‹ Les persécutions et la critique moderneChapitre 11 sur 22 · I.A PERSÉCUTION DK NÉUON · texte numérisé non relu

I.A PERSÉCUTION DK NÉUON

molisseurs que les Allemands. Dans un article publié en 1884 par les Annales de la Faculté des lettres de Bordeaux, M. Hochart a prétendu que le paragraphe relatif aux chrétiens était une interpolation du moyen âge. Cette thèse insoutenable a été réfutée par d'excellentes raisons historiques et philologiques (i) ; et, vraiment, à peine méritait-elle une réfutation. Mais M. Hochart a été plus loin encore : poussant à bout son paradoxe, il a, plus récemment, contesté l'authenticité du texte entier des Annales et des Histoires, audacieuse falsification, selon lui, d'un humaniste du xv« siècle (2). Comme le plus ancien manuscrit que l'on possède de Tacite paraît appartenir au x« siècle, l'hypothèse se renverse d'elle-même ; d'ailleurs,

le faussaire eût dû joindre à un génie tout à fait unique d'écrivain une science prophétique, car, ainsi que l'a fait remarquer l'un des plus savants épigraphistes de Rome, M. Gatti, beaucoup des personnes, des institutions publiques,

<\) Do.mis, dans Reçue des Quesùions //'«^'^7>"",' v^'/Jm''X''!/î p. 336-397; Boissier, dans Comptes rendus de l Académie des

Inscriptions, 26 mars 1S86.

(2) Hochart. De ^authenticité des « Annales » et des « Jns-

toires » de Tacite, Paris, I8i>0.

des magistratures dont il est question dans Tacite, ne nous sont connues, en dehors de son texte, que par des inscriptions qui étaient totalement ignorées des humanistes du x^y" siècle, et que nous ont révélées seulement des découvertes récentes (1).

En avons-nous fini avec les hypothèses bizarres auxquelles a donné lieu le court témoignage rendu par Tacite à l'existence et aux souffrances des chrétiens sous Néron? Pas encore, et voici la plus inattendue. Le succès du célèbre roman Quo vaclls ? a rappelé l'attention de tous sur cet épisode de l'histoire romaine, et particulièrement sur l'incendie de juillet 64. En 1900, un professeur de l'Université de Catane, M. Carlo Pascal, a publié une brochure qui a fait beaucoup de bruit (2). Il y soutient cette double thèse : 1*^ Néron n'est pas l'auteur de l'incendie de Rome ; 2° les vrais auteurs, ce sont les chrétiens, ou du moins quelques chrétiens fanatiques. Cette idée nou-

(l) Gatti, dans Studi e Documenti di storia e diritto, 1890, p. 431. Cf. Borgljtisi, G'Juvres, t. V, p. 287 et suiv.

(2) L'incendia di lioma e i prcmi Cristiuni. La quatrième édition de cet opuscule a été réimprimée dans un volume publié en 1903 par M. Pascal : Fatti e Leggende di Borna antica.

LA PERSÉCUTION DE NÉRON 'iO

velle, à peine jetée dans le public, a fait éclore une nuée d'écrits : la polémique dure encore. Quand on l'examine de près, avec une complète impartialité, on reconnaît d'abord que la thèse du professeur de Catane n'a pas dans le texte de Tacite l'appui qu'il a cru y trouver. Puis on remarque qu'aucun des écrivains de l'antiquité qui ont parlé de l'incendie de Rome, ni Pline, écrivant moins de dix ans après, ni Suétone, avant le milieu du if siècle, ni Dion Cassius, dans là première moitié du m% ne l'attribuent aux chrétiens, ce qu'ils eussent évidemment fait si ceux-ci en avaient été les auteurs. On remarque encore que les pamphlétaires qui attaquèrent le plus violemment les croyances et les mœurs des premiers chrétiens, comme Celse ou comme Julien l'Apostat, n'ont jamais porté contre eux cette accusation, et que les apologistes qui, à tant de reprises, ont défendu leurs coreligionnaires contre les préjugés et les calomnies de la société païenne, n'ont pas eu besoin de plaider leur innocence sur ce point. Enfin, il paraîtra moralement impossible que les chrétiens, qui, pendant trois siècles,

même après être devenus nombreux et forts, étonnèrent le monde par leur inaltérable patience, se soient d'abord fait connaître par un acte d'hostilité et par un crime, qui n'eût même pas eu le prétexte de représailles, puisqu'ils n'avaient pas encore été persécutés.

La question doit donc se ramener seulement à deux termes, que pose ainsi Tacite : l'incendie fut-il fortuit ou fut-il commandé par Néron? Et il convient d'ajouter que les contemporains accusèrent Néron, non seulement sous le coup de l'épouvante et de la douleur, à l'heure même ou au lendemain du fléau, mais encore plusieurs années après, quand la première émotion avait eu le temps de se calmer. On pourrait écarter, comme étant d'un ennemi, cette parole de Subrius Flavius, comparaissant en 65 devant Néron comme accusé de complot : «J'ai commencé de te haïr quand tu es devenu parricide, meurtrier de ton épouse, histrion et incendiaire (1). » Mais on récusera plus difficilement le mot prononcé, en dehors de toute passion, par Pline l'Ancien, écrivant, quelque

(1) Tache, Ann., XV, 07.

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