‹ Les Persécuteurs Processifs: Contribution à l'Étude du Délire des Persécutions Chez les DégénérésChapitre 17 sur 25 · DA · texte numérisé non relu

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en même temps recevoir un mauvais coup je viens en ami vous demander la manière de m'y prendre, si je peux donner ma démission de Tuteur ou s'il faut le faire renfermer chez vous Monsieur je comte sur vous pour me rendre ce service là car je vous promets que je m'en suis embarrassé il ne parle que de tuer, etc., etc. »

Malgré cette lettre, R... n'a pas été séquestré de nouveau, au moins jusqu'à nouvel ordre, car les médecins du pays habité par le malade, qui ont été désagréablement impressionnés des accusations calomnieuses lancées contre eux, ne se décident pas facilement à donner maintenant un certificat réclamé aujourd’hui par ceux qui, autrefois, les accusaient d'avoir favorisé une prétendue séquestration arbitraire.

Observation XII (Gilbert Ballet et Paul Garnier)

Un faux régicide

Rapport sur l'état mental du sieur J..... (Martial), arrêté sous l'inculpation d'avoir, le 14 juillet 1890, tiré un coup de pistolet sur le passage du président de la République.

Nous soussignés, Gilbert Ballet, professeur agrégé à la Faculté de médecine de Paris, et Paul Garnier, médecin en chef de l'infirmerie spéciale des aliénés, avons été commis à l'effet d'examiner le nommé Martial J.....,en vertu d'une ordonnance de M. le juge d'instruction Athalin, datée du 18 juillet 1890, et dont la teneur suit :

(Suit l'ordonnance)

Nous certifions avoir en notre âme et conscience consigné dans le présent rapport le résultat de notre enquête médico-légale.

J... présente l'aspect d'un homme robuste et bien constitué. Le visage est barbu, le front plutôt large, le regard assez doux. Nous n'avons, au point de vue physique, constaté aucune particularité digne d’être mentionnée.

L'inculpé s'exprime avec une certaine difficulté; il a de la peine à trouver le mot juste ; les idées semblent s'enchaîner dans son esprit avec quelque lenteur. Néanmoins, J... cause volontiers avec nous,

il paraît même heureux d’avoir à qui conter les péripéties et les misères de sa vie. Il nous a fait un récit simple, bien qu’un peu confus, qui présente toute l'apparence de la plus parfaite sincérité. J..... appartient, comme on s’en convainc bien vite, à cette catégorie nombreuse d'individus dont l'esprit, souvent mal équilibré, est sans cesse en quête d'inventions et trouve un attrait particulier à poursuivre la solution, trop souvent chimérique, des problèmes réputés difficiles ou même insolubles.

Quand cette tendance de l'intelligence à sonder l'inconnu et à réaliser des découvertes s'allie à des facultés cérébrales bien développées, elle devient parfois le stimulant du génie dont elle favorise l’éclosion. Mais si (ce qui n’est pas rare) elle vient à germer en un cerveau débile, elle n'aboutit guère qu’à occasionner déboires sur déboires au malheureux qui la présente, quand encore elle ne le conduit pas à la folie confirmée.

Ce n’est ni parmi les esprits géniaux, ni parmi les aliénés proprement dits, qu’il faut ranger J.... Il appartient à ce groupe d'intelligences qu’on peut à bon droit qualifier de déséquilibrées, en ce sens qu’elles sont constituées par l'association de facultés, les unes remarquablement développées, les autres à peine sorties de l’état embryonnaire.

