DIALOGUE D'HECTOR ET D'ANDROMAQUE
Cette traduction en vers d’un célèbre épisode du sixième chant de l’Iliade a été lue par Perrault à l’Académie française le jour de la réception de Fénelon (31 mars 1693).
Perrault fit précéder sa lecture d’un préambule dont voici les premières lignes :
Messieurs,
Quelque soin que j'aie pris jusqu'ici de louer Homère en toutes rencontres, et de le reconnaître pour le plus excellent, le plus vaste et le plus beau génie que la poésie ait jamais eu, cependant parce que j'ai pris la liberté de remarquer quelques défauts dans ses ouvrages, on s’est élevé contre moi, comme si javais commis quelque grand attentat. J'avais cru que l’exemple d'Horace qui a dit que le bon Homère sommeillait quelquefois, pouvait m'autoriser à rechercher les droits qui lui ont donné lieu de s’expliquer de la sorte : mais ce qui ne devait être regardé que comme le travail louable d'un grammairien a été relevé comme une entreprise audacieuse digne de tout le mépris et de toute l’indignation du Parnasse. J'avoue sincèrement que ce mépris et cette indignation ne m'ont pas beaucoup mortifié, mais parce que j'ai intérêt
qu'on ne me croie pas d'assez mauvais goût pour être insensible aux beautés de cet excellent poète, et pour ne l’admirer pas dans les endruits où il est admirable, voiciune traduction que j'ai faite d’un des plus beaux morceaux de l'Iliade... »
Nousne citons que les derniers vers de ce long morceau: ce sont, on n'ose dire pas les meilleurs, du moins ceux où l'on retrouve quelque chose de la simplicité homérique.
Ayant fini ces mots pleins d’une amitié tendre,
Il étendit ses mains vers son fils pour le prendre. Le jeune Astianax qui regarde attentif
Du belliqueux acier l'éclat brillant et vif,
Et du casque doré la crête menaçante,
Au gré des vents légers fièrement ondoyante, S'écrie, et de frayeur se retournant soudain, Embrasse sa nourrice et se cache en son sein. L'intrépide héros et la sage héroïne,
Voyant avec plaisir cette peur enfantine,
En rirent l’un et l’autre, Hector en même tems, Ote son casque orné de plumages flottans,
Prend son fils dans ses bras, le baise avec tendresse, Et pousse vers les Dieux ces vœux qu'il leur adresse : « Faites, Dieux immortels, que ce fils que je tiens, En valeur, comme moi, passe tous les Troyens ; Que son bras en tous lieux remporte la victoire ; Que revenant chargé de butin et de gloire,
On dise en le montrant : voilà le fils d'Hector ;
Son père était vaillant, mais il l’est plus encor, Que le bruit de son nom retentisse dans Troie,
Et que sa tendre mère en tressaille de joie. »
A ces mots dont son cœur et se trouble et se fend, Aux mains de son épouse, il remet son enfant, Elle qui pour ce fils soupire, espère et tremble,
Le reçoit en pleurant et riant tout ensemble. Hector qui voit l'excès de son tendre souci,
Tâche à la consoler en lui parlant ainsi :
« Cesse de m'afiliger par tes pleurs et tes plaintes, Cesse de t’alarmer par tant de vaines craintes ;
Il n’est point de Héros assez brave, assez fort,
Si le sort ne le veut, pour me donner la mort ;
Et si le sort cruel a ma perte jurée,
Rien ne peut de mes jours prolonger la durée : Va donc chez toi reprendre et quenouille et fuseaux ; Façonner de tes mains et toiles et réseaux
Va retrouver en paix tes femmes et tes filles,
Et remettre au travail tes savantes aiguilles ; Donne toi tout entière à cet unique emploi,
Et laisse pleinement aux hommes comme moi, Qu’enfanta d’Ilion la généreuse Terre,
Le soin de te défendre, et de faire la guerre. » Andromaque, dont l’œil ne voit que des malheurs, Le regarde, le quitte, et redouble ses pleurs.