OBSERVATIONS VIII-X (CASPER
Trois cas semblables
Os. VIII. — Le premier se rapporte à un employé surnuméraire de la Cour, dont les demandes nombreuses d'avancement n'avaient pas été écoutées. Il adressait continuellement des plaintes et même des injures à la Cour, ce qui donna lieu à son exploration mentale. Il était complètement raisonnable sous tous les autres rapports ; mais il donnait les raisons les plus absurdes quand il s'agissait de démontrer son droit; on ne pouvait pas le convaincre que, si vingt personnes avaient avancé avant lui, il n'y avait pas eu pour cela le moins du monde vingt injustices criantes, etc.
Oss. IX.— L'arpenteur K..., homme d'un caractère très irritable, mais très honnête, avait écrit des volumes de plaintes. Il se croyait
til
ol lésé dans ses droits à l’occasion de travaux qu'il avait faits pour diverses personnes. Condamné à plusieurs reprises, on eut des doutes sur son état mental et l'on demanda l'exploration mentale. Au premier entretien où je lui demandai pourquoi il avait traité de coquins des employés honnêtes et haut placés, il répondit qu’il avait donné assez de preuves. Il s’obstinait à dire que les magistrats étaient parents entre eux et s'étaient liés contre lui, que l’argent qui lui était dû ne lui avait pas été payé, mais que les magistrats l'avaient mis dans leur poche. De nombreux entretiens que j’eus avec K... eurent toujours le même résultat. Mais le cas offrait encore un autre intérêt. Dans cette dernière exploration, n’ayant pas vu K.... depuis plusieurs années, il me devint évident qne sa manie partielle avait déjà fait des progrès et était devenue une manie générale. Il avait des hallucinations de toute espèce ; il voyait des morts avec des nez blancs et noirs : il voyait Jésus-Christ. Il allait la nuit en chemise et en calecon dans la chambre à coucher de ses hôtes et leur avait parlé de ses apparitions. Il fut déclaré « incapable de réfléchir sur les conséquences de ses actions, dément. »
Ogs. X.— Ce cas concerne un homme de la basse classe. J'en dirai quelques mots. Après de nombreuses contestations à propos de la vente d'un moulin, qui avaient duré plusieurs années, on lui avait donné tort. Il injuria les magistrats et fut condamné. Il fit alors des pétitions au roi, qui n’eurent pas de succès, et se mit à injurier le roi: il fut de nouveau puni pour crime de lèse-majesté. Alors il eut recours à celui qui règne dans le ciel, à Dieu, qu'il ne tarda pas non plus à blasphémer de la manière la plus ordurière. À cette occasion, on demanda son exploration mentale dont le résultat ne pouvait être
douteux.
OBSERVATION XI (Empruntée à Jean.— Thèse de Paris, 1885)
Pas d'hérédité vésanique. — Contrariété à la suite d’affaires d'intérêt. — Délire de persécution. — Procès nombreux toujours perdus. — Croyance à la vénalité de la magistrature. —Menaces.— [mpulsions homicide et suicide. — Séquestration. — Amélioration et sortie.
R..: (J.-P.), né en 1825, propriétaire, veuf, originaire du Loir-et- Cher. Entre à l'asile des aliénés de Blois, en juin 1883.
Pas d’aliénés dans la famille. Il y a une dizaine d'années, à la suite du partage des biens de son père, il s'est figuré que ses frères lui avaient fait tort de 40,000 francs. A partir de cette époque, il s'accroche à cette idée, ne veut pas en démordre et se lance dans une série de procès qu’il perd tous d'ailleurs, puisque ses affaires avaient été faites régulièrement. Les tribunaux ne lui ayant pas rendu justice, il croit et affirme immédiatement que les juges s'entendent avec ses persécuteurs et se sont fait les complices de ses frères, lesquels, pour arriver à leurs fins, ont falsifié sa signature, payé de faux témoins et produit des pièces fausses. Dans ces temps derniers, aucun avoué ne voulait entreprendre de procès à son instigation. Après avoir dépensé en frais de procédure des sommes considérables, se voyant repoussé de partout, il en arrive à déclarer ouvertement « qu’il se fera justice lui-même en brûlant la cervelle à ses persécuteurs et que personne ne pourra l'en empêcher. » Cette phrase a été prononcée devant plusieurs personnes, et notamment devant son médecin ordinaire qui a rédigé le certificat à fin d'admission.