Dès l'âge le plus tendre, J... à eu du goût pour les choses de la mécanique. Ce goût semble avoir pris chez lui des proportions d’une véritable passion. Tout jeune ilrêve d'entrer dans une école d'arts et métiers. Contrarié par son père, quine partage pas les vues de son fils, il se décide à quitter sa famille. Il s'enfuit du toit paternel à l’âge de quinze ans et demi. Depuis cette époque, sa vie a été une course aventureuse à la poursuite de son idéal. On le trouve successivement à Dijon, à Paris, à Londres, puis encore à Paris, exerçant dans ces diverses villes les professions de domestique, de garcon de café. Il paraît peu exigeant au point de vue des besoins courants de la vie ; partout il cherche à réaliser les quelques économies qui lui permettraient de s’adonner librement à ses travaux de mécanique. Son existence, est-il besoin de le dire, est semée de mésaventures, de désappointements et de mécomptes. En 1883, J... trouve une place de garcon au buffet de l'Eden-Théâtre : là, il n'est astreint qu’à un travail de nuit; il peut donc durant le jour se livrer à ses occupations et à ses recherches favorites. Il loue alors un appartement de deux pièces, rue des Immeubles-Industriels. Avec les minces économies qu'il a pu

a TE réaliser, il achète quelques livres techniques, ur outillage élémentaire, et il se met au travail.

On reste véritablement surpris lorsqu'on voit ce que J... a pu faire seul, sans ressources, sans instruction professionnelle préalable, sous l'influence d’une passion qui eût pu être véritablement féconde, si elle avait été dirigée. Au récit que nous avait fait J... de ses inventions et découvertes, nous nous sommes rendus rue des Immeubles-Industriels, au domicile de l’inculpé. Là, nous nous sommes fait montrer les résultats accumulés de plusieurs années de travail. Et nous avons été véritablement étonnés en songeant à la somme de patience et de labeur, aux aptitudes mécaniques, à l’ingéniosité réelle qu'avait dû employer J... pour arriver à concevoir et à construire les appareils et les meubles qui nous sont passés sous les yeux. Le lit mécanique, que l’inculpé considère volontiers comme son invention maîtresse, est de fait d’une conception ingénieuse : toutes les parties en ont été con. struites par J... lui-même avec une remarquable habileté. Et l’on se demande comment cet homme a pu arriver à un semblable résultat avec les seules et maigres ressources dont il disposait.

Il est inutile de faire l’énumération des surprises que nous a ménagées la visite au domicile de J... Qu'il nous suffise de dire que nous avons trouvé là la preuve que l’inculpé est doué d’une aptitude très développée pour les choses de la mécanique et d'une habileté manuelle peu commune.

Mais il y a un contraste frappant entre le développement, à quelques égards remarquables, de certaines facultés chez J...,et la faiblesse de son intelligence quand on envisage les autres facultés. Ouvrier adroit, mécanicien ingénieux, inventeur capable d'idées heureuses, J... est pourtant un faible d'esprit.

Étant à l’école primaire, il paraît avoir eu certaines difficultés à apprendre. Il n’a que fort peu de mémoire. « Je saisis facilement, nous dit-il, les rouages d’une machine, mais je ne me rappelle ni les mots, ni les noms. » Il n’a jamais pu, quoi qu’il l’eût désiré, être garçon de restaurant. Cette profession exige qu’on se rappelle les plats divers commandés par les clients. Or J...ne peut les retenir; « sa mémoire s’embrouille. » Lorsqu'il nous fait le récit de son existence, il met dans sa narration beaucoup de décousu. On voit qu'il a quelque peine à relier les uns aux autres les faits de sa vie passée. Il semble qu'il lui soit difficile de fixer l'attention d'une façon soutenue. Bref! à n'en pas douter, J... est un débile intellectuel.

