‹ Les persécuteurs et les martyrs aux premiers siècles de notre èreChapitre 176 sur 307 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Des voies d'exception employées contre

les martyrs

TertuUien trace en quelques lignes le portrait des premiers chrétiens, ardents à appeler sur leurs têtes la condamnation et les supplices : « Les coupables, dit-il, cherchent Tombre, « tremblent quand ils sont saisis, nient lorsqu'on les accuse ; ix la torture même peut à peine leur arracher un aveu et la a condamnation les accable de douleur. Ils se reprochent a d'être tombés dans le crime, imputent leur dépravation au « mauvais sort ; tant il est vrai qu'ils répudient la responsa- « bilité de forfaits qu'ils ne sauraient nier. Les chrétiens « agissent-ils ainsi? Chez eux, ni honte, ni repentir, si ce « n'est d'avoir été autrefois païens. Qu'on flétrisse un fidèle^ « il s'en fait honneur ; il ne résiste pas quand on le saisit, il M ne se défend pas quand on l'accuse ; interrogé, il avoue ; « condamné, il rend grâce. Quel est donc ce mal dans lequel « disparaissent les caractères même du mal, la crainte, la « honte, le subterfuge, le repentir ou le regret? Quel est a donc ce mal dont le coupable se réjouit, qui lui fait souu haiter l'heure de l'accusation et dont le châtiment le c comble de joie ^ . »

i. ApolageL h

jot DES VOIES DEXCEPnON

devant le tribunal, non plus comme un instrument d'enquête, mais pour contraindre à sacrifier aux dieux; Tertullien, Hinucius Félix, saint Cyprien et les Actes des martyrs mettent alors ic fait en pleine lumière '.

Kn recourant à cette violence, les juges agissaient-ils ou non en vertu (rinstructions spéciales ? Telle est la question (|ui Ht» présente tout d*abord. Que, dans la dernière persécution, il ait été ordonné de contraindre par les tourments les lldMoH h Hacrificr, le fait n'est point douteux : l'Histoire ecclé- Hiasliquo d'Kusùbe, le De mortibus persecutorum et d'autres éorits on témoignent'; mais, pour les temps antérieurs, je no Hauruis signaler aucun texte officiel qui prescrive ou qui autorise rolto dérogation au droit commun. Il est, au contraire, comme je le noterai plus loin, quelques marques du défaut d'existence d'instructions relatives à cette matière *.

Devant ces témoignages que nous apportent à cet égard Tcrtullien et des Actes estimés, peut-on conclure avec quelque certitude qu'en faisant torturer les fidèles pour les forcer h sacrifier, les proconsuls aient agi sans ordres, ainsi que nous le voyons en d'autres matières * ? Je n'oserais l'affirmer, car les instructions données ont pu varier avec les temps, avec les lieux, et la destruction du livre d'Ulpien a fait disparaître la plus grande part des règlements relatifs aux persécutions païennes. Un fait certain ressort toutefois des Actes même des martyrs ; c'est que la mise à la torture, si elle était autorisée, n'était point absolument prescrite et que, sur ce point, le magistrat gardait la liberté d'appréciation que lui conférait la loi commune. Je citerai, entre tant d'autres fidèles, les martyrs Scillitains, saint Cyprien, saint Cyrille, saint Montan, saint Maximilicn, saint Marcel qui furent mis ît mort sans avoir souffert la question '.

1. TertuU., Apol. II et Vil; Ad Scapttlam, IW ; Minut. Félix, Ociavius, XXVIH ; S. Cypr. Ad Demetr. XIII ; Passio s, Pionfi, § XX, Acla s. Maxim,, « Il [Acta sincera, p. 150, 157), etc.

* a ■• ^XIX.

Hist. eccL, L. VIII, c. 2 et 6 ; De mortib. persw:., c. XXI, etc.

• ezactionibus [Cod, Theod. XI^ 7) : « Âb insolentia judicum

^cia ; » Cf. c. 7.

icta sincera.

