OBSERVATION XIII
(D' Dumaz, Annales médico-psychologiques, décembre 1894)
Persécuteur processif. — Incendie volontaire suivi d’une tentative de suicide
L. E..., de la commune de C..., interné le 23 août 1889, soixantetrois ans, est un ancien gendarme, atteint depuis plusieurs années du délire de la persécution, variété des persécutés-persécuteurs, sans hallucinations.
Le point de départ de son délire est un fait vrai qu’il dénature en l'interprétant à son préjudice. Il croit qu’on lui en veut, parce qu'ila été gendarme ; c'est pour cela qu’on lui à volé le terrain, situé devant la porte de sa maison, au moment où il a été exproprié pour cause d'utilité publique, lors de l'établissement du chemin vicinal. Le notaire, les juges, les habitants de sa commune se sont ligués contre lui.
Il a dépensé tout ce qu’il possédait en procès pour ses revendications insensées. N'ayant plus rien, il demandait encore le bénéfice de l'assistance judiciaire pour poursuivre de nouveaux litiges.
Plusieurs fois, il avait proféré des menaces d'incendie contre les gens de son village qu’il accusait de prêter de faux serments contre lui.
Un soir, il revenait du chef-lieu d'arrondissement, où il s'était vu refuser l'assistance judiciaire pour un nouveau procès, lorsque, au milieu de la nuit, le feu prit à sa maison et tout le village fut détruit. Les soupçons se portèreut immédiatement sur lui. Arrêté, il nia et soutint énergiquement son innocence, Il montra des plaies récentes au front et aux cuisses qu'il prétendait avoir reçues le soir même, racontant qu'il avait été assailli chez lui par des malfaiteurs pendant la nuit, et que, lorsqu'il fut revenu à lui de cette brutale agression, il avait vu le feu à sa maisou. Il soutenait s'être sauvé en donnant l’alarme et s'être retiré dans un champ voisin pour y panser ses blessures,
Ce récit était en contradiction avec les témoignages et les faits. On
avait retrouvé les traces de ses pas dans la neige; elles ne portaient aucune marque de sang. Les médecins certifièrent qu'il s'était fait luimême ses blessures. Les voisins n'avaient entendu le bruit d’aucune lutte, aucun cri d'alarme au moment de l'incendie. Ceux qui avaient pénétré chez lui pour l’engager à fuir ne l'avaient pas vu.
Pendant sa détention préventive, L. E... se coupa le cou avec un couteau dans l'intention de se suicider. Il ne cessait d’accuser les habitants d'un village voisin d’être les auteurs de l'incendie. Le juge d'instruction chargea le D' Dumaz d'examiner sa mentalité. Le médecin-expert reconnut son délire des persécutions et le déclara irresponsable ; il fut séquestré.
Depuis son entrée à l'asile, il n’a jamais varié dans son délire et n’a jamais avoué sa culpabilité d'incendie. Il reste donc un doute à cet égard, malgré les très fortes présomptions qui pèsent sur lui. «
Ce qui paraît le plus vraisemblable, c’est que, détestant les gens de son village, ne possédant plus rien, pas même sa maison, débouté de l'assistance judiciaire, il a mis le feu à son habitation pour qu’elle ne devint pas la propriété d’un de ses ennemis.
Pour quel motif voulut-il se tuer en prison? Probablement par orgueil. Ancien gendarme, il préférait la mort au déshonneur.
Le persécuteur processif L. E..., s’il est réellement Pauteur de l'incendie, n’a pas agi, après le crime, comme les autres persécutés-persécuteurs. Il a nié et accusé autrui. La plupart du temps, après son meurtre, le persécuté-persécuteur se glorifie d’avoir frappé, et s’il cherche à l’atténuer en lPexpliquant, du moins ne le nie-t-il jamais.