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Comme il arrive d'ordinaire aux esprits de cet ordre, le jugement de l'inculpé est défectueux. J... est porté à s'exagérer l'importance de ses inventions, même de celles qui semblent avoir une réelle valeur. La construction de son lit mécanique a été, écrit-il, « un tour de force unique au monde. » La plupart de ses découvertes se ressentent naturellement de la bizarrerie de son esprit. Son appareil de chauffage pour chaussures, qui ne manque pas de quelque ingéniosité, présente certains dispositifs un peu grotesques et qui prêtent à rire. — J... n'a pas cherché à réaliser le mouvement perpétuel, mais il a songé à résoudre le problème de la direction des ballons. Le dispositif qu'il nous à montré prouve une fois de plus avec quelle intimité s’allient chez lui les aptitudes mécaniques et les conceptions bizarres. Il s’en faut d’ailleurs que toutes ses inventions aient une portée pratique : J... a des idées spéciales sur la composition de l’air, sur le rôle que l'ozone y joue, et il songe actuellement à la construction d'un appareil destiné, dans sa pensée, à purifier l'atmosphère.

Comme les aptitudes intellectuelles, les traits du caractère présentent chez J... de curieux contrastes. Simple et timide d’allures, l’inculpé est pourtant, par certains côtés, un vaniteux. Il parle de ses inventions avec quelque emphase, il s’extasie lui-même sur ce qu’elles ont de merveilleux. On croirait entendre un savant de premier ordre, quand J... fait avec assurance la critique des hommes éminents qui, avant lui, ont étudié le problème de la direction des ballons. Et il est curieux de constater que quelques-unes de ses critiques ont l’apparence de la justesse.

On pense bien qu'avec la tournure intellectuelle qui est la sienne, l'inculpé a eu peu, dans le cours de l'existence, le sentiment des choses de Ja vie pratique. Il s’est confié avec une naïveté presque enfantine à tous les exploiteurs qui ont su le prendre par son côté faible, c’est-à-dire vanter l'importance de ses découvertes, ou faire mine de l'aider à les réaliser pratiquement. Il a eu des associés nombreux, et on devine, sans pouvoir l’affirmer, que tous n'étaient ni d’une délicatesse excessive, ni d’une intelligence absolument intacte. Il n’est pas invraisemblable que quelques-uns d’entre eux aient visé à exploiter J... D’autres, au contraire, semblent avoir été attirés vers lui par cette affinité naturelle qui rapproche les uns des autres les esprits originaux et bizarres, tel certain abbé G..., prêtre in partibus, qui avait cessé d’exercer le culte, faisait de la médecine, et, en quête lui

aussi de découvertes, prescrivait des médicaments de son invention.

Mais les relations les plus singulières qu'ait eues J... sont celles qu'il a entretenues pendant plusieurs mois avec un certain M. de V.. Sans pénétrer dans le détail intime de ces relations, qu'il nous suffise de dire qu'elles mettent en relief la naïveté et la confiance enfantine de J... Car il. ne nous semble pas qu’on soit en droit d'attribuer à d'autres sentiments, en ce qui concerne du moins l'inculpé, les rapports amicaux qui ont existé entre le garçon de café et celui qui se posait en membre influent de la gentilhommerie francaise.

Voilà l'homme considéré au point de vue de sa psychologie. Qu'on se représente ce faible d'esprit, sans cesse en lutte pour subvenir aux besoins de son existence difficile, pénétré, comme il convient à un inventeur, de l'importance de ses découvertes, et on comprendra que J... en soit arrivé à la lassitude et au désespoir.

Fou ! l’'inculpé ne l’a jamais été, mais acculé à la misère après plusieurs années d’une vie rangée, économe et laborieux, persuadé qu'il avait en main les éléments d’une fortune, J...afini par se demander comment il pourrait dissiper la malechance qui semblait le poursuivre et vaincre l'indifférence du public.