Interrogé dans l’établissement, le malade raconte facilement sa vie passée et ne se gêne point d'accuser les juges et ses frères de s'être concertés pour le voler. Il s’excite facilement, s’emporte et devient violent, quand on aborde les affaires d'intérêt; en dehors de ce sujet, il ne déraisonne point et se conduit très correctement. En mars 1884, la famille ayant poursuivi son interdiction, il fut interrogé par des magistrats, auxquels il tint les mêmes propos ; ils essayèrent, mais en vain, de lui faire comprendre que la succession de son père avait été liquidée consciencieusement et que personne n'avait songé à lui nuire et à lui porter préjudice; c'était peine perdue, le malade ne voulait rien entendre; néanmoins, il a raconté en pleurant qu'il avait pris la ferme résolution de tuer l'un de ses frères et que dans ce but il avait acheté un revolver ; puisqu’un jour, ayant la tête complètement perdue, il s'était rendu dans un champ d'avoine pour se suicider, et qu'au moment de presser la détente il s'était dit : « Mais alors, si je me tue, je ne pourrai pas tuer mon frère. »
Dès lors, son gendre prit les mesures nécessaires pour le faire placer dans un asile d'aliénés. C’est donc par le plus grand des hasards que notre malade n'a pas mis à exécution ses impulsions à l’homicide. À peine était-il rentré dans l'établissement, que des accusations les plus injustes étaient lancées par des amis et des membres de la famille contre le médecin, le directeur de l'asile, le sous-préfet et tous
ceux qui avaient coopéré à la séquestration, bien que la maladie ne fût pas douteuse et présentât un caractère de gravité exceptionnel. Sous l'influence du régime régulier de la maison, et par suite de la privation des boissons alcooliques et des suggestions de mauvais conseilleurs, le sieur R... ne tarda pas à présenter une amélioration très sensible. Il reconnaissait avoir été malade et avouait ses projets homicides. Enfin, pour répondre à des demandes réitérées dela part de son tuteur, il fut mis en liberté.
Il est arrivé pour ce malade ce qui arrive très souvent d'ailleurs, . c'est que les gens menacés font tout ce qu’ils peuvent pour faire placer les malades dans un asile d’aliénés ; les autres voisins, amis et parents, qui n’ont pas été menacés, prétendent que le malade n’est pas aliéné et crient à la séquestration arbitraire, et cela soit par naïveté, soit par méchanceté. Si le malade, au bout d'un certain temps, s’améliore sous l'influence de l'isolement, il est mis en liberté, et alors les premiers ont peur à juste titre et les derniers se réjouissent, mais pas toujours pour longtemps, comme cela s’est produit en l'espèce. R... a quitté l'établissement en juillet 1884 et a été remis à son tuteur qui, ainsi que nous l’avons dit, ne croyait pas à la folie de son pupille et n’attachait aucune importance aux menaces faites à d’autres qu'à lui; mais, comme il s’est chargé de diriger les affaires de R..., il ne tarde pas à reconnaître que la chose était des plus difficiles et qu'elle devenait dangereuse, de sorte que, se voyant menacé à son tour, il chercha immédiatement à s’en débarrasser, brûlant ainsi ce qu’il avait adoré et se maudissant d’avoir cru autrefois à une séquestration arbitraire. C’est sur ces entrefaites qu’il écrivit au médecin en chef, qui a bien voulu nous la communiquer, la lettre suivante :
« Monsieur le Directeur,
» Je viens vous demander un avis au sujet de mon beau-frère R... auquel je suis chargé je viens vous demander la manière de me débarrasser de lui mon intention était d'aller vous voir aujourd’hui mais ayant peur de ne pas vous trouver à la maison j'ai pris le parti de vous éerire je vous dirais qu'aujourd'hui il est dans un délire à ne plus pouvoir vivre avec lui et même très dangereux car jeudi dernier il m'a trouvé sur la place de B... etil m'a traité de canaille, brigand, voleur et même jusqu'à me provoquer et mon cher monsieur comme je suis à la veille de le rencontrer toujours sur les marchés et ailleurs je ne prétends pas être traité de la sorte en plein public et