Si rbistoire des Juifs nous montre des tyrans employant la torture non dans un but d'enquête, mais comme un moyen absolu de contrainte, j'ai vainement cherché dans les annales de Rome, avant et pendant T^re des persécutions, des exemples de ce fait dans les poursuites criminelles autres que celles intentées aux martyrs. Mais, sur le terrain des exceptions, la pente est rapide et dangereuse. C*est peu que, continuant une tradition abominable, on soumet aux tourments sous les empereurs chrétiens, de malheureux débiteurs du fisc*; la contagion du mal s'étend plus loin ; en matière de religion, il n'est pas de voie de contrainte plus employée ; catholiques et hérétiques la mettent également en œuvre pour abattre la constance de leurs adversaires^; rien ne distingue plus alors les Romains des peuples barbares ; des actes de cruauté indigne sont accomplis et la responsabilité de tant de forfaits remonte aux païens persécuteurs qui ont donné au monde un funeste exemple.

D'autres infamies, je le sais trop, s'ajoutèrent à cette infamie, et, dans mon respect pour les vierges du Christ, je ne voudrais point avoir à parler ici de ce qui fut, en définitive, un triste fruit de la barbarie des temps antiques. Si profondément que Ton veuille descendre dans le détail des traitements abominables qu'eurent à souffrir les premiers fidèles, on ne trouvera rien en effet qu'on ne dût attendre de ces hommes qui, empêchés par une ancienne coutume de mettre à mort les vierges, firent violer, avant da les étrangler, de malheureuses enfants coupables seulement d'appartenir à des familles proscrites'; qui, plus tard, et bien que la foi du Christ, les eût alors éclairés, attentaient publiquement à la

1. Les Acta des martyrs^ supplément aux Acia sinceray § 39. 3. Passio s. Marculi sacerdotis ; PiLssio ts. Marim, et haac [k la suite des œuvres de saint Optât, édition de 1700, p. 302-313} ; Pacatus, Panegyr. Theod. diclus, XXIX ; Thcoduret. Uisi. eccL, IV, 22 ; Prosper, Chronic.^ a®. 437 idans Roncalli, Chron, vet., t. 1, p. 695). Cf. Gngor. Naz., Oral. XLIll. §49; Victor. Viten». Persecul. vandal.^ l, 10, 16; V, 1, 2, 3, 4, 5, 7, 9 ; Gregor. Turon., Hisl. Franc. , II, 2, 3; Elis(':e Vartabed, Soulèvement nalioncd de VArménie chrétienne au cinquième siècle^ traduction de l'abbé Karabagy Garabed, p. 21 et 223.

' 3. Suet., Tib, LXI ; Cf. Tacit., Annal,, V, 9 ; Dio Cass., LVUI, 11.

pudeur de saintes filles consacrées à Dieu' et condamnaient au /!</7(i/uzr les femmes convaincues d'adultère'. Entre les deux époques dont je parle, s'accomplirent les persécutions et, dans ces temps de fureurs impitoyables, les vierges chrétiennes eurent tout à souffrir. Qu'il faille ou non penser, avec Tillemont, que Tordre de les forcer par une horrible violence n'ait point été donné aux gouverneurs et qu'à ces hommes seuls remonte ici la responsabilité de leurs actes ', la question reste pendante ; les textes sont muets en cet endroit, et j'incline à penser qu'au moins avant la dernière persécution, aucun règlement officiel n'avait prescrit Temploi d'une telle voie de contrainte.

Alors seulement nous trouvons, dans les Actes de saint Didyme, la mention d'un ordre émané des souverains *. En ce qui touche le fait lui-même, les preuves sont anciennes et nombreuses. TertuUien parle d'une fidèle condamnée au meritorium dès le temps de Septime Sévère * ; l'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe% le récit de la passion de saint Pionius\ les Actes de saint Pierre de Lampsaque ' nous montrent, à la même époque et sous le règne de Dèce, des chrétiennes menacées de viol. Le De mortalitaie de saint Cyprien, écrit vers 253, constate l'emploi réel de. ce moyen infâme ' ; puis, par l'effet d'une loi constante dans l'histoire des persécutions, les rigueurs croissent à mesure que le temps marche ; les attentats à la pudeur des chrétiennes deviennent plus fréquents de jour en jour, et, à compter de Tannée 303, les écrivains ecclésiastiques, les récits de martyres accumulent sur ce point leurs témoignages *®.

i. s. Hilar., ad Constant. Aurj., Lib. I, § 6 ; Theodor., UisL eccl., IV, 2i ; Victor. Vit., Persec. vandal.^ II, 7.

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