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CHAPITRE VI

Les récits de martyres. — Conclusion.

La critique s'est surtout exercée sur les récits de martyres. Il y a là des problèmes de diverse sorte, dont je dois parler rapidement.

Les chrétiens persécutés écrivirent la relation des procès et des supplices de leurs frères morts pour la foi. Quand ces relations reproduisent les pièces mêmes du procès, elles méritent vraiment le nom d'Actes des martyrs. Ce même nom peut être donné, par extension, aux récits contemporains, même s'ils contiennent simplement les souvenirs des narrateurs, sans emprunter au greffe des tribunaux le texte officiel de l'interrogatoire des martyrs. Exemples, pour le H" siècle, de ces deux sortes d'Actes, différents dans la forme, mais également authentiques : les Actes des martyrs de Scillium, qui offrent le texte même de Tinter-

rogatoire et de la sentence (1) ; la lettre sur les martyrs de Lyon, qui est un récit de témoins oculaires (2). Je n'ai pas besoin de dire qu'un petit nombre seulement de documents de cette valeur nous est parvenu. Nous en connaissons assez, cependant, pour nous faire une idée exacte des procès intentés aux chrétiens. Et ce qui nous reste de cette littérature contemporaine des persécutions et inspirée par elles forme un des plus précieux monuments de l'histoire.

Dans un rang très inférieur aux Actes viennent les Passions. On appelle de ce nom les récits de martyres écrits d'après des traditions ou des documents plus ou moins sûrs, à une époque quelquefois rapprochée, souvent au contraire très éloignée des faits qu'ils racontent (o). Il serait téméraire de rejeter a priori tous les écrits de cette nature. Il en est d'excellents, parce que leurs rédacteurs ont puisé à de

(1) Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, 3* édition, p. 458-lf»H.

(2) Eusébe, Ilist. eccL, V, 1 ; cf. J/isf. des persécutions pendant les deux premiers siècles, p. 409 4 51.

(',\) Voir Delehaye, tes Légendes hagiographiques, § iv, classification «les textes lia.q-io.Lrr;i|>hi(iiies, daiis Reçue des questions histo/'iqnes, JM'ilUn H» >3, p. 117-120.

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bonnes sources. Il en est de très mauvais, parce que leurs rédacteurs ont écrit à une basse époque, et ont tiré de leur iinai^^ination la totalité ou la plus grande partie des détails qu'ils racontent. De toute évidence, les pièces de cette nature doivent être examinées de prés : l'examen révélera quelquefois qu'il n'y a rien ou presque rien à en tirer, d'autres fois il montrera, au contraire, que sous les broderies les plus légendaires se cache quelque débris de canevas antique, autrement dit que le rédacteur de basse époque a connu des écrits meilleurs ou de siires traditions, dont il est encore possible de discerner la trace.

Un exemple récent a montré que des fragments d'une valeur inestimable peuvent quelquefois se cacher dans les pièces les plus mauvaises. La Vie d'Abercius est une composition des plus légendaires qui soient venues jusqu'à nous. Elle est si remplie d'inventions invraisemblables qu'un critique aussi sagace que Tillemont l'a rejetée tout entière (1), sans exami-

(1) Tillt'iiiont, Mémoires pour 'servir à l'histoire ecclésiastique des .six premiers siècle-^, t. II, art. et note m sur saint PapiPS.

ner si elle ne renfermait point, mêlé à des fables, quelque détail de bon aloi. Celui-ci existait cependant : le biographe cite, à la fin de sa narration, une épitaphe en vers composée par Abercius pour son propre tombeau ; en en comparant le style symbolique à celui d'une inscription qui venait d'être trouvée à Autun, dom Pitra, en 1855, affirma que cette épitaphe était authentique, et avait dû être copiée sur le monument original par l'auteur de la Vie d' Abercius. Ce qui n'était qu'une belle conjecture s'est transformé en certitude par la découverte que l'explorateur anglais Ramsay a faite, une trentaine d'années après, à Hiérapolis en Phrygie, de la stèle même d' Abercius, portant, encore lisibles, les vers qu'avait copiés le biographe légendaire. Cette « perle des inscriptions chrétiennes », comme on l'a nommée, est aujourd'hui le plus précieux ornement du musée chrétien du Vatican (1) ; mais avant

(1) Voir une reproduction photographique de la stèle d'Abc-rcius dans Xuoco Buliettino di arclieologia cristiana, 1895, pi. III- VI, \\\. — Indications biljliographiques sur la question d'Abercius dans Histoire des persécutions pendant les deux premiers siècles, p. 387, note 2, et Le Christianisme et l'Empire romain, p. îj'S, note 3. Cf. Congrès bibliographique international de 1S98, Paris, 1000, p. 429-430.

