Bolland., tom. cit.^ p
et Ton aurait pu, je pense, aller quelque peu plus loin, en se demandant par quels endroits le texte controversé présente les marques de l'antiquité qu^on lui attribue.
Telle est la recherche que je me propose.
Quelques mots seront d'abord indispensables pour rappeler ce que l'histoire et la légende, sans cesse confondues en cet endroit, racontent sur la vie de sainte Thècle.
Convertie à Iconium par les prédications de saint Paul, elle refusa dès lors d'épouser celui que ses parents lui destinaient. L'apôtre fut emprisonné, sous l'accusation de répandre des idées subversives et nouvelles, et de détourner les filles du mariage. La jeune vierge, toujours avide de le voir et de l'entendre, s'introduisit dans le cachot, en donnant au geôlier ses pendants d'oreilles et son miroir d'argent. Le juge fit flageller saint Paul que Ton chassa de la ville, et, accusée par sa mère elle-même, Thècle fut condamnée au feu. Un miracle la sauva; elle s'en fut retrouver l'apôtre qui vivait retiré dans un tombeau construit sur la route de Daphné, puis tous deux quittèrent Iconium pour se rendre à Antioche de Pisidie. Le premier magistrat de la ville, un syrien nommé Alexandre, vit la jeune fille, s'en éprit, et sur la place publique, il osa la saisir et l'embrasser. Thècle résista en s'écriant : a Ne fais pas violence à une étrangère, et respecte la servante de Dieu » ; puis, se jetant sur le téméraire, elle lui déchira sa tunique et lui arracha sa couronne. Traînée de nouveau devant le tribunal, la sainte est condamnée aux b<»tes. Le jour du supplice venu, on l'expose dans le cirque, avec un écriteau portant ce seul mot : « Sacrilège ». Un autre miracle la préserve . Le lendemain , le gouverneur envoie son strator pour la prendre de nouveau et la ramener à Tamphithéàtre. On la dépouille de ses vêtements et elle parait devant la foule avec un simple l\i3^iù^. Les lions qui devaient l'assaillir se dévorent entre eux, et, au milieu de ces bétes rugissantes, la vierge, les bras en
croix, prie le Seigneur. Frappé d'étonnement, le gouverneur ordonne que Ton rende à la sainte ses vêtements et la renvoie absoute. Quelques jours après, possédée du désir de retrouver saint Paul, elle apprend qu'il est à Myra, en Lycie. Pour se mettre en chemin sans être inquiétée elle relève, dans la ceinture, sa tunique et, par une couture, la transforme en un vêtement masculin; puis elle va rejoindre l'apôtre des Gentils.
Je m*arrête ici dans Tanalyse d'un récit dont les traits sont indiqués avec plus de précision que partout ailleurs par la pièce qu'a publiée Grabe; les autres textes que j'ai cités les présentent presque tous, mais émoussés, si je puis parler ainsi, et dépouillés du caractère qui me semble porter la marque de l'antiquité. Que des fables soient mêlées dans rhistoire qui nous occupe, je n'ai certes pas la pensée d'y contredire; mais si, pour l'introduction de quelques faits merveilleux, nous devions rejeter dans leur entier certains récits des anciens , qu'adviendrait-il d'une part des écrivains de la Grèce et de Rome, chez qui ces traits abondent? La critique a le droit d'en sourire, mais non de s'en armer pour déchirer des pages où le vrai se mêle aux inventions bizarres ; son devoir est de dégager du milieu des faits étranges où se plaisait l'esprit de nos pères, les points utiles à relever pour la connaissance des temps antiques.
C'est dans cette pensée que j'étudierai l'opuscule édité par Grabe, m'attachant à faire ressortir les détails qui me semblent empruntés à un écrit des premiers âges, partant sans doute à celui du prêtre d'Asie dont parle Tertullien.
La première mention qui m'arrête manque dans le texte de basse époque publié sous le nom de l'évêque Basile de Séleucie; c'est celle du miroir d'argent que la jeune vierge donna avec d'autres bijoux pour pénétrer auprès de saint Paul*. On sait que les miroirs des anciens étaient
i. Grabe, Spicileg,f t. I, p. 102 et 122: la même mention se trouve dans le sermon de David Nicétas (Combeûs, Nov, aucLy U 1, p. 451),
souvent des objets de prix*, et, si nous en croyons Pline, le fait de l'emploi de Targent dans leur fabrication peut être tenu pour la marque d'une époque reculée, puisque, dit-il, ce fut seulement de son temps que Ton trouva le secret de remplacer par un alliage ce métal d'abord seul employé *.
Notre texte nous montre ensuite saint Paul, battu de verges et chassé de la ville, se réfugiant dans un tombeau situé sur la voie dlconium à Daphné. Il est à peine utile de faire remarquer combien ce dernier trait est conforme à ce qui nous est connu des coutumes de l'antiquité : les sépulcres placés hors des villes, sur le bord des routes, comme en témoignent tant d'inscriptions et comme nous les voyons encore sur le parcours de la voie Appienne, leurs dimensions monumentales qui permettaient d'y habiter, ainsi que le rappelle l'Evangile, pour les démoniaques réfugiés dans les tombes, et aussi le conte célèbre de la veuve d'Ephèse se retirant, avec sa servante, dans le sépulcre de son mari '.
L'épisode du ^pwTsxoXitriÇ d'Anlioche voulant faire violence à sainte Thècle me parait devoir être doublement remarqué.
Outragée par lui, elle s'écrie : « Respecte une étrangère ! » Cette exclamation de la jeune fille exprime un sentiment dont les textes les plus anciens attestent nettement l'existence. Peregrino molestas non eris^ commande l'Exode*. Homère, Platon, Plante, Cicéron, Epictète proclament ce généreux principe^; et à Rome, aussi bien que dans la Grèce, on honorait, on redoutait le Jupiter hospitalisa dieu
1. Senec, Quœst. nalur , I, xvii; Cleni. Alex., Pœdagog.^ 1. UI, éd. Potier, p. 258; Statius, Sylv. IV, v. 93 et suiv. ; cf. De Witte, l^es miroirs chez les anciens^ p. 9.
2. llisl, nal.j XXXIII, 45 : « Spécula ficri nisi ex optimo (argento) posse
credimus; fuerat id iutegrutn, sed id quoquc jam fraude corrumpitur
Priiiuis (ar^enlea) fecil Pasitcles, Magni Pompei œtate. »