M LES SONGES
place au banquet céleste. Au devant de nous accourut Tun des enfants jumeaux qui, trois jours auparavant, avaient été égorgés avec leur mère. Une couronne de roses vermeilles entourait son cou ; sa main droite tenait une palme verte et fraîche. « Réjouissez-vous, nous dit-il, et tressaillez d'allé- <« gresse, car demain vous souperez avec nous » *.
J*ai déjà fait ailleurs usage d'un texte bien postérieur à Tàge des persécutions païennes, le Memoriale sanctorum où un saint du neuvième siècle, Eulogius, raconte en termes saisissants ce que les fidèles eurent à souffrir des musulmans d'Espagne. Dans ce livre où dominent le souvenir des combats de TEglise primitive et un attachement étroit aux traditions de son âge héroïque, est raconté le songe d'une jeune chrétienne : < On touchait à la neuvième heure, lorsqu'une révélation et les encouragements du ciel ouvrirent à une vierge presque enfant, nommée Digna, le chemin du martyre. Elle vit en rêve une jeune fille, semblable à un ange, et qui portait des lys et des roses. « Qui es-tu, lui demanda-t-elle, cl pourquoi te montres-tu à moi ? » « Je suis Agate, répondit la jeune fille. Autrefois, pour le nom du Christ, j'ai souffert de cruels tourments et je viens l'apporter à cette heure ta part dans le présent de pourpre. Reçois-la avec joie et sois constante. Ce qui me reste de roses et de lys, je le réserve pour les fidèles qui doivent quitter après toi cette terre. » Digna prit de ses mains une rose et, honorée de ce don eéleste, elle sut conquérir le paradis » *.
J*ai rappelé le rêve dans lequel saint Cyprien reconnut une
Hiuioncc de son prochain martyre. Ainsi, dit-il, lui fut souvent
aiuioiicé ce qui devait se passer dans TEglise. Nul parmi les
Kàij^lo» ne croyait plus fermement au caractère divin de
^«iuos visions, de certains songes. Négliger ces avis du
-^ lui semblait être un acte impie, a J'en sais plusieurs, » •^.^i|.il, « j'en sais plusieurs qui regardent ces révélations
Mariant et aliorum marlynim in Numidia, § XI, {Acia
^- «m, Lib. ni, c. 8.
comme choses misérables et ridicules ; et je ne saurais m*en étonner, puisque les frères de Joseph disaient de lui : « Voici venir le garçon aux rôves ; il nous faut le tuer ». Cependant, ce que le « rêveur » avait annoncé s'accomplit ; ceux qui voulaient Tégorger et le vendirent demeurèrent confondus et il leur fallut croire aux faits^ alors qu'ils avaient dédaigné les paroles » *.
Les meilleurs d'entre les fidèles partageaient cette confiance du grand évêque. Malgré les doutes et les railleries, Tâme de ceux qu'attendait le martyre s'exaltait aux brillantes visions qui leur montraient les merveilles d'en haut, à la vue des anges du Seigneur éblouissants comme des éclairs, à Tappel de ce Pasteur céleste dont l'art chrétien multipliait partout l'image.