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d'en retrouver Toriginal, on en possédait hi copie : et cette copie se trouvait enfouie en un lieu fort suspect, c'est-à-dire dans une composition légendaire de la plus basse époque.

Je ne prétends pas, assurément, que toutes les Passions de martyrs tardivement rédigées réservent de pareilles surprises : mais plusieurs d'entre elles laissent entrevoir quelque fond de tradition antique, qui ne permet pas de les condamner sans réserve. C'est ce qu'a déclaré souvent M. de Rossi ; c'est ce que M. Edmond Le Blant a tenté de montrer dans un livre où il semble parfois vouloir trop prouver, mais dont l'idée générale reste aussi solide qu'ingénieuse (1). Cependant la valeur relative des Passions de martyrs a été récemment contestée pour toute une série d'entre elles : je dois rapidement, pour finir, rappeler cette controverse.

C'est de Rome qu'on a gardé le moins d'Actes authentiques. A peine en pourrait-on citer deux ou trois, pour l'Eglise qui cependant fut

(1) Les Acte^ <Jes martijrs, supploinent aux Acta xincera de Doni Kuinart, Paris, 1882'.

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probablement la plus ravagée par les persécutions, et possédait, au témoignage d'un pèlerin du iv« siècle, d'innombrables tombes de martyrs (1). En revanche, les Passions d'époque tardive y abondent. Sur la valeur de cellesci, les opinions sont aujourd'hui très divisées. L'homme de génie qui a découvert et décrit Rome souterraine, M. de Rossi, proclame, en cent endroits de ses livres et avec l'autorité de son expérience, que les Passions même les plus tardives contiennent ordinairement quelque lambeau de vérité, et qu'il importe, par conséquent, d'examiner scrupuleusement chacune d'elleS;, avant de se croire en droit de la rejeter (2). Au contraire, un bollandiste d'un profond savoir, le P. Delehaye (3), un critique distingué, M. Dufourcq (4), soutiennent aujourd'hui que les Passions romaines, ayant été rédigées pour la plupart au vi^ siècle, ne contiennent à peu près aucun élément historique, et

(1) Prudence, Péri Ste/>/ianôii, II, 511-5r>l ; XI, 1-10.

(2) Voir, entre autres exemples, Roinù, sotterranea, t. III, 1». GBG ; BuUettinu di archeoluyia cfiuiaiia, 1^()"J, p. 15.

(3) Analeota BoUandiana. t. XVI, 1897, p. 23Ô-218.

(1) Etude sur les Gesta mariijrum romains;, Paris, 1900.

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doivent être rejetées en bloc. Ici encore, je ne puis être qu'un simple rapporteur : mais je veux faire une remarque, qui sera la dernière.

C'est que les savants qui contestent absolument la valeur des Passions romaines sont d'accord sur un point avec ceux qui leur reconnaissent une valeur relative. Ces derniers supposent que, dans bien des cas, les rédacteurs de ces Passions ont pu s'inspirer de documents anciens, qui sont aujourd'hui perdus ; les autres pensent que ces rédacteurs ont inventé de toutes pièces les aventures des saints dont les traditions urbaines leur avaient tait connaître seulement les noms et les sépultures. Mais les uns et les autres nous montrent la ville de Rome encore pleine, à l'époque où ces Passions furent rédigées, de sanctuaires de martyrs, d'inscriptions gardant leurs noms et parfois quelque vague récit de leur mort, des tombes mêmes où les couchèrent des contemporains de leur supplice. Si bien que, ici encore, la controverse intéresse l'érudition, mais ne dérange pas les lignes générales de l'histoire

des persécutions, et laisse subsister toute la grandeur, toute la richesse de cette histoire.

Loin de la diminuer, cette richesse, l'effort de la critique moderne l'a, au contraire, notablement accrue. Elle a appris aux historiens des premiers siècles chrétiens à être plus sévères dans le choix des documents, dans l'étude de chacun d'eux, et quand même elle aurait mis dans cette sévérité quelque excès, elle aurait c ependant rendu par là à la vérité le plus grand des services. Mais, de plus, la critique a étendu le domaine où se meut l'historien. Elle l'a augmenté de provinces nouvelles. J'ai nommé tout à l'heure M. de Rossi : quelle conquête a été pour l'histoire des siècles de persécution, et des siècles de paix qui ont suivi, la mise en lumière des plus importantes catacombes romaines ! Ici, ce n'est pas seulement l'archéologue de génie qu'on a vu à l'œuvre, mais c'est tout autant le critique ; car il ne suffisait pas de découvrir, il fallait encore identifier les catacombes retrouvées, reconnaître à l'aide des documents leurs cryptes et leurs tombes historiques, découvrir ces documents eux-mêmes et

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