Nymphes qui se baignent, se baignent dans de l'eau véritable. ? Voilà un bas-relief dans toutes les règles, il est du fameux Girardon. Non seulementles figures y paraissent de ronde bosse et détachées de leur fond, mais éloignées les unes des autres, ets’enfoncent les unes plus, les autres moins dans le lointain du paysage : voilà l’adresse du sculpteur de savoir, comme nousl'avons déjà dit, avec deux ou trois pouces de relief, feindre toutes sortes d’éloignements. Descendons par cette allée qu’on nomme l’Allée d'eau. Ces guéridons de part et d'autre, qui portent des flambeaux de cristal, mais d’un cristal mouvant et animé, vous plaisent assurément; et ce Dragon d'où sort une montagne d'eau, a quelque chose de terrible qui ne vous plaît pas moins; c’est le Serpent Pithon qu'Apollon a blessé à mort, et qui semble vomir sa rage avec son sang. Je prévois que cette fontaine et la magnifique pièce d’eau qui termine le parc de ce côté-là,

1. Ce charmant symbolisme des sculptures de Versailles n’a pas été respecté dans les restaurations du xix® siècle.

vous arrêteront longtemps si vous voulez en remarquer . toutes les beautés. »

Le bosquet de l'Arc de Triomphe.— « Ce mélange d’or et de marbre de différentes couleurs sous cette eau qui redouble leur éclat naturel et parmi cette verdure qui leur sert de fond, forment je ne sais quoi de si charmant et de si fabuleux tout ensemble qu'on se croit transporté dans ces palais enchantés dont parlent les poètes et qui ne subsistent que dans leur imagination. »

Le bosquet des Trois fontaines. — «11 semble que l’art ne sen soit pas mêlé et que la nature seule en ait pris soin; point de marbre, point d'or, point de bronze, ce n'est que de l’eau et du gazon au milieu d’un bois, mais cette eau et ce gazon sont si bien disposés, et le terrain qui s'élève insensiblement par une douce pente et par des degrés heureusement placés se présente si agréablement à la vue, qu’elle ne peut se lasser d’un objetsi naturel et si aimable. Cette pièce est une de celles où l’excellent Monsieur Le Nôtre qui a donné et fait exécuter tous les dessins des jardinages, a autant bien réussi. »

La pièce d'eau du Marais. — « Ne trouvez vous pas que ces buffets etces grandes tables de marbre blanc sont bien superbes, que ces jets d’eau quisortent de ces joncs et de ces branches d'arbres sont bien rustiques, et que ce mélange du riche et du champêtre donne du plaisir à l'imagination ? »

Ayant visité les autres merveilles des jardins : l'Étoile, l’Encelade, la Salle des Festins, la Galerie des Antiques, la Colonnade, le Labyrinthe et la Salle de Bal, les promeneurs ne peuvent se lasser de regarder tant de chefsd'œuvre. « La nuit seule mit fin à leur promenade et les obligea de se retirer pour prendre du repos. »

Pendant deux autres journées les trois personnages de

Perrault demeurent à Versailles; mais la rosée du matin, les averses de l'après-midi et surtout la fureur d’argumenter les détournent de la promenade. Cependant à la fin du dernier des dialogues, avant de reprendre la route de Paris, un des visiteurs évoque le souvenir d’un feu d'artifice sur le Grand Canal. Il faut citer cette page qui termine agréablement la série des petits croquis versaillais dessinés par Perrault en marge du Parallèle.

« Le grand Canal et celui qui le traverse depuis Trianon jusqu à la Ménagerie, étaient bordés d'un bout à l’autre d'une infinité de grands termes de couleurs différentes, A l'endroit où ces deux canaux se croisent, il y avait quatre pavillons d’une très belle architecture, et aux extrémités de ces canaux on voyait des Palais magnifiques, surtout celui de Thétis qui terminait le grand Canal, et qui était d'une grandeur et d’une beauté surprenante. Ces termes, ces pavillons et ces palais étaient remplis d’un nombre infini de lampes qui, en faisant briller les marbres précieux dont ils semblaient être construits, répandaient partout une lumière douce et tranquille, qui jointe au silence de la nuit était d'un charme inconcevable. Rien n'a jamais mieux ressemblé à ce que la Fable raconte des Champs Elysées. Ce n’était ni un vrai jour ni une vraie nuit, mais quelque chose qui avait la beauté et l'agrément de tous les deux. Quand les feux d'artifice commencèrent, au signal qui leur fut donné, à s'élever dans l’air de tous côtés et à broder, si cela se peut dire, le fond brun et paisible de tout le ciel et de tout le paysage, et à y faire éclater un million d'innocents tonnerres que les échos multipliaient encore, les yeux et les oreilles goûtèrent un plaisir qu'il est mal aisé de bien exprimer. Il parut alors dans le milieu du Canal un grand vaisseau portant une pyramide toute de feu le plus brillant et le plus vif qu’on ait jamais vu. Au pied de cette

pyramide étaient des ïilluminations représentant de grands trophées d’armes et deux esclaves d’une taille prodigieuse, le tout peint de la main de l’illustre M. Le Brun, et éclairé d'un nombre infini de lumières. Après que ce spectacle se fut avancé gravement et eut charmé les yeux pendant un espace de temps considérable, le hasard y ajouta une beauté à laquelle on ne s'attendait point, le feu prit inopinément et tout à coup au corps du vaisseau (d’où ceux qui le conduisaient se sauvèrent à la nage le mieux qu'ils purent), à tous les bois qui formaient et soutenaient la Pyramide, aux trophées et aux esclaves. Il s'en forma une autre pyramide de feu purement naturel six fois plus grande que la première, c'était un plaisir de voir le feu qui sortait immédiatement de l'eau et qui s'y mirant tout entier, y faisait descendre une autre pyramide de feu aussi grande et aussi lumineuse que celle qui montait en haut. Tous les rivages en furent tellement éclairés qu'on se voyait plus distinctement qu'on n’eût fait en plein jour. Cela fit un extrême plaisir à tous les spectateurs dont les plus éloignés virent le Roi, la Reine et toute la Cour comme s'ils n’en avaient été qu’à quatre pas. Il y a apparence que la Cour même n’en fut point fâchée; car elle était autant belle qu'elle l'ait jamais été. La manière dont finit cet agréable incendie plut encore beaucoup. Tant que l’eau n’entra point dans le vaisseau qui brülait, la flamme fut toujours également brillante, et dès que l’eau y entra, tout s'éteignit en un moment. Le vaisseau coula à fond, l'eau passa par dessus et on ne vit plus ni feu, ni flamme, ni fumée. »

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