C'est ici qu'apparaît à nouveau l’enfantine naïveté de l'inculpé. Comment attirer l'attention sur ses œuvres ? S'il sollicite une visite de gens haut placés, ou ne viendra pas. Alors il va recourir à une rouerie. Mais quelle rouerie ! Il écrit sous un nom d'emprunt au président de la République ; il se dénonce lui-même comme préparant un attentat, Dans son esprit, il n’y a pas doute qu'au recu de la lettre on fasse une perquisition chez l'individu dénoncé, c'est-à-dire chez lui J.... Mais alors il aura toute facilité pour montrer aux autorités qui viendront toutes ses découvertes, et pour signaler celles-ci à l'attention publique. Que si on allait tenir pour vraie la dénonciation et la suspecter d'attentat, il a tout prévu pour établir son innocence; et, avec cette ingéniosité qui est un des traits de son caractère, il a imaginé

une adroite combinaison destinée à prouver, le cas échéant, qu'il était bien, lui J..., son dénonciateur anonyme.

Mais la fatalité le poursuit, on n'attache aucune importance à sa lettre. Il ne lui reste plus qu'un moyen: faire un esclandre, Et il va, le 14 juillet, tirer sur le passage de M. le Président de la République le coup de revolver que l’on sait.

A-t-il eu l'intention de blesser quelqu'un ? On peut, croyons-nous, répondre sans hésitation par la négative. J,.., en effet, avait pris ses précautions pour que sa petite manifestation restât inoffensive. Il avait

neo

soigneusement retiré les balles des cartouches. Il affirme, en outre (etil y a vraisemblance qu'il dit vrai), il affirme avoir dirigé le coup de façon à éviter les blessures que produit quelquefois la déflagration de la poudre.

En somme, J... a tiré un coup de feu, comme il aurait proféré un cri, déployé un insigne susceptible d'attirer les regards. Bref! il parait avoir voulu fixer sur lui l'attention, et rien de plus. Il nie avoir eu la moindre émotion avant l'incident, et affirme qu'après il a craint un instant qu’on n'ait pas entendu le bruit et qu'on ne l’arrêtât pas.

J... a médité son acte ; il l’a réellement et librement voulu. Mais en s’y décidant il ne paraît pas avoir eu d'intention criminelle. Faible d'esprit, il n'a pas pesé toute les conséquences de cet acte. A notre avis, il ne peut être déclaré irresponsable, dans l’acception rigoureuse du mot, car rien ne prouve qu'il fut « dément au moment de l'action ». Mais il n’est que juste de tenir compte de l’état de débilité mentale de cet homme. Si l’on réduit l’esclandre à ses justes proportion, si l’on réfléchit au mobile et aux intentions de l’inculpé, peut-être se demandera-t-on si les quelques mois de prison préventive que J... a subi ne constituent pas une expiation suffisante.

Quant à mettre J... à la disposition de l'autorité administrative, les médecins experts ne pensent pas qu'il y ait lieu de le faire. Certes, plus qu’un autre, en sa qualité de faible d'esprit, l’inculpé est prédisposé aux manifestations délirantes. C’est un candidat à la folie, mais ce n’est encore qu'un candidat et qui n’aboutira peut-être jamais. Pour l'heure, c’est un simple qui nous semble inoffensif. Si cet homme avait la bonne fortune d’être placé sous une direction bienveillante et tutélaire, il pourrait rendre d'utiles service, grâce à ses aptitudes naturelles. On pourrait tirer beaucoup de lui, en même temps qu’on viendrait en aide à un malheureux merveilleusement organisé pour certains travaux, mais inapte à triompher seul dans la lutte pour

la vie.

Actuellement, la place de J... est plutôt dans un atelier que dans un asile.

Paris, 10 octobre 1890.

P. GRANIER. L.-Gilbert BALLET.

Aie: LUS ti ë ssé parmi € g :

Martial J... peut être classé F les faux régicides, c’est-à-dire parmi ceux chez lesquels, comme l’a justement remarque M. Régis, l'attentat, plus apparent d’ailleurs que réel, a été purement et simplement

a ire

le fait du hasard (ou des circonstances), sans connexion immédiate avec le fond des idées délirantes ou non délirantes. Tout autre sont les vrais régicides chez lesquels l'attentat contre une personnalité marquante est la conséquence directe et forcée d'un état d'esprit par-

ticulier.

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